La liste. Part 4

Incendie du parlement de Montreal

– “Bien. Ce soir nous allons à Tonnerre visiter le notaire. D’après notre informateur, il a de l’or en quantité aujourd’hui, c’est la paye de la scierie du bourg. De plus nous devons récupérer certains documents et brûler le reste. Les gars ont décidé de passer ensuite par la mairie et de se procurer des passeports, nous les remplirons nous mêmes ou nous inviterons le Maire à le faire. Pendant ce temps là, toi et quelques autres vous devez empêcher les gendarmes de sortir de leur tanière.
– Je préférerais être dans le groupe de la mairie.
– Batou… Si tu fais le coup de feu contre les gendarmes, personne ici n’osera plus mettre ta parole en doute. C’est le prix que tu dois payer !
– Combien de gendarmes ? Et combien de quelques autres ? Et surtout pourquoi des gendarmes ?
– Quatre gendarmes et vous serez trois. Nous sommes des vétérans. Quant à eux, ils tirent plus souvent sur un homme vu de dos que sur un soldat qui leur fait face. Ils sont là pour escorter l’argent, au printemps nous avons déjà essayé à trois mais sans succès.
– C’est entendu !”

Criminel pour criminel, seul m’importe le passeport. Avec lui, je pourrais quitter ce pays maudit et me refaire une nouvelle vie. Et puis, nous devions empêcher les gendarmes de quitter leur tanière, pas les massacrer.

Nous prenons position à l’auberge, elle se trouve un peu à l’extérieur de la ville et cela n’est pas pour me déplaire. C’est là que les gendarmes ont trouvé le gîte et le couvert. Tout est calme.
Un coup de feu au loin, rapidement suivi d’un autre et d’un long cri d’agonie. Mes nouveaux amis ne font pas dans la dentelle.
Ardéchois qui est allongé à mes côtés me donne un coup de coude. Du mouvement dans l’auberge, des ombres passent devant les fenêtres, une lumière qui s’allume à l’étage.
La porte s’ouvre doucement, j’épaule.
Un chapeau fait timidement son apparition et la détonation de l’arme d’Ardéchois me fait sursauter. L’odeur de la poudre me plonge dans un état second, les automatismes du combat sont là, je ne me domine plus mais me laisse porter par mon expérience du feu.
La fusillade va durer une bonne heure avant que les autres ne viennent nous chercher. Me chercher… Ardéchois est mort et j’ai tué cet idiot de Jacques. Il s’était infiltré dans les écuries, avait libéré les chevaux et en était sorti monté sur l’un d’eux. J’ai cru voir un gendarme… Pour ceux-ci, je ne suis pas sûr. L’un d’eux est tombé pendant qu’ils tentaient une sortie, abattu par Ardéchois et je crois en avoir touché un dans l’auberge. A l’arrivée de mes renforts, ils ont prudemment cessé le feu et nous sommes partis sans attendre.

Arrivé à la grotte, les hommes sont satisfaits. L’Allemand les a bien en main et c’est dans un calme relatif qu’il procède au partage. Quand il appelle mon nom, il rayonne.
– “Tiens Batou ! Deux cent francs et un passeport tout neuf. Tu t’appelles maintenant Maurice Bontemps et tu es négociant en bois. Tu te rends à Saint-Nazaire pour y discuter d’un contrat avec la Marine. Le passeport a été établi le 2 Juillet par monsieur le Maire en personne qui décéda fâcheusement le 3 au soir dans l’incendie de la Mairie.
– Merci l’Allemand. Je pars tout de suite. Vous ne devriez pas rester ici, cette affaire est d’importance et je pense que les bois seront peu sûr dans les prochains jours.
– Maurice… Je dois remettre les précieux documents à monsieur le Comte dès demain. Après…
– Adieu !
– Au diable !” répond-il en éclatant de rire.
Je me dirige vers le petit Béru pour récupérer mon trésor.
Quand l’excitation du combat retombe enfin, je pense à ceux qui sont partis ce soir.
Je hausse les épaules. Après tout, je ne suis qu’un rouage insignifiant dans la grande machine de la Mort…

