La mort de Jim Loney.

Un Atsina

James Welch, encore lui, « La mort de Jim Loney », Albin Michel – Terre indienne – 1993

Mais pourquoi s’acharner sur ce James Welch ? D’abord, parce que c’est facile, il nous a quitté en 2003, emporté par un cancer du poumon, et puis aussi parce qu’il écrit bien. Je ne suis pas le seul à le dire, il a endossé, le mot n’est pas approprié, le titre de Chevalier de l’ordre des Arts et Lettres en 2000, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas rien.

Pourquoi la mort de Jim Loney ? Ce livre m’a entrainé dans le gouffre avec Jim, celui de la déliquescence.Vous qui me lisez, connaissez surement mon slogan : Un auteur en formation dans un monde en déliquescence. Et bien là, ce n’est pas le monde qui se déstructure mais bien notre cher Jim Loney. Il y a bien un peu d’indianité dans le coup, peut-on écrire un roman, sous certains aspects autobiographique, tout en étant indien, sans même en toucher un ou deux mots ?

J’ai barré ce passage d’indianité après une profonde réflexion pour la raison suivante : la déstructuration de Jim Loney et la disparition qui s’en suivra sont intimement liés à cette caractéristique de l’indianité : Le groupe ou son absence. C’est dans le groupe et par le groupe que l’on existe, le bannissement étant pire que la mort. Pour ceux qui découvrent ce site, je vous mets mon meilleur exemple. Demandez à un sioux comment il s’appelle, sa réponse sera : Ils me nomment.

La mère de Welch est Gros Ventre, tout comme celle de Jim qui belle et silencieuse finira folle après avoir abandonné son mari, ses gosses, ses autres mecs. À la différence que le père de Welch est Blackfeet alors que celui de Jim est connement blanc. Quoi que les deux branches familiales de Welch soient fortement teintées de sang irlandais.

Vous aurez remarqué que ce qui pour un lecteur franchouillard, pourrait passer pour un détail, prend une importance considérable outre-Atlantique : La race, les origines.

J’ai toujours considéré cela comme « normal » pour une « nation » aussi jeune que celle de nos américains, le fameux melting-pot qui finalement ne fond rien du tout, exacerbe au contraire les différences. Nous le savons tous, l’Amérique s’est bâtie sur des mythes. Celui du melting-pot en fait intégralement partie.

Je reprends. Mais, allez-vous objecter, Jim Loney, l’indianité, ses racines ? C’est bien là que se trouve le problème de cet homme. Des racines, il n’en a pas. Moitié indien, moitié blanc, il ne se sent ni l’un ni l’autre. A-t-il une famille ? Pas vraiment. Il a sa sœur qu’il adore mais vit bien loin à Washingtown DC. Son père qui l’ignore, un triste poivrot de la ville de Harlem au Montana. Sa tante qu’il croit avoir aimé, une des maitresses de son père qui l’a recueilli lorsqu’il a été abandonné par ce dernier. Elle est morte, elle même abandonnée. Ce pasteur et sa femme, disparus dans les tourbillons du monde extérieur. Il a Rhéa, une femme du Sud, une texane qui elle aussi croit l’aimer. Pour lui, c’est moins sûr. Et puis il y a des potes, des anciens potes du temps de la gloire quand Jim et l’équipe de Basket-ball locale remportait la coupe.

Le monde extérieur, là où les gens disparaissent et où Rhea et sa sœur veulent l’emmener. Pour le sauver disent-elles. Lui, il a Harlem et surtout un tas de questions sur son passé, ses origines. Il est un déraciné qui n’a pourtant jamais quitter le pot dans lequel on l’a planté.

Un jour. Il tuera un de ses potes à la chasse. Il ne sait même pas pourquoi, ni même comment. Il le voit simplement tomber, se tenant la gorge avec le sang qui pisse. Déliquescence.

Il fuit. Il a peur. Mais il a son plan… Un plan de paumé dans un endroit paumé hanté par des paumés et des morts.

Il finira par mourir Jim, comme il a vécu, sans vraiment savoir pourquoi. Déliquescence.

