La liste. Part 7

After the bath

Le 5 juillet 1815

Un cauchemar m’arrache de mon sommeil. J’étais poursuivi par les gendarmes couverts de sang mais pas n’importe lesquels, ceux qui étaient tombés à Tonnerre. Ils voulaient m’arrêter pour le meurtre du curé et celui de mon Père. Mes yeux s’ouvrent sur l’obscurité rassurante de la nuit, une hulotte me ramène à la réalité de son doux chant nocturne.
Yvette dort près de moi, son odeur me rassure. Je passe la main sur ses courbes et elle frémit. Je passe la main sur son sexe et je m’imbibe de cette odeur forte, une odeur de feu et d’onde. J’aime les parfums puissants de la vie, ils t’évoquent des images, vivifient tes souvenirs et embrasent tes désirs.
Je me lève et prends le seau. L’air est frais, je frissonne dans la nuit. Le cri de chasse d’un renard, rapidement suivi par le cri d’agonie d’un rongeur.
J’urine au pied du noyer, puis je tire de l’eau et me lave sur le bord du puit. Je me sens délicieusement, vigoureusement vivant et les fantômes de la nuit ont été pulvérisés par cette toilette nocturne.
Je vide le seau et l’emplis à nouveau. Je rentre dans la masure pour voir Yvette se lever. La féminité brute irradiant de son corps nu durcit mon sexe à l’instant. Elle me sourit. Je voudrais la prendre, me saouler de ses cris, me diluer en ses plis.
“Yvette, je t’ai amené de l’eau pour la toilette. Prends tes plus beaux habits. Nous devons partir avant le lever du jour. Personne ne doit savoir…”
J’allume une chandelle et je la contemple pendant qu’elle se lave. Je jouis de chaque instant, de chaque pose. Elle se dirige vers un grand coffre de bois et en retire ses vêtements. Elle s’habille lentement en me jetant des regards furtifs. Ma Yvette me jauge, elle voudrait savoir, aimerait l’amour et la mort qui nous sépare.
Ma Yvette ? Je crois que je commence à éprouver quelque chose pour cette femme. Des sentiments ou simplement un appétit sexuel bouleversant ?
Je pense avec un pincement d’angoisse à l’Amérique. Y a-t-il des renards, des hulottes et des rats là-bas ?
Nous déjeunons en silence. Son visage exprime une sérénité qui me fait du bien, comme une caresse sur un coeur meurtri.

“Qu’est-ce que je peux prendre ?”
Cette question bien naturelle me fait tressauter. Et oui, Yvette n’est pas en fuite.
– “Rien ou presque. Si tu as quelque argent, des bijoux, que sais-je encore. Prends ce que tu peux transporter facilement dans un baluchon. Pour le reste, nous aviserons sur la route. Nous ferons halte à Auxerre pour faire des achats. À partir de maintenant tu es madame ???
– Durand.
– Épouse Bontemps. Rappelle-toi bien de cela, Madame Durand épouse Bontemps.
– Oui mon époux. dit-elle avec un air de malice qui me surprend”.
Voilà ce que l’Histoire avait fait de nous, un peuple de prêts-à-tout…
– “Si tu entends les autres m’appeler Batou, ne t’étonne pas, c’est mon nom de soldat. Viens, nous partons.
– Mes chèvres ?
– Quoi mes chèvres ?
– Je ne peux pas les laisser là. Laisse-nous les emmener avec nous à Auxerre, je les vendrais là.
– C’est d’accord, allons chercher tes chèvres et mettons nous en route.”
En arrivant près des voitures du cirque, nous rencontrons Archibald.
– “Batou ! Tu es bien matinal.
– C’est que je voulais pas qu’on nous remarque.
– Tu as bien fait. Moi je ne dors que quatre heures, comme le Patron. Mais je manque à tous mes devoirs. Bonjour Madame, mademoiselle ?
– Madame Durand, épouse Bontemps. Mais pour les amis, je suis Yvette.
– Bienvenue parmi nous Yvette et qu’est-ce que vous voulez faire avec ces deux chèvres ?
– Les traire, sinon elles ne pourront pas marcher.”
Archibald la regarde comme si elle venait d’apparaître devant ses yeux dans un nuage de fumée. Je pouffe de rire.
– “Mon épouse à un sens pratique très développé.
– Ah ? Bien… Vous trouverez des seaux près des chevaux.
– Dis-moi Archibald, dans quelle voiture pouvons nous trouver place ?
– Viens avec moi Batou. Je vais te présenter l’Espagnol et vous pourrez voyager dans sa voiture bâchée.”
Nous laissons Yvette à la recherche de ses seaux et marchons vers un homme qui fume la pipe. Ses mains tremblent tant qu’il a du mal à la tenir en bouche. En fait, c’est tout l’homme qui vibre, ses pieds ne tiennent pas en place et je me demande bien comment il fait pour rester assis.
“Adrien, je te présente Batou, un Marie-Louise qui va faire la route avec nous. Pourrais-tu les prendre avec toi pendant le voyage ?”
Je lui tends la main qu’il regarde avec mépris.
– “Leee eee sss ?
– Oui, il voyage avec sa femme.
– J’aaaii deee llaaa plllaaaace.
– Bien, merci l’ami. Batou, viens ! Je te présente quelques membres de la troupe.”
Lorsque nous nous sommes éloignés de quelques pas, je glisse doucement à l’oreille d’Archibald :
– “Pourquoi tremble-t-il comme ça ?
– Il est comme ça depuis la prise de Saragosse. C’est d’ailleurs son numéro, dès qu’il entend une détonation ou l’équivalent, il se met à sursauter, trembler, tituber. Il perd tout contrôle, c’est impressionnant. Pendant la représentation, il se met au milieu de la piste, l’un de nous tape deux planches l’une contre l’autre et c’est parti. C’est comme un clown pour les spectateurs, quand tu le vois faire pour la première fois, c’est tellement surprenant que c’est drôle.

