La liste. Part 9

Napoléon abdique

La main de Bonaparte disparaît dans la lucarne et un sourire jovial s’affiche sur le visage d’Archibald.
“Viens prendre les rênes mon fils ! Batou, viens avec moi.”
Lorsque le garçon prend place, nous sautons à terre et pénétrons dans la roulotte en marche.
“Assieds-toi !” dit une voix forte en provenance d’une des couchettes.
L’homme au grand manteau se lève et se pose en face de moi.
“Tu boiras bien quelque chose ? Une fine ?”
J’acquiesce d’un hochement de tête et pendant qu’il nous sert à boire, je réfléchis au meilleur moyen de me sortir de ce piège. De nouveau, une fatigue incommensurable s’empare de moi. Je suis fatigué… Pourquoi chercher à échapper aux coups du sort qui pleuvent sur moi. Depuis Waterloo, je n’avais fait que répondre à des instincts, des pulsions. Pourquoi changer quelque chose ? L’Amérique ! C’est mon but et ils me permettront de l’atteindre… Ou ils me tueront ? Je bois mon verre d’une gorgée.
“Ola l’ami. Tout doux, ce n’est pas une condamnation à mort.”
Archibald éclate de rire et l’italien aussi.
Je me sens idiot et humilié, mais que faire ? Je remarque le pistolet fiché dans la ceinture d’Archibald. L’italien est sûrement armé lui aussi. Je baisse les bras et je m’abandonne presque avec délectation au destin.
Le grognard prend place sur la couchette du bas et l’inconnu sur la chaise restée libre.
– “Batou. C’est ton nom Batou ?
– Jean-Baptiste.
– Jean-baptiste comment ?
– Peltier.
– Bien mon Peltier, j’aime bien connaître les gens avec qui je travaille. As-tu des questions ?”
Il remarque à mon regard vide que les questions se sont évaporées.
– “Bien. Archi ? Donne-moi la paperasse s’il-te-plaît. Batou, notre ami t’as déjà expliqué mais je préfère répéter pour être sûr que tu auras bien compris. Tu vas partir à Paris déguisé en soldat. Tu auras une feuille de route qui te permettra d’entrer dans la ville. Je vais remplir sous tes yeux le passeport qui vous permettra toi et ta femme d’aller sur la côte. Dis-toi bien qu’il ne pourra avoir un sens que si vous l’utilisez tous les deux. Nous le remettrons à Yvette, c’est bien Yvette ?
– Oui.
– En ta présence, juste avant ton départ. Un genre d’assurance, une garantie que ce papier t’appartiendra à ton retour. Ne t’inquiète pas, je lis dans tes yeux que tu crois que nous pourrions lui faire du mal à Yvette. Si elle est bonne citoyenne et pas un agent de la Sûreté ou une de ces fanatiques de l’ancien régime, il ne lui arrivera rien. Nous la protégerons et la nourrirons pendant ton absence. Toi, tu pars donc pour Paris et tu fais en sorte d’y être le plus vite possible. Une fois dans les murs, tu iras au 11 rue du Faubourg-Montmartre et tu demanderas un certain Lancelot. Prends ce foulard, tu remarqueras qu’il est imprimé des armes du marquis. Tu lui montreras ceci et il te dira la marche à suivre pour le rencontrer. Tu ne parleras à personne d’autre qu’à ces deux hommes. Lorsque tu auras la missive de La Fayette, tu retourneras chez Lancelot qui te fournira tout ce dont tu auras besoin pour le voyage vers Orléans. Cette fois, tu ne porteras plus l’uniforme et tu prendras la diligence. Tu seras un ouvrier charpentier et Lancelot te donnera unlivret.
– Mais les ouvriers sont suspects, on les arrête à toute occasion.
– Sur ton livret sera inscrit que tu rejoins ton maître afin de travailler pour la gendarmerie d’Orléans. Je suis certain qu’ils te laisseront passer. Il te proposeront peut-être même une escorte.
– Et quand je suis arrivé à Orléans ? Je vous retrouve comment ?
– Nous enverrons Liberté tous les jours devant la mairie. Elle y restera de 13 heures à 17 heures. Elle te mènera à nous. Le point le plus important, c’est que tu fasses bien attention de ne parler à personne, tu m’entends ? À personne ! Les questions les plus innocentes ou qui te semblent innocentes peuvent être des renseignements précieux pour Vidocq. Méfie-toi bien de lui et de ses sbires. Tu pourrais même rencontrer un ancien camarade ou un vétéran qui travaille pour lui. Personne ! C’est important.
– Bien.
– Je te le mets à quel nom le passeport ?
– Maurice Bontemps, négociant en bois et madame Durand épouse Bontemps, sans profession.”
Pendant qu’il remplit les papiers, je tente de penser mais il semble que cela soit inutile. Après tout c’était plutôt simple. Je me sens comme Marat avait dû se sentir en voyant la délicieuse Charlotte Corday marcher sur lui avec son couteau, un mélange de surprise totale, d’horreur absolue face à la nudité de sa situation et d’abandon devant la certitude de la mort.

