La mort est abolie. (6)

Du 16 05 2008 § 2 Commentaires § Mots-clefs : ,

Deutsch-Ostafrika, Massai

Je suis allongé, sexe mou et satisfait.
Je pleure. Je décharge les émotions de la journée.
Je vais mourir, je l’ai toujours su, mais la connaissance du délai est terrifiante. Dans quelques jours, je ne serais plus.
Je me lève et me dirige vers la douche, jetant mon étui au passage.
« Adieu, mon avenir, les générations futures vont passer à l’incinérateur, comme Adrian dans quelques jours. »
Je me douche abondamment, plus rien à foutre des factures, du rationnement.
Je suis vanné mais décontracté, pleurer m’a fait du bien.
Je m’allonge et je ferme les yeux. Dormir !

Je me réveille et je vois que le domotique annonce une alerte courriel sur l’écran en face de moi.

“Archéo !”
“Courriel !”

Une enveloppe rouge. Je la prends dans les mains et je réalise que j’ai des mains. Pas d’avatar et pourtant je suis présent, physiquement présent dans le virtuel.
Je visualise un miroir sur le mur et il apparaît. Rien. Pas de reflet d’Adrian.
J’ai du mal à comprendre et même un peu peur.
J’ouvre le courriel du chef.
« Cher Adrian. A l’heure où j’écris ces lignes, vous devez avoir ingéré la gélule rouge. Je suis sincèrement désolé de ce qui vous arrive, nous arrive. Je ne désire pas attendre que l’INI accomplisse son travail de destruction et j’ai choisi une mort plus radicale. J’ai décidé de finir en beauté. Je sais que vous ne serez pas le seul à lire ce message, aussi je ne vous dévoilerai pas mes intentions. Sachez que j’ai essayé de publier notre affaire et que cela c’est révélé impossible. Ils dominent le Web comme ils nous ont dominé. J’aurais pu me confier à un de nos agents, mais une vingtaine des nôtres ont dû avalé la rouge et je ne voulais pas prendre la responsabilité d’un mort supplémentaire. S’il existe quelque chose après la mort, je serais honoré de vous y retrouver. »
“Choix avatar !”
Je choisis Marlowe, j’ai l’intention de continuer l’enquête et de nuire dans la mesure de mes moyens à Akira et la Sonya. Je vais aller voir ces histoires de philosophes.
“Google II”
La page d’accueil si familière de Google s’affiche sur le moniteur.
Je tape: identité personnelle diachrone; + philospohie; +existence et lance la recherche.
Rien. Je retape la ligne et relance la recherche, sans aucuns résultats.
Je remarque que l’enveloppe rouge du boss a disparu du bureau.
Une idée me vient.
“Archéo !”
“Archéo !”
Je suis de nouveau dans mon bureau mais sans avatar. L’enveloppe rouge est bien visible sur la table de travail.
“Google II”
Je relance ma recherche et une longue liste de blogs s’affiche sur le moniteur.
Je viens de comprendre que la Sonya est limitée. Que mon identité dans le Web est mon avatar, quel qu’il soit.
Voilà qui est intéressant. Quelles sont donc les possibilités de cet état de non-être ?
Comment puis-je exister sans identité ?
Trop de questions, je me penche sur le moniteur et sélectionne un travail d’étudiant sur lequel se trouve une synthèse.
« Identité personnelle diachrone: Quelles sont les conditions nécessaires pour qu’une personne puisse exister à travers le temps en restant la même personne ? Est-ce que quelqu’un peut exister, en restant lui-même, alors que son corps change ? Sommes nous la même personne que l’enfant que nous étions ? Les philosophes actuels se sont activement penchés sur la question et la réponse apportée est que l’espace et le temps ne sont pas, logiquement, des conditions impératives pour l’existence. Beaucoup de philosophes célèbres pensent que le «je», ou bien un «je», peut continuer d’exister même si le corps n’existe plus… »

C’est un peu trop haut pour ma petite personne ce genre de truc là. J’en retire que le corps n’est pas une condition impérative de l’existence, ce qui m’arrange bien, mais ne me rassure pas pour autant sur la perte annoncée du mien.
En y pensant plus profondément, ma logique de flic me dit que cela fait déjà un moment que j’ai abandonné mon corps et que j’existe en surfant le Web. Les personnes rencontrées pourraient en témoigner. Ils avaient accepté mon existence sans jamais m’avoir rencontré physiquement.
J’ai besoin de me changer les idées et je préfère laisser ces pensées travailler en sous-tâches.
News !”
Je visualise l’écran sur le mur et les informations défilent.
« Le 02 décembre 2025.
Communiqué du bureau canadien de la police mondiale:
Ce matin, à 05 heures locales, c’est produit une fusillade dans une villa de la Sonya Corporation. Un individu s’est introduit dans celle-ci après avoir abattu les gardes de l’entrée. Il était muni d’une ceinture d’un explosif très puissant et s’est fait sauter dans la villa, entraînant avec lui dans la mort tous ses occupants. D’après nos informations, il semblerait qu’un membre de la direction de la Sonya Corporation se trouvait dans la maison au moment de l’attaque. Le bilan encore provisoire, est de dix morts, y compris l’agresseur. La police ne veut pas se livrer à des spéculations sur le motif du criminel. Elle note la similitude de la méthode employée avec celle des terroristes islamistes… »
Chef, mon brave guerrier Massaï. Vous avez frappé Akira mais combien d’Akira attendent dans les couloirs de la corp. ?
Je n’aurais pas le courage de mourir comme ça, je préfère laisser venir et surtout profiter du temps qui me reste.

Je commande par courriel deux bouteilles de Bourbon, ça me coûte la moitié de mon épargne mais je n’en ai plus vraiment besoin. Par contre j’ai besoin de me saouler. Elle seront livrées par le sas dans trois heures.
Un courriel sans expéditeur vient d’arriver.
Je l’ouvre.
« N’entreprend rien contre la Sanyo sinon tu le regretteras ! »
J’ai bien du mal à comprendre ce que je viens de lire.
Ceux qui avertissaient des méfaits de la Sanyo, me menaçaient maintenant.
On ne menace pas celui qui sait qu’il va mourir !
Marlowe allait faire un tour dans les locaux du CCC. Je veux savoir ce que peut bien être cet être bizarroïde que j’avais vu là-bas et je trouverai peut être quelque chose d’intéressant qui aurait échappé aux sbires de la Sanyo.

Image – Deutsch-Ostafrika, Massai – Deutsches Bundesarchiv – Walther Dobbertin – 1906 – Licence :

Licence Creative commons bysa

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2 Commentaires

  1. odile dit :

    C’est trop surréaliste pour moi .. quoiqu’il y ait des réflexions intéressantes …

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