La liste. Part 6

L'explosion de l'Orient

Il me montre une roulotte.
Lorsque nous y pénétrons, je suis étonné de la place disponible. Tout est savamment arrangé pour laisser le plus de volume libre. L’intérieur est bien tenu, rangé, ordonné et même décoré d’un bouquet de fleurs. Deux couchettes superposées sur un des côtés, en face se trouve le poële à bois qui doit servir aussi pour la cuisine à en juger par les casseroles qui pendent au mur. À l’autre extrémité de la roulotte, je vois une table et deux chaises. Un homme assis passe juste sous les étagères emplies d’un bric à brac indescriptible. Archibald ouvre un placard situé derrière lui et il en retire une bouteille de cognac. Il laisse la porte ouverte pour que je puisse voir son uniforme.
– “Tu étais un immortel ?
– Oui mon jeune ami. Jusqu’en enfer que je te disais.”
Il me sert dans un verre propre qu’il retire de l’étagère encombrée et passe un mouchoir dans un verre qui était resté sur la table. Le cognac sent merveilleusement bon et je me réjouis déjà de le déguster à petites lampées. Nous trinquons et j’avale une gorgée, laissant le liquide doré envahir, puis séduire et enfin violer mon palais.
Un souvenir de brillance attire mon regard sur l’uniforme.
Je me lève et prend dans la main la Croix des braves :
– “Tu as reçu la bamboche ?
– Jusqu’en enfer… marmonne-t-il, les yeux dans le vague.”
La lourdeur de la décoration me fait penser à celle du fusil, celle de tout ton être pendant les marches, celles des corps blessés et meurtris que tu portes, les amis, les camarades que tu veux soustraire au feu de l’ennemi. La lourdeur des pensées enfin lorsqu’épuisé d’une journée de drames, tu t’endormais pour un sommeil sans rêves.
– “Comment es-tu devenu légionnaire ?
– C’est une longue histoire. Tu veux vraiment l’entendre ?
– Oui.”

Il nous ressert un verre, ses yeux s’allument, ses gestes se font vifs. Il est bien là et pourtant il est maintenant ailleurs.
– “J’étais en Égypte avec le patron et puis tu sais comment ça c’est terminé… Après le départ du chapeau, tout alla de travers. Kléber était à la hauteur pour taper sur les homards mais moi, je l’aimais pas trop. Le massacre des prisonniers turcs et les exactions commises sur les indigènes m’horrifiaient. Tu vois, j’avais appris à les respecter le jour de la bataille des pyramides. Jamais je n’avais vu de construction si imposante en France, pas même en Italie. C’est pourquoi j’ai pas pleuré quand le Souliman lui a réglé son compte au Kléber. J’ai pleuré par contre quand ils ont condamné le syrien au pal. J’en ai vu des horreurs mais ça dépassait de loin tout ce que je pouvais imaginer et puis ça me faisait trop penser à l’ancien régime. Le Menou qui remplaça Kléber était un incapable et puis il était déjà Maréchal de camp sous le serrurier, ce qui à mon avis le rendait suspect.
– Le serrurier ?
– Ahah. Tu es trop jeune, le simplet, le roi quoi… Quoiqu’il en soit, le jour où ce Menou de malheur capitulait, je partais avec quatre de mes camarades en direction de la mer et nous volions une embarcation. Projet : traverser la Méditerranée pour rentrer au pays et continuer le combat. Résultat : trois des nôtres périrent pendant la traversée et nous arrivâmes en Grèce. Le Jacquou est tombé à Iéna et moi je suis tombé devant la médecine…”

Labataille des pyramides

Il nous ressert une autre tournée et je commence à me sentir légèrement ivre.
“Tu n’aurais pas de quoi manger ? Sinon ton sauve-la-vie va m’achever…”
Il rit et sort une miche de pain et un saucisson du placard derrière lui.
– “Il ne sera pas dit que j’ai laissé un dur à cuir mettre les dents au crochet. Où en étais-je ? Tu veux pas une petite piquette pour casser la croûte ?
– Non, non. Continue !
– Nous avons mis trois ans pour rentrer au pays. Tu vois quand on est jeune, on sait pas. Nous ne voulions pas finir sur un ponton de la Tamise mais quand de retour en France, nous avons appris que les anglois avaient rapatrié les restes de l’armée, nous ne nous sommes pas vanté de nos aventures. En Grèce, nous avons rencontré une bande de gitans qui avaient un cirque et ils nous ont recueilli. La vieille de tout à l’heure, c’est ma belle-mère.”
Je lui montre les fleurs du menton.
– “Ta femme ?
– Non, elle est morte en couche en me donnant mon garçon. Tu verras mes gosses tout à l’heure. La fille fait un numéro d’acrobate et le gars d’un numéro de dressage avec des chèvres.
– Désolé pour ta femme. Ils s’appellent comment tes chérubins ?
– Ahahahahah. Chérubins n’est pas tout à fait approprié pour qualifier les rejetons d’un révolutionnaire et d’une gitane. La fille c’est Liberté et le gars c’est Bonaparte. Je sais c’est con mais j’ai pas résisté. Quand nous sommes rentrés au pays, on nous a d’abord pris pour des déserteurs mais par chance, un des officiers du conseil de guerre me connaissait de la campagne d’Égypte, aussi il a témoigné en notre faveur. Nous avons réintégré l’armée qui devenait peu après impériale et c’est peu avant Iéna que j’ai rencontré le tondu.
– Tu as parlé avec l’Empereur ?