Lavandiere

Le 4 Juillet 1815

Au matin, après avoir marché toute la nuit, je suis à Joux-la-Ville. Je rode dans la cité aux premières lueurs de l’aube, cherchant une habitation cossue où je pourrais dérober des vêtements correspondant à ma nouvelle identité.
C’est certainement grâce au diable, comme le disait l’Allemand, plutôt qu’à celle de Dieu que je rencontre Yvette au lavoir.
Je lui adresse la parole de loin afin de ne pas l’effaroucher.
– “Mademoiselle ? Madame ?
– Madame. Vous désirez ?
– Je cherche mon chemin. Je ne suis pas d’ici et je désire me rendre à Auxerre.
– Oh, vous n’êtes pas rendu. Vous devez retourner sur vos pas, passez à gauche de l’église, là vous allez tout droit et lorsque vous verrez un bois sur votre droite, engagez-vous sur le premier chemin. Vous arriverez à Essert et de là à Régny. Ensuite vous pourrez suivre la grand route vers le nord.
– Je vois que vous avez terminé votre lessive, puis-je vous aider à la porter en remerciement ?
– Ne vous donnez pas cette peine mon brave monsieur.
– Si, si. J’insiste…
– Et bien soit ! Je vous mènerai ensuite sur le bon chemin.
– Je vous remercie du fond du coeur, madame ?
– Appelez-moi Yvette, monsieur ?
– Appelez-moi Maurice.”
Nous marchons en silence, elle baisse la tête mais la rougeur sur ses joues m’indique qu’elle brûle de me questionner.
“Yvette ?”
Elle tressaute en poussant un petit cri délicieux. C’est sous une lumière nouvelle que je la vois à présent. Son regard brillant, cette lèvre qui disparaît à moitié dans sa bouche, le rouge de la vie qui pare ses joues, sa poitrine qui se soulève au rythme de sa respiration troublée…
Je lui prends la main doucement et la regarde dans les yeux.
Elle tremble.
– “Maurice ? articule-t-elle enfin.
– Vous êtes un soldat pas vrai ?
– Oui, enfin je l’étais…
– Vous étiez à Wagram ?
– Non, j’ai fait la campagne de France, je suis plus jeune qu’il n’y paraît. J’ai fait Waterloo et puis…
– Et puis tout ça c’est fini. Quel homme digne de ce nom voudrait servir le Louis. Pour Wagram, mon promis est tombé là et peut-être que le hasard, la providence aurait fait que vous l’ayez connu…”
Elle me serre la main à me faire mal et la porte à son coeur.
“Maurice… J’ai besoin d’un homme, je suis jeune et…”
Je la prends dans mes bras et la serre contre moi, profondément troublé par cette approche si directe. Ce contact chaud et parfumé, je m’enivre à la humer.
“Yvette…”
C’est le seul mot que je peux prononcer et elle s’offre à moi comme la chair du fruit s’offre à la bouche.

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Image – 1849 – Jospeh Légaré – licence :

Image – 1860 – Paul guigou – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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8 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Oh! oh! oh! tout celà a l’air de bien vouloir s’arranger!Il a de la chance…Maurice!Yvette est moins que farouche!!!

  2. pat dit :

    La pression monte, l’action se déroule sous nos yeux et le narrateur que tu es prend plaisir à raconter : la mécanique bien huilée, l’enchaînement des actions se déroule sans temps mort, la tension palpable et le dénouement (heureux ?). J’aime le côté détaché du personnage, nihiliste et blasé : il tue parce qu’on lui demande de le faire et qu’il ne sait faire rien d’autre.
    Mais derrière la violence, l’espérance : les “Amériques”, terre promise pour se reconstruire et effacer le passé, pour retrouver une virginité originelle.
    Et l’amour, inattendu et régénérateur…
    Amitié.
    PAT

  3. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Les amis de Jean Baptiste ne font pas dans la dentelle. Comme lui, ils ne craignent pas de répandre l’hémoglobine sur leurs mains.
    Dans la fusillade, Batout commet une bavure en éliminant Jacques qu’il a pris pour un gendarme.
    Il ne manque que l’odeur de la poudre pour me rappeler que je ne suis pas dans la fusillade.

    Jean Baptiste devient Maurice Bontemps grâce à ses faux papiers.
    Dans ce monde de brute, l’auteur apporte un peu de réconfort à Maurice. Yvette, trop longtemps sevrée, offre généreusement son corps à la Marie Louise.
    La route est longue pour rejoindre l’Amérique.
    Le texte est toujours accompagné de jolis tableaux.
    Amitié.
    dédé.

  4. pandora dit :

    L’amour, toujours l’amour ;-)
    Maurice est un vrai serial killer… j’espère qu’il ne vas pas faire du mal à Yvette !

  5. Et oui, après la guerre, il faut de l’amour, une petite entracte doucereuse avant la suite des péripéties, ça se tient bien jusqu’à présent, j’aime bien.

  6. sandy dit :

    Où on découvre que le héros est un homme aussi… avec tout ce qui fait l’humain : des désirs, des pulsions de vie.
    L’amour après la mort… régénérant, forcément!
    Je vole à la suite!

    Sandy

  7. Odile dit :

    Ce Batou me plait beaucoup .. pour son côté Gaston Lagaffe … rire .. faut le faire quand même tuer un compagnon d’arme… parce qu’il l’a pris pour un gendarme !
    Curieux constat que celui de voir… qu’en un laps de temps très court …un homme puisse changer autant d’état d’esprit .. passer si vite de candide .. à lucide …
    Comme quoi .. la valeur n’attend pas le nombre des années!
    Ah le fameux prestige de l’uniforme … qui fait pâmer moultes femmes .. et qui m’a toujours laissé de glace … rire ..
    Sacrée Yvette … va! Grâce à vous .. notre Batou, alias le bien nommé Maurice … va avoir sa libido d’assouvie … .. c’est vrai ça me manquait .. sourire taquin
    A demain
    Odile

    • Thierry dit :

      @ Odile : Batou = Gaston Lagaffe ? C’est malheureusement et toujours trop actuel, très courant de périr sous ce que les américains appellent « Friendly fire », dernier cas connu en Afghanistan où une patrouille britannique fut anéantie par des avions US. Les changements qui se produisent chez un etre humain sont déconcertants et de ce fait fascinants. A bientot et merci de ton intéret commenté. Thierry

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