La liste. Part 5

La masure

Nous volons littéralement jusqu’à sa masure. La porte fermée, je renverse ce qui se trouve sur une table grossière et l’y allonge rudement. Je m’agenouille, lui remonte la jupe embrassant ses cuisses et comme un chien d’arrêt, mon visage se colle à son sexe. Je respire son fumet, je m’imprègne de ses poivres et épices. Je veux goûter ses sucs lorsqu’elle me tire par les épaules. Ses yeux sont fermés et elle sourit, un divin sourire, la croisée des chemins du prédateur s’apprêtant à dévorer sa proie et l’abandon de celle-ci. Je la pénètre de mon vit douloureux à force de tension, à force de promesses. Quelques instants et nous explosons tous deux. Des collines, nous faisons des plaines et des ruisseaux, nous dessinons la mer. Yvette pleure doucement, des larmes qui fusionnent avec sa joie d’avoir enfin retrouvé son corps, son soi, son plaisir. Je la contemple, me relevant mais restant fiché en elle. Je ne veux pour rien au monde briser cet instant. Son parfum recouvre mes pores et tous mes sens sont emplis d’elle, de la femme, de toutes les femmes et je recommence doucement mon va et vient dans sa chair. Elle ouvre les yeux et j’y vois les flammes de l’enfer, un enfer désirable, un lieu où les lois et le temps sont abolis. Nous faisons l’amour à en mourir, cherchant à détruire toute étincelle de conscience. Et puis, comme la brise qui se meurt dans les terres, nous nous éteignons doucement dans une profusion d’odeurs dignes des marchés d’Égypte. Elle me repousse fermement, se lève enfin difficilement, percluse mais repue des violences du désir.

Buste de femme

“Tu as faim ?”
Je ris.
“Oui, et comment !”
Elle prend un seau et le positionne entre ses jambes. Elle s’accroupit, tourne la tête, gênée et entreprend de rafraîchir la douce vallée, la terre promise des bergers des alpages.
Je l’observe goguenard. Yvette n’est pas belle et sans la guerre, sans la mort et le crime, je ne l’aurais peut-être jamais regardé. Là, aujourd’hui et maintenant, elle me semble être une déesse et je jouis intérieurement de cette vue sur son intimité. Son corps de paysanne est solidement bâti, un corps modelé pour le travail et la fertilité. Un temple…
“Va chercher de l’eau mon grognard, je rallume le feu.”
Je prends le seau et au passage fouille dans la corbeille de linge. Il s’y trouvent des vêtements digne d’un négociant en bois. Le sort aurait-il tourné ? En puisant l’eau, je réfléchis comment je pourrai m’approprier ces beaux habits. Je lui proposerai de l’argent. Lorsque je rentre dans la masure, une merveilleuse odeur d’omelette aux lardons m’accueille les bras ouverts. La Yvette ne chercherait-elle pas à me retenir ?
– “Dis-moi Yvette, tu travailles pour un bourgeois ?
– Oui, je fais la lavandière au village pour gagner quelques sous. Les temps sont durs… Sinon je n’ai que mes deux chèvres.
– Bien. Que dirais-tu de gagner un Napoléon ?
– De l’or ?
– J’ai besoin des vêtements du bourgeois qui sont dans ta corbeille.
– Mais qu’est-ce que je vais leur dire ?
– Il y a une bande de brigands qui ont causé bien du tort hier à Tonnerre, ils pourraient t’avoir volé la corbeille. Comme tu dis, les temps sont durs.
– Tu vas partir ?
– Oui, je vais à Auxerre comme je te disais.
– Tu reviendras ?”
Je ne suis qu’à moitié surpris, j’avais vu juste, Yvette veut me garder dans ses jupons.
“Non.”
Elle réfléchit, elle réfléchit comme une paysanne, je peux presque entendre ses pensées.
– “Emmène-moi avec toi et garde ton Napoléon !
– Mangeons ! Je ne peux pas réfléchir l’estomac vide.”
C’est en silence que nous partageons ce repas. Elle est ma foi bonne cuisinière. Pourquoi devrais-je m’embarrasser de ce poids ? D’un autre côté, être deux pouvait présenter des avantages. Les gendarmes seraient moins soupçonneux devant un couple et puis je pourrais la faire passer pour ma domestique… Ma femme ? À cette pensée, je me retrouve comme ensorcelé et ficelé dans la scène que nous venions de vivre et mon sexe se durcit à nouveau.
“Tu serais prête à tout quitter ?”
Les bouleversements de son visage sont comme un livre qui s’ouvre devant mes yeux, des expressions de tristesse, de joie, de réflexion la plus intense. C’est une petite fille qui pense très vite et très fort. Le souvenir de Sandrine s’impose à moi et je lui souris. Le masque d’Yvette se remet en place et c’est la lavandière qui se trouve en face de moi.
– “Une femme sans homme, c’est rien par ces temps sombres. Je veux venir avec toi.
– Bien, nous partirons dès que la lessive sera sèche. Prépare-toi, je vais faire un tour.”