Revue de la Garde

– Hehe. Du fait de ma grande taille, de ma belle-allure et de mes états de service, j’étais incorporé dans la Garde. Alors que le patron nous passait en revue, il s’arrêtait en face de moi et me demandait si nous nous connaissions. Oui que je lui dit, vous m’avez aidé à me relever sur le pont d’Arcole. Il ne disait rien mais le soir même, j’étais invité à le visiter sous sa tente et il m’a demandé de lui raconter un peu ma vie de soldat. Quand j’ai évoqué le périple après l’Égypte, ses yeux se sont allumés et il m’a demandé de lui raconter l’histoire dans les détails. Au petit matin, après avoir écouté mon récit pour la seconde fois, il m’a serré la main et dit : Si tous mes grognards étaient de ta trempe, rien ne pourrait nous arrêter. Et il m’a renvoyé dans mes quartiers. C’est peu après que j’ai reçu la bamboche…”
Je ressens un profond respect pour cet homme. En fait, il est tout ce que j’aurais aimé devenir. Pas un instant de sa vie il ne s’était laissé mener par les événements. Il avait pris des décisions et les avait assumé. Il est maître de sa vie et influe sur son destin alors que moi, je le subis. L’alcool aidant, je me lamente volontiers sur mon sort.
– “Une belle histoire…
– Dis-moi comment tu t’appelles l’ami ?
– Jean-Baptiste mais appelle-moi Batou.
– Qu’est-ce que tu fais maintenant ?
– Je suis négociant en bois.
– Négociant ? J’aurais dit paysan, tes mains…”
Je regarde mes mains, des mains de travail, celui de la terre.
– “Tu sais lire ?
– J’ai fait un an de séminaire et puis mon frère est mort et le Père a changé ses plans.
– Tu voulais devenir prêtre ?
– C’était le souhait du Père, c’est mon grand-frère qui devait reprendre la ferme…”
Je repense au curé et à sa déception, sa rage lorsque le Père me rappelait à la ferme. Ce même curé qui maudissait la révolution, l’empereur et la noce. Celui que j’avais envoyé en enfer.
– “Je comprends. Il faut respecter la volonté des parents.
– Dis-moi, vous partez demain pour Auxerre ?
– Mmmm.
– Est-ce que nous pourrions voyager avec vous ?
– Nous ?
– Ma fem… Ma domes… Celle qui m’accompagne et moi.
– Tu ne veux rien dire mais tu en dis trop. Tu sais, nous serons contrôlés aux portes de la ville. Tu as des papiers ?
– J’ai un passeport comme il sied.
– Bien… Avant, tout aurait été plus simple. La plupart des artistes sont des briscards ou des membres de leur famille. Avant nous étions fêtés, choyés et protégés. Maintenant… Je ne sais pas, tout va si vite. Quoiqu’il en soit, vous pouvez nous accompagner. Viens, je vais te présenter quelques anciens.”
Nous avalons la dernière gorgée et nous sortons.
“Il se fait tard, j’aurais tout le temps de faire connaissance avec la troupe pendant le voyage. Je vais me retirer et je reviens demain matin.”
Son bon sourire et sa poignée de main me font chaud au coeur et c’est le ventre chauffé par son rogomme que je retourne voir Yvette.
Je suis accueilli par de gros sanglots et des reniflements qui me semblent un peu exagérés.
– “Pourquoi tu pleures ?
– Tu est parti si longtemps, j’ai cru que tu ne reviendrais plus.
– Ne t’inquiète pas Yvette. Je t’emmène avec moi. Il y a un cirque dans le bourg et nous voyagerons avec eux demain. Ce sera plus sûr et plus agréable.”
Je la prends dans mes bras et l’embrasse. C’est une furie que j’étreins et elle me déshabille promptement.
Nous faisons l’amour furieusement, avidement et c’est épuisés que nous abandonnons le combat. Décidément, la vieille avait raison. Aujourd’hui j’ai bien de la chance.

