La liste. Part 8

Gitans

Nous sommes en route depuis un moment déjà lorsque je rejoins en courant la roulotte d’Archibald.
– “Tu voulais me parler ?
– Batou, tu t’entoures d’un grand mystère. Je le respecte.
– …
– Montre moi ton passeport si tu veux bien. Tu veux ?
– …
– Je veux juste voir si tu pourras tromper les gendarmes avec ça Maurice Batou.”
Je lui tends le document. Il me confie les rênes et le regarde attentivement.
Il crache.
– “Tu à fait le coup à Tonnerre, pas vrai ?
– Euh…
– T’étais avec l’Allemand, pas vrai ?
– Tu connais l’Allemand ?
– Hehehe. Moi aussi j’ai mes petits mystères. Mais dis-moi, tu crois vraiment tromper les gendarmes avec ce passeport signé par le Maire de Tonnerre un jour avant l’attaque pendant laquelle il trouva fort malencontreusement la mort qui plus est. Tu n’es pas sérieux Batou, Auxerre n’est pas à un jour de cheval du lieu du crime et les fonctionnaires qui vont enquêter sur l’affaire seront auxerrois.”
Je baisse la tête. Euphorisé par la possession d’un passeport, je n’avais pas pensé à cela.
“Ne dis rien et écoute moi. Je peux te fournir à toi et à ta… Femme ? Donzelle ? Alibi ? Enfin, je peux vous fournir à tous deux un passeport en bonne et due forme. Par contre, il faudra me rendre un service.”
Je regarde le sol défiler au pas soporifique des chevaux. Je discerne le moindre petit caillou. Tiens n’est-ce pas un crapaud sec et plat que je viens d’apercevoir ?
– “Et maintenant ? Tu vas où ?
– À Auxerre…
– Non je veux dire après. C’est quoi le bout de ton voyage ?
– L’Amérique.
– Ah…”
Il secoue la tête, appréciateur.
– “C’est loin ça…
– Tu me disais que tu pouvais me procurer un passeport ? Un qui tient la route ?
– Un vrai et beau passeport de la ville de Grenoble, signé par le Maire qui est toujours bien vivant et peut témoigner sur l’honneur de la validité du document.”
Tout à coup, mes paupières se font lourdes, je voudrais dormir. Il se racle la gorge et une soudaine envie de meurtre me fait serrer les poings.
– “Oublie ! Les gitans de la troupe te découperaient en petits morceaux avant que tu n’aies fait trois pas. Et puis merde, tu n’es pas une bête sauvage. Tu ne peux pas toujours fuir et tuer pour fuir. Écoute plutôt ma proposition…
– Raconte !
– Voilà. Tout ce que tu as à faire, c’est de porter un papier très important à un parisien.
– C’est tout ?
– Oui, c’est tout.
– Et pour ça tu me fournis un passeport en règle pour Yvette et pour moi ?
– Oui, mais Yvette reste avec nous en attendant que tu reviennes et pour le voyage sur Paris, tu vas porter l’uniforme et on te donnera une feuille de route.
– Mais d’où est-ce que tu as tout ces papiers ?
– C’est mon affaire. Laisse-moi parler ! À Paris, tu recevras les documents nécessaire à ton retour et tu devras m’apporter une lettre du citoyen que je t’évoquais tout à l’heure.
– Je dois juste faire le courrier ?
– Oui, juste…”
Je pense à Yvette… Que m’importait-elle en fait ? Je pouvais très bien la laisser avec ces gens là. Paris n’avait jamais fait partie de mes plans mais où pouvait-on mieux se fondre que dans la capitale.
– “Je sais à quoi tu penses !
– À quoi ?
– Que tu pourrais nous laisser Yvette sur les bras une fois là-bas et puis te diluer dans la grande ville. C’est pas vrai ?
– Non… Je…
– Tu me prends pour un couillon. Ne m’attribue pas de pouvoirs surnaturels, je les laisse à la vieille gitane. Je me mets simplement dans ta situation et j’essaye de penser comme tu dois le faire. C’est aussi simple que cela. Par contre, toi tu ne le fais pas. Dis toi bien que celui qui te parle n’est pas seul et que si je ne le fais pas moi même c’est que j’ai mes raisons.
– Et qui sont ?”
Il réfléchit et crache de nouveau.

Eugène François Vidocq

– “Vidocq !
– Qui ça ?
– Ce putain de royaliste d’Eugène-François Vidocq, le chef de la Sûreté. Le petit tondu a élevé une vipère dans son sein, pas qu’une d’ailleurs, tu peux mettre Fouché et Talleyrand dans le même sac.
– Mais de quoi tu parles enfin ?
– L’homme que tu as vu parler avec moi ce matin, je le connais depuis l’Italie. C’est un patriote et un républicain. Il est venu à moi et m’a confié une mission sacrée. Avec mon cirque, je parcoure le pays pour rencontrer des patriotes et des fidèles de l’empereur. Nous n’en sommes qu’au début mais nous ne tolérerons pas le retour de la monarchie.
– Tu me parles d’un complot ?
– Je te parle de rassembler des gens biens qui pensent la même chose. C’est tout ce que je t’ai dit. Ce que je peux te dire encore, c’est que l’homme que tu vas rencontrer à Paris s’appelle Marie Joseph, le reste j’ai oublié, Motier marquis de La Fayette.
– Lafayette ? Tu me proposes de rencontrer La Fayette en personne ?
– Hehe. Oui, vous pourrez parler de l’outre-mer si vous en avez le temps.

