La maison de mes pères

Du 12 11 2011 § 2 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Inuit, Labrador (Canada)

La découverte d’un auteur très prolifique avec « La maison de mes pères » et ce pour mon plus grand plaisir. Il se nomme : Jørn Riel. Né au Danemark en 1931, qu’il quitta pour le Groenland en 1950 pour y rester 16 ans. Il en rapportera une bonne vingtaine d’ouvrages dédiés à sa petite-fille groenlandaise et à Paul-Émile Victor qu’il côtoya sur l’ile d’Ella.

L’image que j’ai choisi pour illustrer cette article est bien révélatrice de ce que vous trouverez dans ses livres : un peuple utilisant ce mot : « Sâgigsisimârnapok » et qui signifie : « Ce qui vous donne un beau visage » que nous traduisons par un mot plutôt réduit tout en restant très agréable : « le rire. »

Si l’une de ces deux femmes est déjà bien partie pour avoir un beau visage, la seconde est bien partie, me semble-t-il, pour tenter de donner un beau visage au photographe.

Reste une composante primordiale présente dans cette image : la spiritualité. (L’église en arrière-plan.)

Sa présence en arrière-plan est d’ailleurs d’importance : le pragmatisme des Inuit, (un petit rappel : Le pragmatisme est une méthode philosophique tournée vers le monde réel et ou un comportement, attitude intellectuelle ou politique, étude qui privilégie l’observation des faits par rapport à la théorie), pour qui le monde réel n’est autre que le monde spirituel, étant légendaire et leur permettant d’être christianisés tout en vivant au jour le jour dans les volutes spirituelles du temps jadis, ce qui est bien normal puisqu’elles sont les composantes de leur culture.

Pour en revenir au livre, il commence ainsi :

J’ai deux pères. En vérité, j’aurais sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel, Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.
J’ai été concu et mis au monde dans des conditions somme toute assez ordinaires pour l’Arctique. Ma mère était une femme tununerkiut à l’humeur versatile ou, comme me le formula plus tard l’oncle Samuel, elle avait un grand cœur et un cœur très chaud, qui pouvait amplement contenir la famille entière.

C’est Agojaraq qui parle, notre narrateur, un métis eskimo (pour employer ce vilain mot) entouré de ses cinq pères possibles et de sa vieille nourrie Aviaja.

Aviaja, personnage Ô combien savoureux, trouvée sur la banquise par Sam(uel) et Jeobald alors qu’elle se préparait à mourir comme le veut la coutume. Ils engagent la conversation et apprennent que son « pourvoyeur » est décédé et qu’elle « ne souhaite pas rester à la charge de jeunes sans expérience. » Ils lui évoquent alors ce petit bout, sans mère, dans une cabane à la troupe exclusivement masculine ainsi que ses méchantes croutes sur le derrière et sur les cuisses. C’est l’argument de poids qui leur permet d’arracher Aviaja à la mort car elle est de nouveau utile.

Les dialogues sont un vrai régal et vous apprendrez que l’Inuk (singulier d’Inuit) utilise le pronom indéfini on pour évoquer sa personne.

Le livre est fait de rencontres, de gens aux personnalités très différentes mais surtout attachantes, d’aventures, de questions, de réponses, voire de réponses à des questions n’ayant pas été posées ou de questions sans réponses.

Rencontre comme celle de Small Johnson et de son delirium tremens qu’il perçoit sous la forme d’un lutin de la cabane et qu’il est le seul à voir. Ils deviendront les meilleurs amis, ce dernier étant le seul à comprendre vraiment Small.

Rencontre comme celle de Louis, le cuisinier français ou encore du père Brian (au sens religieux cette fois) qui cherche à amener le christianisme dans un village Inuit à des fins mercantiles, en y installant une église gonflable…

L’humour de l’auteur transforme la lecture en récréation, le lecteur en morveux au regard brillant et la littérature en un plaisir simple, simple comme le sont ceux de l’Arctique et des gens qui y vivent.

Chaque personnage est un monstre sacré au sens hollywoodien et je vous recommande plus que chaudement cet ouvrage paru aux éditions Gaïa en 1995. Lire « La maison de mes pères », c’est une bouffée d’air frais, la même que celle que vous pourriez recevoir en ouvrant la porte d’une cabane perdue dans l’infini glacé du Grand Nord.

Je reviens bientôt pour l’évocation du cycle (une trilogie) « Du chant de celui qui désire vivre », du même auteur.

Ce que j’y ai préféré : Ce trappeur solitaire qui s’est pris un compagnon, UN compagnon qui a beaucoup de similitudes avec UNE, qui donnera même naissance à un enfant. Mais faisons fi de ce détail, la seule chose qui compte c’est que l’on ne doit pas prononcer le mot « femme » en présence du trappeur, ça le rend mauvais…

Femmes NainAndré Perron – 2006 – licence :

creative commons

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2 Commentaires

  1. yannick dit :

    Salut Thierry,
    je suis très content que tu évoques l’oeuvre de Riel car j’en ai lu pas mal. Lire ton article m’a fait me replonger dans « la maison de mes pères » avec bonheur. Le lecteur rit en effet beaucoup en lisant Riel, je pense notamment à ses racontars. J’avais offert un livre de Jorn Riel il y a longtemps à mon beauf car il est passionné du grand Nord. Je ne connaissais pas l’auteur mais le livre avait attiré ma main car les pages étaient roses. Par la suite mon beauf et ma soeur ont du lire tous les Jorn Riel et plus tard me les ont passés et j’ai été conquis.
    J’aime la sagesse inuit qui se dégage de ces textes et la façon de vivre de ces chasseurs dans leurs cabanes. Chaque fois que je lis un de ces textes où les textes de London, je ne peux m’empêcher de penser que je deviendrais fou dans ces conditions de vie, l’hiver dans le Grand Nord.
    Jorn Riel a un grand coeur et cela se ressent dans ses livres. Pour moi il a su saisir un peu de l’âme inuit ainsi que celle des chasseurs danois. C’est un grand auteur à mon avis.
    Tu m’as donné envie de relire du Jorn Riel et donc merci pour ton article.
    Voila je te laisse et te dis à la prochaine.
    Amitié.

    Yannick

    Ps: je viens de recevoir « Danseur d’herbe »

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Je suis presque déçu, au vu de ton enthousiasme pour les ouvrages précédents, que tu connaisses déjà et si bien cet auteur. Sourire. Ce fut une grande découverte pour ma pomme, étant aussi passionné par le Grand Nord, Jack London n’est d’ailleurs pas étranger à cette passion, j’ai tout simplement dévoré ces 4 livres qui me sont tombés sous la main et je ne désire qu’une chose : en lire plus !
      L’humour de Riel est délicat et ravageur à la fois, un grand bonhomme. Sa vie avec les Inuit transpire de chaque mot et j’y ai retrouvé beaucoup de ce que j’avais découvert avec Bernard Saladin D’Anglure, un scientifique canadien dont les travaux me servent de base à mon projet d’écriture sur ce petit Inuk qui cherche un chaman. Il va sans dire que l’option romanesque de Riel, nous rapproche beaucoup plus de ces gens que les travaux scientifiques mais la lecture des deux me laisse penser qu’on ne peut pas ne pas aimer les Inuit après avoir vécu avec eux.
      Amitié
      Thierry
      PS : Super, je te souhaite beaucoup de plaisir avec Danseur d’Herbe qui m’a bouleversé, ému et séduit.

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