Lire la suite…

Image – Explosion de l’Orient, bataille navale d’Aboukir – Georges Arnald – licence :

Image – La bataille des pyramides – FLJ Watteau – licence :

Image – 1806 – Horace Vernet – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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9 Commentaires

  1. pat dit :

    je suis impressionné par ce réalisme et je viens de lire un morceau de bravoure ! l’argot utilisé, le portrait que tu dresses du charismatique et respectueux Archibald, cette description de l’âme, entre ombre et lumière… (rehaussé par la description de l’intérieur de la roulotte).
    Et les thèmes sous-sous-jacents : la guerre, la gloire, le courage, la reconnaissance…
    La figure contradictoire de l’Empereur – la ferveur et le rejet, la fascination napoléonienne et la détestation pour être ce qu’il vous a fait devenir – atteint un sommet narratif dans cette 6ème partie !
    Et toujours ce rythme, cette énergie dans l’écriture, cette fougue dans les dialogues, cette ferveur à raconter, à emporter avec soi le lecteur ! Pour résumer : que du bonheur !
    Amitié.

  2. Dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Tout d’abord, accepte toutes mes félicitations pour les illustrations qui enreichissent ton récit. Celles-ci sont choisies avec goût et en rapport au texte.

    L’auteur a employé de multiples liens pour nous éclairer le chemin.
    Avec curiosité, je me suis arrêté à chacun d’entre-eux, comme une abeille… pour en extraire des informations d’époque qui donnent encore plus d’authenticité dans les mots employés.
    L’appellation d’immortel m’a interpelé. J’ai pu constater que celle-ci avait aussi un rapport avec nos héroïques généraux des deux dernières grandes guerres, qui demeuraient à ‘abri…loin derrière la ligne des combats. De plus, ils avaient tous reçu la bamboche pour leur bravoure.
    Dans le passé, Archibald avait fait l’expédition d’Egypte avec Napoléon Bonaparte. Celle-ci avait pour but de lutter contre les homards…ces Anglais qu’il fallait battre à tous prix.

    La condamnation du fanatique Syrien ayant assassiné le général Kléber, affecte l’ami de Maurice qui porte une grande estime pour l’art égytien.
    Le général remplaçant Kléber était déjà Maréchal de camp sous Louis XVI, roi dont la passion était la serrurerie.

    L’auteur immortalise Archibald lorsque celui-ci remet une tournée de boisson forte, et qu’il sort le pain et le saussisson.
    Tout en savourant le casse-croûte, l’ancien de la Garde Impériale précise qu’il ne voulait pas finir comme prisonnier de guerre en Angleterre.
    La plupart des artistes sont des vétérans, et logent dans des roulottes.
    Il accepte de transporter Jean-Baptiste et sa belle jusqu’à Auxerre.

    Yvette accueille Batou en larmes, mais très vite elle se remet de ses émotions, en se remontant le moral…ainsi que celui de son homme.

    Le narrateur m’émerveille par la qualité de son récit, et par son travail de recherches historiques.
    Amitié.
    dédé.

  3. callivero dit :

    C’est ce qui s’appelle être bien documenté !
    J’apprends que Bonaparte avait bien des surnoms…allons lire la suite !

  4. Christian dit :

    Là encore, je te tire mon chapeau (point bicorné). Tu fais excellemment vivre et revivre le personnage assez caractéristique du grognard de la Garde, le récit de ces vies de durs à cuire qui ont embrassé et tant éprouvé l’”épopée” (et je repense aussi en écho au grognard du “Médecin de Campagne” de Balzac)… C’est une sacrée figure que cet Archibald! il y a la médaille, la Croix… et son envers, bien sûr… vraiment un épisode de très grande qualité, encore ici, rehaussé par la richesse documentaire et illustrative du récit dans ces souvenirs des campagnes du Tondu le plus souvent en terribles échos; en Epypte, notamment (au passage, ce Menou même incapable,ne s’en était pas moins converti à l’Islam, ce que ne lui pardonna pas l’impérial Bicorné…) Allez, moi,je rempile pour la suite!
    Amitiés.

  5. Tu nous plonges dans cette histoire comme si tu l’avais vécue, mais qui sommeille en toi? Bravo en tout cas!!

  6. sandy dit :

    Allez Thierry, avoue!!!
    Tu as une machine pour voyager dans le temps? Ty y étais?

    Au passage, les détails sur l’Histoire sont très bien intégrés au récit. Ils ne cassent pas du tout le rythme et le lecteur ravive ses souvenirs!

    Sandy

  7. Edouard dit :

    Super, en plus j’apprends des mots..mais je connaissais “briscard” quand même…

  8. Odile dit :

    je suis particulièrement prise .. par laListe .. car l’époque napolèonnienne .. est uen de me spériodes favorites …
    sourire
    j’aime ce contraste des genres .. qui .. sous ta plume .. devient épique …
    cela promet une suite .. savoureuse .. je subodorais qu’Yvette … en pinçait déjà .. pour Batou .. mais pas à ce point là …
    rire

    • tby dit :

      @ Odile : Oui, cette période est fascinante, tout comme, dans un autre registre, celle d’Adolf en Germanie, qu’est-ce qui pousse une nation à vouloir et, au moins un premier temps à pouvoir, conquérir le reste du monde et lui imposer sa vision des choses. Yvette est comme une pousse d’un jeune arbre, fragile et petite au début mais qui deviendra une géante pouvant régner sur la foret.

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