Le cirque

– Mais c’est atroce d’utiliser ça pour le spectacle !
– Ah, Batou, ne viens pas avec ce numéro là. C’est toi qui va le nourrir peut-être ? Tous ici nous avons combattu pour la Nation, pour l’empereur, pour la France et tous nous en avons des séquelles. Tiens regarde le Fernand là !”
Je me retourne et voit un homme tronc poussé dans une brouette par un enfant.
“Deux fois embrassé embrassé par une demoiselle, résultat ? Un reste d’homme pour les yeux, pour la France, la nation et l’empereur. Pour nous au cirque, c’est un artiste comme les autres et il gagne sa soupe comme les autres. Les français préfèrent les héros quand ils sont morts ou en état de se battre. Tiens là, c’est la roulotte de la Justine, vivandière qu’elle était, blessée à Wagram, une balle dans la gorge. C’est depuis ce temps là qu’elle est grosse comme trois éléphants et que sa barbe a poussé. Une des attractions favorites de notre galerie des monstres. Si tu lui parles pendant le voyage, tu sauras qu’elle a été décorée et citée mais crois-tu que cela intéresse encore quelqu’un à part nous ? Et Rémy avec son gigot qui perd sa jambe de bois arrachée par un caniche pour faire rire les enfants et le Marcel qui n’a plus de visage la faute à une grenade prussienne, encore une de nos attractions vedettes. Tu crois pas qu’ils sont content de pouvoir subvenir à leurs besoins et de pouvoir s’offrir une bosse. On a payer le droit de se montrer comme on est avec notre raisin. Moi aussi j’ai eu mon hypothèque, aux yeux de certains je ne suis plus un homme parce que j’ai perdu mes testicules sur le terrain. Pourtant j’ai continué de porter la clarinette à cinq pieds et de déjeuner à la fourchette comme les autres. Oh et puis tu me fais chier !”
Archibald s’en va presqu’en courant et puis il fait demi-tour et revient vers moi en souriant.
“Excuse-moi… Tu sais au chapitre de l’indignation on a déjà donné. Ami ?”
Il me tend la main mais je l’ignore pour le prendre dans les bras et le serrer comme un frère.
“C’est moi qui te demande pardon. T’es un vrai bougre et je suis qu’un Marie-Louise. Pardon.”
Il accepte cette virile accolade avec délectation et renifle bruyamment.

Pastoral

“Regarde celle-là qui porte le seau avec ta femme. C’est ma Liberté.”
Je vois un ange, une apparition. Et je souffle à Archibald :
“Si j’avais su que la liberté était si belle, je l’aurais pas bêtement abandonné pour Yvette.”
Il éclate de son rire tonitruant et claque les mains.
“Allez les gens ! On se met en route !”
La place s’anime, des êtres multiformes et multicolores sortent de partout. Les premières lueurs de l’aube donnent un caractère magique à la scène.
“Batou, va aider ta femme à mettre ses chèvres dans la voiture des petits animaux. Quand nous serons en route, tu viendras me voir, j’ai à te parler. Seul !”
Un grand homme habillé de noir sort d’une roulotte et se dirige vers Archibald. Il a relevé le col de son lourd manteau comme s’il voulait cacher son visage. Cet homme m’intrigue et je m’efforce de passer auprès d’eux le plus discrètement possible. Dans le vacarme du cirque se préparant au départ, je ne saisis qu’un mot et j’ai l’impression qu’ils se parlent en italien.
“Carbonari…”
Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?