Un homme en sucre plongé dans un verre d’eau…

Ce livre d’une lecture agréable, du fait de chapitres très courts, finira peut-être par vous mettre mal à l’aise. Un sentiment terrible d’impuissance qui sera ressenti par certains des « Gestalt » qui croisent son chemin. On connait Jim après, comme les autres, sa surface, ce qu’il nous donne en pâture, puisqu’il ne se connait pas lui-même.

À lire évidemment.

Gestalt est difficile à traduire mais particulièrement adapté à Jim et aux autres, finalement c’est peut-être son salaud de père qui est le plus humain. On le traduit par personnage, stature ou apparence, mais c’est de la rigolade. Gestalt annehmen signifie « prendre corps », in Gestallt von « sous forme de », le verbe Gestalten est multifonction et pourtant toujours un peu le même sens : arranger, créer, agencer, organiser, aménager, se révéler… Dois-je en rajouter ?

Mon passage préféré : Vers la fin lorsque Jim rencontre son père et qu’il arrive enfin à lui parler.

Pour finir, un James Welch bien vivant en 2000 et montrant fièrement son ordre de chevalier.

Un Atsina, peuple nommé Gros Ventres par les français. – 1900 – Edward S. Curtis – licence :

Domaine public

James Welch Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres – France 2000 – 2000 – Michael Gallacher – licence :

Fair use

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2 Commentaires

  1. yannick dit :

    Salut Thierry,
    j’espère que tu vas bien.
    J’ai lu ce livre que Pat m’avait prêté et à sa lecture j’avais ressenti la même chose que ce bon vieux Jim Harrison qui avait dit « qu’il avait pris une balle en plein coeur » tellement c’est un livre fort. Je viens de relire la critique que j’avais envoyé à Pat et j’y avais noté la place prépondérante et réconfortante des soeurs pour les mecs qui sont un peu paumés. Cela m’avait rappelé un peu ma propre histoire.
    J’avais aussi noté cette impression de malaise devant la descente aux enfers de Jim. J’avais aussi écrit que ce livre était écrit de manière forte mais tout en retenue et qu’il puisait aussi sa force dans la nature qui nous est présentée comme hostile. J’ai en mémoire la scène dans le mobil-home avec le père et bien sur la scène de la chasse et celle où il meurt.
    J’avais aussi noté que le milieu social de Jim est très bien décrit.
    Je suis daccord avec ce que tu dis sur l’Amérique et ses mythes. Je pense souvent à ce que tu m’avais dit à propos de Philipp K Dick qui affirmait que les murs de Rome n’étaient jamais tombés. Il avait bougrement raison!
    Je finirais en disant que « la mort de jim loney » est un livre qui m’a un peu ensorcelé car il me présentait une réalité indienne que je ne connaissais qu’un peu mais aussi par la descente aux enfers de Jim.
    Merci encore pour ce partage.
    Porte-toi bien.
    Amitié.

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : J’ai une crève du tonnerre de… BREST évidemment. Donc je ne vais pas très bien, à un tel point que je ne lis plus mais me couche avec ma poule de 6 ans qui va à l’école de lendemain. Ça passera. Oui, une réalité indienne malgré que celle-ci soit effacée, trouble, elle n’est qu’un fil à peine visible dans la vie de Loney, comme ses racines blanches d’ailleurs. Les parques se sont bien amusées avec lui car il a deux fils, deux destins.

      Quelque part, dans un autre registre, ce livre m’a fait beaucoup penser à « J’irai cracher sur vos tombes » de mon adulé Boris. Le métissage y est aussi en première position et mène aussi à la destruction malgré que là le héros ait clairement choisi son camp. Est-ce le sort cruel du métis ? Qu’il choisisse un camp ou qu’il s’autodétruise en ne sachant lequel choisir… Que penser d’Obama ?

      Nous autres povres créatures humaines qui fonctionnons biologiquement si volontiers par paires, deux jambes, deux bras, deux yeux, deux poumons, nous devrions au contraire nous adapter parfaitement au métissage. OUI mais nous n’avons qu’un cœur…

      Porte-toi bien.
      Amitié
      Thierry

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