Le cirque

À bien y réfléchir, c’est une excellente idée que de l’emmener avec moi, le meilleur alibi. Il est certain que la tuerie de Tonnerre est déjà connue à Auxerre et un homme seul pourrait attirer les soupçons. Près de l’église se trouve une caravane de voiture attelées et de roulottes. Des êtres colorés et habillés de façon extravagante se répandent dans le village. Un cirque… Je m’approche quand une voix m’apostrophe.
– “Où vas-tu ainsi soldat ?
– Pardon ?
– Oui, toi ! Viens près de moi.”
Dans l’ombre du porche de l’église, je distingue une femme âgée.
“Tu veux connaître ton avenir ?”
Une gitane.
– “Non, je n’ai pas d’argent.
– Ahahah. Mon coeur me souffle le contraire. Pour deux sous je lis ta main.
– Soit !”
Je lui donne les sous et lui tends la main. Elle la caresse, semblant apprécier le contact, crache dedans et la nettoie avec sa robe.
“Je vois… Je vois… Aaaaahhh !”
Ses yeux se retournent dans les orbites et elle bave maintenant. J’essaye de retirer ma main mais c’est impossible.
“Tu es maudit ! Tu as accompli un crime odieux et tu es maudit ! Attends… Attends !”
Je remarque que les gens s’attroupent derrière moi et je crains qu’elle n’en dise trop. En cet instant, je crois dur comme fer à son pouvoir.
“Tu as de la chance aujourd’hui. Tu as rencontré un ange et il va t’aider. Tu auras des enfants et il prendront leur part de ta charge, leurs enfants également. Ta lignée survivra mais toi… Tu ne mourras pas dans ton lit. Ton fils et les fils de tes descendants non plus ! Quel malheur… Tu es maudit. Je vois un oiseau étrange, comme un phoenix qui s’abat sur la muraille. Celui des tiens qui le verra, celui-là mourra dans son lit et ses enfants aussi. Reprends ton argent ! Tu es maudit !”
Elle jette ma main et les pièces au loin. Elle se signe et elle pleure.
Une voix forte retentit derrière moi.
“Ne t’en fais pas étranger, elle fait ça à tout le monde. Quoique c’est bien la première fois qu’elle jette l’argent…”
Je me retourne pour apercevoir une face joviale et sympathique. Je me sens mal et ma main me brûle. Je suis maudit et je sais pourquoi… Mes descendants sont maudits et il faut qu’ils sachent pourquoi. Quelle que soit ma honte, ils devront savoir.
Je vacille et je tombe.
Lorsque j’ouvre les yeux, le visage de l’inconnu est au dessus du mien. Il à l’air inquiet et un court instant, je ne me souviens de rien, puis les images reviennent. Yvette, la gitane, maudit…
“Je m’appelle Archibald. J’ai ouvert ta chemise pour que tu puisses respirer et j’ai vu ta blessure. Tu as servi le Corse ?”
Je hoche la tête.
“Alors tu es mon ami. J’ai été avec lui jusqu’à Moscou et je l’aurais suivi jusqu’en enfer mais ils ont dit que j’étais trop vieux. Viens, je t’offre à boire et nous parlerons des camarades.”
Je me relève péniblement. Il m’époussette rudement et voyant la grise mine que j’affiche, il rajoute.
“Je ne te poserai pas de questions. Je laisse cela à Fouché et à ses sbires.”
À ces mots, le sang revient colorer mon visage.
“Je suis le patron du cirque et nous partons demain à Auxerre.”
Je lui souris et repense aux paroles de la vieille : “Tu as de la chance aujourd’hui. Tu as rencontré un ange et il va t’aider.”
“Je m’appelle Ba… Maurice !”
Le regard d’Archibald s’allume et il part d’un rire tonitruant.
“Alors viens Bamaurice, allons fêter notre rencontre !”