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Image – 1891 – Georges Seurat – Le cirque – licence :

Image 1 et 3 – William-Adolphe Bouguereau – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

 CopyrightFrance.com

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10 Commentaires

  1. Dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    La toilette de Maurice est décrite avec une grande poésie.
    L’auteur nous fait entendre la vie de la nature, pendant la nuit. La chasse d’un renard, suivie par le cri de l’agonie de sa proie.
    La nudité d’Yvette au petit matin, ne laisse pas Batou sans effet! quoiqu’il soit habillé.

    Madame Durand devient l’épouse Bontemps. Avec malice, elle prend plaisir à porter ce nom.

    Adrien doit transporter le Marie Louise et sa femme. Celui-ci, depuis la guerre d’Espagne tremble de toute part.
    L’auteur nous fait une démonstration remarquable, à l’aide de sa plume, pour imiter la voix du transporteur, ébranlée par des secousses incontrôlables.
    L’histoire nous est contée avec la richesse des mots de cette époque.
    Les détails sont surprenants de vitalités. La lecture plonge le lecteur au milieu de personnages multiples et différents.
    Un grand moment d’évasion en lisant ces phrases qui oscillent entre la tendresse et la dureté du moment.
    La suite demeure mystérieuse…

    Amitié.
    dédé.

  2. Arc-en-ciel dit :

    Prise dans ma lecture j’allais cliquer “lire la suite” !
    J’aime beaucoup le cirque que tu décris et rend à ces personnages leur dignité.
    Merci Thierry, ton récit est passionnant.
    à suivre donc ! bises à toi.

  3. pat dit :

    belle galerie de personnages que tu sais nous rendre familiers avec des mots précis.
    ton habilité, ton talent, ton imagination, cette passion que je sens font de “la liste” est et sera une grande fresque historique, pleine d’humanité, de fureur, de poésie et de grandeur. j’ai dévoré ce que j’ai lu avec un appétit de mort de faim !
    et je sais tout le travail d’écriture et de recherche que tu as du accomplir pour parvenir à ce résultat !
    je suis insatiable alors j’attends la suite !
    Amitié.
    PAT

  4. lubesac dit :

    Etonnamment bien décrit ce petit peuple du cirque.On le prend en affection.
    Merci pour les liens du vocabulaire argotique de la Grande armée. C’est très intéressant. je fais une révision de mon histoire napoléonnienne!

  5. pandora dit :

    Je continue ma lecture, toujours aussi plaisante, merci…
    Un florilège de personnages ;-)
    Bonne soirée

  6. Yannick dit :

    salut thierry,
    toujours aussi palpitant ce roman et plein d’humanité. c’est très touchant de voir comme les rescapés de la guerre ont trouvé place dans le cirque. de plus les liens nous permettent de mieux nous plonger dans cette époque par le vocabulaire. je suis impressionné par ton érudition et ta maitrise de l’écrit dans cette période que je ne connais pas du tout. d’ailleurs j’adore les romans historiques et quand la “petite histoire” nous apprend la grande. je pense que ce sont les petites histoires qui font la grande. on apprend plus avec ton roman sur cette période que si j’ouvrais un livre sur Napoléon qui serait somme toute hypocrite ne retenant des batailles que les dates et la vie du “grand Homme”. continue de nous faire rêver.
    amitiés
    yannick

  7. sandy dit :

    Terrible description de ces “gueules cassées”. On a mal avec eux, on est révolté aussi…
    La fin de cette partie n’est pas sans introduire une certaine inquiétude…

    Sandy

  8. Edouard dit :

    Ce que j’aime, c’est que dans ce récit cohérent, tu abordes des situations variées. La guerre, la sensualité, les cirques où l’on exhibait les monstres et autres phénomènes (à ce sujet, voir le film “freaks”, tourné à l’époque où c’était encore licite, je me le passe parfois pour me sentir beau).

  9. Odile dit :

    ce que j’aime dans cette partie là .. c’est la description …. de toutes les scènes .. qui constutuent .. les Choses de la Vie … et j’aime beaucoup .. beaucoup … de la façon dont tu écris ce récit …

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