Marat et Corday

“Tiens. Voilà ta feuille de route. Je l’ai mis à Maurice Bontemps aussi, cela sera plus facile. Archi ? La carte.”
Nous déroulons la carte sur la table. Auxerre semble tout prêt de Paris.
– Nous avons calculé avec deux jours pour arriver à Paris, deux ou trois jours sur place, peut-être plus… Le marquis est un homme très occupé. Ensuite trois jours pour rejoindre Orléans. Il est possible que tu y sois avant nous. Dans ce cas là, tu nous attendras dans une auberge des environs. Ne reste pas en ville, tu rentres pour aller à la mairie entre 13 et 17 heures et si tu ne vois pas Liberté tu ressors immédiatement. Voilà ! Tu n’as plus qu’à endosser ton nouvel uniforme et te mettre en route.
– Dis-moi, si je ne reviens pas ? Je veux dire : si je suis arrêté ? Yvette ?
– Mmmff. Lancelot nous fera parvenir des nouvelles s’il devait t’arriver quelque chose. Dans ce cas là, Yvette pourra nous quitter sans problèmes.
– Sinon ?
– Si tu disparais ? Elle mourra.
– Je peux passer un moment avec elle ?
– Bien sûr !”
Ils se lèvent en même temps que moi.
“Seul !”
Ils se regardent et l’italien hoche la tête.
Je sors et je longe le convoi pour arriver à la voiture de l’Espagnol.
“Yvette ? Tu es là ?”
Un pan de bâche se lève et je vois son visage chiffonné par un profond sommeil.
Je grimpe et je m’allonge auprès d’elle.
Je respire profondément, cherchant à l’absorber tout autant que son odeur.
Elle rit.
“Tu me chatouilles.”
Je lui prends un sein dans la main et presse si fort qu’elle pousse un cri de douleur.
“Maurice, tu me fais mal.”
Je relâche mon étreinte et relève sa jupe. Elle glousse et s’ouvre à ma volonté.
Je me glisse en elle comme un voleur dans un poulailler. Je jouis à l’instant.
Je veux me retirer mais elle me retient. Elle presse mon visage contre sa poitrine. Je perçois les battements de son coeur affolé. Elle me presse plus fort et je laisse échapper un sanglot.
– “Yvette, il me faut partir.
– Partir ? Où ça ? Pourquoi ? Et moi ?”
Des coups sur la paroi.
– “Batou. Il est temps !
– Tu leur demanderas. Nous nous retrouverons à Orléans. Tu prends mon baluchon avec toi et tu fais bien attention à son contenu. C’est toute notre fortune. Je…
– Maurice, je suis à toi. Tu es mon homme maintenant et je t’attendrai.”
Je l’étreins tendrement et sans le vouloir, presque par accident, je m’entends prononcer ces mots : “Je t’aime.”
Batou ! Tu dois partir !
Elle me regarde émerveillée et je la regarde surpris. Surpris parce qu’au fond de moi, je sais que je ne lui mens pas.

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Image – Napolèon abdique à Fontainebleau – 1854 – Paul Delaroche – licence :

Image – Charlotte Corday – 1860 – Paul-Jacques-Aimé Baudry – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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7 Commentaires

  1. pat dit :

    Belle 9ème partie, enlevée et énigmatique à souhait. Derrière le complot qui se prépare, Peltier s’humanise (sentiment envers Yvette) et garde son cap, se raccroche à sa motivation première :partir vers les Amériques, terre de promesse pour repartir à zéro.
    belle écriture, sens de l’intrigue pour retenir ton lecteur et toujours ce sens du dialogue, juste et qui sonne vrai !
    Amitié.
    PAT

  2. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Si Batou veut voir l’Amérique, il devra d’abord passer par Paris, et se plier aux exigences de l’Italien.
    Maurice possèdera un livret d’ouvrier qui l’empêchera d’être pris pour un vagabond.
    Il doit surtout retenir sa langue, car Vidocq possède de grandes oreilles.

    L’auteur donne un nouveau visage à Jean Baptiste. Celle d’un tueur qui s’humanise.
    L’encre du narrateur laisse échapper les jolis mots “je t’aime”, dans la voix de Batou, avare de sentiment. De celui qui, en fin de compte, nous démontre que dans tout homme, il n’y a pas un cochon qui sommeille.
    Yvette, toute heureuse est là pour le dire, “son Maurice est amoureux”.
    Le lecteur que je suis, essuie une larme qui perle.

    Le narrateur nous écrit une symphonie, dont tous les personnages sont des musiciens…; il en est le chef d’orchestre talentueux.
    Amitié.
    dédé.

    P.S. : confusion de ma part au sujet de la conspiration. Pardon à l’histoire de France. Rien ne t’échappe, cher ami. ( un royaliste ).

  3. lubesac dit :

    L’étau se resserre autour de Batou.Il n’est plus maître de sa vie.Dans ce monde de complots le voilà embringué malgré lui.Heureusement, la Yvette est là pour lui adoucir l’épreuve.
    Tu es vraiment doué Thierry!

  4. pandora dit :

    Moi aussi j’aime ;-)

  5. sandy dit :

    Mais… dans quelle m******** il s’enlise!!!!
    J’aime bien la progression de sa psychologie, surtout par rappoort à Yvette. Il change, il se réhumanise quelque part…

    Sandy

  6. sandy dit :

    Rires!!
    Je dirai que, dans chaque crapule, chaque meurtrier, se cache un humain.
    Voilà qui plairait à Maître Badinter…

  7. Odile dit :

    No comment .. ce srait gâché la joliesse .. de la fin de cette partie du récit …
    sourire

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