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Image – La masure – 1875 – Hervé Dupin – licence :

Image – Buste de femme nue – 2004 – Pierre Bastin – licence :

Image – 1887 – Christian Wilhelm Allers – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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12 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Tout s’enclenche très vite! On va de rebondissements en rebondissements!
    Tu as un façon très poétique de parler de l’amour physique!
    Apparemment tu es doué pour tout!

  2. Arc-en-ciel dit :

    Je lis je lis sans mot dire… exaltant !
    je file à la suite !

  3. Seb dit :

    Thierry,
    J’aime beaucoup te lire, meme sur un sujet difficile comme que celui-ci. Et je trouve vraiment tres bien d’integrer ces photos et ces tableaux. Cela nous donne une autre dimension. J’adore particulierement Van Gogh, je l’avoue. Je crois que de tous les blogs que je connais le tien (et celui de Pat) sont les plus complets et les plus recherches. Bravo. A suivre donc.
    Bisous
    Seb

  4. yannick dit :

    salut thierry, j’adore les romans d’aventure et je ne suis pas déçu. tout s’enchaîne vite pour mon plus grand plaisir. dans cette tourmente de guerre, tout est exacerbé et c’est palpitant. continue!!
    amitiés
    Yannick

  5. callivero dit :

    un roman…Et bien, je te félicité, c’est bien commencé, très mouvementé en effet !

  6. gdblog dit :

    Thierry, tu as un gros défaut : tu es addictif!!! Et c’est tant mieux! Beaucoup de choses dans ce début d’histoire si bien racontée …

    ps : je connais quelqu’un qui parle de toi ici –> http://www.lepingouin.info/linterview-du-pingouin-gdblog

  7. pandora dit :

    Bonjour Thierry
    Le sexe, l’amour, le surnaturel, et même l’humour
    J’aime décidément beaucoup ;-)
    Bon dimanche

  8. Christian dit :

    Tu as un un sens vraiment étonnant du récit – je viens d’”avaler” les trois dernières livraisons – tant par le rythme que par la puissance d’évocation. La rencontre avec Yvette, la légitime pulsion physique du héros dans le climat du temps (euphémisme…) m’apparaisent comme un moment fort de ton art de la narration (ben, sacrés belles étincelles en images poétiques). Et puis là, cette idée que je trouve bien riche de sens: ce cirque ambulant dans ce contexte, et puis la diseuse de bonne aventure… jeux de masques, dérision et destins… Puissamment romanesque, ça! et ce demi-solde qui apparait là, comme ami… Voilà sans doute des moments bien palpitants en perspective. Sans faiblir,on accroche!

  9. Odile dit :

    Une scène d’amour physique .. digne de Georges Bataille … et dans ma bouche …c’est un compliment …

    j’aime beaucoup.. même si à mes sens.. c’est un tantinet rustaud …mais tout à fait honnête mâle … d’admettre que ce sont les sirs cons stances .. qui permettent un telle situation …
    je trouve très réaliste ce raisonnement .. qui existait encore il ya pas longtemps .. et existe d’ailleurs encore … le type d’ alliance … de bon sens …

    • tby dit :

      @ Odile : Sourire. Oui ce type d’alliance est à mon avis, plus encore que l’Amour, la voie royale pour le succès d’un mariage. Bien content que tu te penches sérieusement sur le cas de ce Batou.

  10. Brent dit :

    Oui, est-ce que le peinture « la masure » ne pas de Pierre-George Diéterle

    • Thierry Benquey dit :

      Hello Brent. Non, c’est bien : « Masure à Saint Léonard » – 1875, Hervé Dupin – Musée de Fécamp, mais une toile de Diéterle y ressemble, « L’homme à la pipe ». Bien à vous. Thierry

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