Lafayette

– Mais pourquoi moi ?
– Pourquoi pas ? Je l’ai proposé à l’Allemand mais il était fixé sur son attaque et il voulait de l’or, beaucoup d’or et nous n’en avons pas. Nous avons des relations, des bonnes volontés, des hommes, des armes mais pas d’or. Il est important que le messager ne soit pas de la troupe et qu’il ne soit pas connu des hommes de Vidocq. Je parcours le pays pour trouver le candidat idéal. Tu corresponds bien à ce que nous souhaitons. Prêt à tout dans son intérêt personnel ou celui de la nation, peu ou pas d’attache, ayant servi avec bravoure, ne demandant que peu pour ses services et surtout fidèle par opinion ou par obligation d’un petit secret. Ça te vas comme un gant…
– Si j’accepte, je pars quand ?
– De suite, le temps de faire les papiers, que tu endosses l’uniforme et monte sur le cheval que nous allons mettre à ta disposition. Après Auxerre, nous prendrons la route de l’ouest pour aller à Orléans. Tu nous retrouveras là-bas.
– Et si je refuse ?
– Tu ne verras jamais ni Auxerre, ni l’Amérique. Tu en sais trop maintenant.”
Je lève le poing.
“Bonaparte !”
Un pistolet apparaît par la petite lucarne de la roulotte. Je distingue vaguement le visage d’un jeune garçon au teint sombre, je vois aussi clairement que pas un tremblement n’agite cette arme.
– “Alors ?
– Tout ce que je veux depuis le début c’est vivre. Mais enfin pourquoi vous voulez tous me voir crever.
– Alors ?
– C’est entendu…”

Lire la suite…

Image – 1911 – Zigeunerfamilie Winter in Allmendingen – E. Wittich – licence :

Image – Vidocq – licence :

Image – 1792 – Lafayette – Joseph Désiré Court – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

 CopyrightFrance.com

{lang: 'fr'}

10 Commentaires

  1. lubesac dit :

    On n’a rien sans rien!Pauvre Batou!Il ne voit pas plus loin que le bout de son oreille et il n’arrête pas de se faireembarquer de galère en galère
    Le rythme du récit est très vif et la fin arrive d’un seul coup!Cà a paru très, très court.
    En plein roman historique!

  2. pat dit :

    En te lisant, avec ce plaisir qui se renouvelle et ne s’éteint jamais grâce à ton habilité de conteur-né, je m’interroge : ” comment le cerveau de Thierry est-il donc conçu pour réaliser de telles prouesses ?”.
    Cette 8ème partie aborde le volet politique et j’aime ce mélange de personnages fictifs et historiques qui se complètent pour notre plus grand bonheur de lecteur. ceci te permet de donner une crédibilité incroyable à “La liste” en l’inscrivant dans une époque instable, chaotique qui voyait naître quotidiennement un complot. ton personnage s’y retrouver mêler malgré lui, dépassé par le cours des choses et rattrapé par elles quoiqu’il entreprenne.
    tu redonnes ses lettres de noblesse aux romans publiés dans les journaux au 19ème siècle. les romans du Dumas et d’Eugène Sue par exemple ont paru d’abord en feuilleton dans les journaux avant d’être publiés en tant que romans. et de connaître le succès que l’on connait… et que je te souhaite !!!
    tes personnages ont une épaisseur humaine incroyable, le style – enjoué, virevoltant et assuré – est en place et l’intrigue se déploie avec maestria.
    Et pour finir par une touche plus anecdotique, te lire me redonne tout simplement envie de me remettre à écrire…
    Amitié.
    PAT

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Batou ne possède pas la finesse d’esprit d’Archibald.
    Il n’a pas la faculté de penser, sauf pour le plaisir que lui offre Yvette.
    Les plans de Maurice sont compromis.
    Archibald, son bienfaiteur, manipule le fuyard avec une intelligence redoutable.
    Batou doit se rendre à Paris pour rencontrer La Fayette. Il devient ainsi, le messager de la conspiration, contre l’empereur.

    L’auteur maîtrise parfaitement les évènements.
    Avec une efficacité époustouflante, il parvient à mêler ces personnages à l’histoire de France, sans en déformer la réalité de l’époque.
    Une véritable prouesse..!
    Amitié.
    dédé.

  4. gdblog dit :

    je suis toujours la roulotte … à mon rythme!
    Superbe début de roman!

  5. Je crois que ton héros est vraiment aux prises avec son destin, il n’a pas beaucoup de moyens de s’en sortir, hormis de participer de manière obligée au retour de l’empereur, comme depuis le début, tu maîtrises parfaitement ton sujet, quelques petites fautes de frappe de ci de là, mais rien de bien grave, à la suite!!

  6. sandy dit :

    Vivre et fuir, fuir pour vivre, s’enfoncer dans une histoire dont on tremble de voir la fin… j’apprécie beaucoup cette Liste d’autant plus qu’elle redonne vie à des hommes politiques ou publics de l’époque…

    Sandy

  7. Edouard dit :

    pas de manichéisme chez toi, c’est ça que j’aime aussi…

  8. Odile dit :

    Archibald est un Maître du Jeu .. redoutable …. la finesse de sonressenti.. met à mal batou …
    Superbe échange … qui met à nu et en exergue .. certains traits de caractère des protagonistes …

    • tby dit :

      @ Odile : Parfois, je regrette de n’avoir développé Archibald, dans mon esprit, c’est un personnage tout à fait intéressant et trouble. Il est un peu comme Batou, Maria la gitane en fait état en généralisant pour les hommes, mené par ses pulsions les plus primaires.

  9. Odile dit :

    peut-être … qu’Archibald .. pourrait être le protagoniste . d’un autre écrit …
    ainsi .. tu n’aurais pas de regret .. et ce serait encore un savoreux moment à déguster .. des yeux … pour moi .. et pour d’Autres .. si .. si …

    sourire

Laisser quelques mots