La mort est abolie. (3)

Du 16 05 2008 § 3 Commentaires § Mots-clefs : ,

Bouddha couché du Wat Pho

Je me retourne pour voir un bouddha doré et souriant.

« – Excusez-moi, je cherchais la réceptionniste.
– A qui ai-je l’honneur ? Madame, Monsieur?
– Monsieur Adrian Herbert, CAV et vous ?
– Monsieur Achim Schroeder, Relations Publiques.
– J’ai vu quelque chose d’incroyable dans cette pièce.
– Ah, vous aussi. Mais qu’est-ce qui vous amène, Monsieur Herbert ?
– Euh… Oui, nous avons une plainte de Sonya Corp concernant le CCC et les rumeurs que vous faites circuler.
– Des rumeurs ? Que diriez-vous de m’accompagner dans un endroit plus confortable ?
– Je vous accompagne. »

Nous sommes sur un haut plateau, au loin des montagnes enneigées, un glacier somptueux. Je ne suis pas le seul nostalgique dans ce monde délabré.

« – Une petite collation ?
– Avec plaisir !
– Un souhait particulier ?
– Non, je prendrais la même chose que vous. »

Des tapas, des verres et une carafe de vin apparaissent sur un rocher plat.
Nous mangeons. Mon corps reçoit les stimuli du goût et de l’odeur de ces délicatesses, tout en recevant un portion soigneusement calculée de la bouillie nutritive qui est notre nourriture habituelle. De nos jours, il faut être très riche pour manger de vrais tapas.

« – Excellent !
– Merci.
– Bon, Monsieur Schroeder, j’aimerais passer aux choses sérieuses. Je suis client du CCC à titre personnel et il me serait pénible de devoir fermer votre établissement. La Sonya Corp porte plainte contre vous, suite aux courriels que vous faites circuler concernant l’interface INI et les hackers. Je pense que le véritable problème concerne les morts et leur disparition. Je me dois de vous signaler que j’enregistre notre conversation. »

J’avais oublié et je corrige de suite.
« Dossier CCC, Schroeder.0, audio, enregistrer ! »

« – Le CCC n’a pas envoyé de courriel à ce sujet, j’en ai moi même reçu un exemplaire et j’ai constaté qu’il n’y avait pas d’expéditeur. Ce qui est, vous le savez illégal. Notre organisation se doit, conformément à sa charte, de respecter la légalité pour vendre ses produits et assurer sa fonction de Webwatcher.
– Nous recherchons déjà l’auteur de ce courriel.
– La Sonya devrait s’occuper de son firewall maison qui laisse à désirer, ce que vous ne contredirez pas, je vois que vous avez acheté le notre.
– Merde ! OK, je détruis l’enregistrement. »

Le Bouddha ne sourit plus, il se marre. Ça m’énerve de constater que je suis un imbécile et qu’il a bien raison de se moquer de moi.
« – Achim, j’ai beaucoup de respect pour votre travail de Webwatcher mais mon employeur ne survit qu’avec les contributions de Sonya et consorts. Le fait que j’aie acheté votre firewall ne me propulse pas dans vos bras. J’ai aussi acheté vos lignes de code pour shunter le login et c’est à la limite de la légalité. Si vous me poussez à bout, j’aurai quelques complications pas bien difficiles à surmonter mais je vous promets une nouvelle version de l’enfer pour le CCC. Pouvez-vous vous représenter des milliers de bots mettant vos locaux virtuels sens dessus dessous, à la recherche du moindre grain de poussière ? De quoi saturer votre site pour une bonne semaine et ce n’est qu’une fraction de notre capacité de nuisance.
– Adrian, le CCC n’a pas envoyé ce courriel même si nous partageons l’opinion et l’analyse de son auteur. Vous avez vu la chose ? Nous aussi. Ces choses peuvent agir sur le réseau à un niveau privilégié. Ils ne disparaissent pas comme vous et moi de l’endroit virtuel A pour se retrouver dans l’endroit virtuel B, ils s’intègrent dans la toile. Ils sont la toile et sont pourtant des entités indépendantes et pensantes. Je vous donne un conseil. Recherchez sur le net les philosophes du début du siècle. Intéressez vous particulièrement aux aspects de l’identité personnelle diachrone et à la définition de l’existence. Vous pourrez ensuite repasser me voir et je vous laisse deux liens. L’un concerne mon domaine privé et l’autre le CCC. Utilisez-les pour me retrouver. Nous voulons coopérer. Cela va bien plus loin que les intérêts de la Sonya, du CAV, de l’ONU ou du CCC. Je vais me permettre de vous laisser, j’ai du travail. A bientôt Adrian. »

“Schroeder.0, fin ! Couper et transfert: dossier crypto Adrian Herbert!”
Je donne l’ordre à une petite routine de nettoyer l’emplacement du fichier transféré afin d’éviter un rebuilt. Une petite routine du CCC.
Il me faut quitter le virtuel, mon corps signalant une envie pressante. Je fais partie de ces gens qui préfèrent encore pisser dans des toilettes.
“Archéo !”

J’ôte le tube buccal et me dirige vers le petit coin. Je suis perturbé par les confidences d’Achim. Pourquoi s’était-il livré à moi ? Certainement pas parce que je leur achetais des codes plus ou moins légaux de temps à autre. Quels sont ses objectifs ? Qu’est-ce qui peut pousser un homme comme lui à vouloir coopérer avec nos services, ce qui revenait, plus ou moins, à coopérer avec la Sonya ?
Je retourne sur mon canapé, m’installe confortablement et reprends le tube buccal, en ayant soin de le nettoyer. La journée promet d’être longue. J’ai besoin de me décontracter et j’enfile mon étui pénien. Je vais d’abord me faire un cyber. Vider mon trop plein de masculinité me permettra d’étudier la philosophie plus sereinement.

“Archéo !”
Je suis dans mon bureau et je remarque une enveloppe de couleur rouge sur ma table de travail. Un courriel du chef. Il attendra.
Je pense “crypto !” et je suis dans mon «bunker», mon espace secret qui est sécurisé par un algorithme génial et illégal. Il faut bien que cela serve à quelque chose d’être flic. Je vérifie que le dossier “Schroeder.0″ est bien sur son étagère et je m’installe à la console virtuelle pour insérer le code shuntant le login.
Je dois repasser en réel pour valider le code.
“Archéo !”

Et je vois deux balaises dans mon appartement qui rigolent en reluquant mon étui pénien.

Image – Bouddha couché du Wat Pho – Louis Paquet – 08/11/2004 – Licence :

Licence Creative commons bysa

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3 Commentaires

  1. edouard dit :

    Quelle imagination fertile, Les Sensations Diabolesques d’un faux bonheur à venir..

  2. odile dit :

    Pour tout t’avouer .. come tu peux le supputer .. je suis une peu perdue .. dans touts ses trucs virtuels …. je suis une jouvencelle … dans ce domaine .. aussi aies-je les yeux écarquillés .. et ne comprends pas tout …

    • tby dit :

      @ Odile : Je te sais aimant la poésie, les polars et les contes, je peux supputer (ce verbe me fait marrer du fait de sa proximité avec suppurer) que le cyber-punk ne soit pas ta tasse de thé. Ce genre fut vraiment très en vogue au début des années 90 en France, des années 80 aux States.

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