La liste. Part 39

Bourreau de la dynastie des Sanson

Le 20 juillet 1815

Quelque chose me tire d’un rêve merveilleux, Liberté, Yvette et moi dans un même lit, dans un même orgasme. On me secoue, j’entends une voix et j’ouvre les yeux sur un visage d’horreur. Je crispe le poing et m’apprête à frapper lorsque je comprends ce qu’il me dit :

– “Tout doux l’ami ! C’est Bastien ! Tu vas pas passer à la savate. Réveille ta femme ! Vos chevaux sont prêts, je vous ai préparé une tisane et des oeufs au lard.
– Pardon Bastien, je rêvais et…
– T’excuse pas, je sais que cela peut être dangereux de réveiller une vieille culotte. On a tous nos fantômes.”

Il sort. Le feu est éteint et il fait frais, pas la vive fraîcheur du matin, celle de l’obscurité et de la pierre, celle qui ne craint pas le temps. Je réveille Yvette. Elle a toutes les peines du monde à ouvrir les yeux et c’est pourtant un beau sourire qu’elle m’offre lorsqu’elle arrive à me percevoir.

“Viens ma douce. Nous avons une longue route et nous devons partir. Bastien nous a préparé de quoi manger. Sens ! C’est la vie qui nous appelle et puis la libert…”
Elle rit et devant mon air contrit, me dépose un baiser sur la joue.
“Ne t’en fais pas Batou. Je sais bien qu’elle et l’autre sont toutes deux chères à ton coeur. Quoi que pour l’une d’elle… Je pense qu’elle intéresse une toute autre partie de ton anatomie.”
Après avoir pris notre repas, nous prenons de congé de Bastien et tout comme avec Maurice, je ressens la fraternité qui nous unit, pas celle de la République des coupeurs de têtes, ni même celle que nous avons imposé aux populations des territoires conquis. Non, celle de ceux qui marchaient, qui partageaient le pain et les horreurs, la souffrance et la gloire.

Le soleil commence à poindre à l’horizon lorsque nous partons.
Les chevaux ne demandent qu’à partir au galop, mais je sais la route que nous avons à faire et nous prenons la direction du sud au pas.
Nous passons le Loir, puis la commune de Sainte-Colombe et au lieu-dit de Tournebride, je ris et lance les bêtes au galop. Yvette rit avec moi même si elle n’aime pas cette allure.

Nous traversons la Loire à Saumur. Les gendarmes nous arrêtent, mon nouveau passeport semble leur brûler les mains et c’est avec une drôle de mine que l’un d’eux me le rend en me souhaitant bon voyage.
Je repense au rire démoniaque du directeur des études lorsque je lui dictais : Maurice Bontemps et Yvette Durand épouse Bontemps, aide-exécuteur des arrêts criminels et charpentier de son état, appelé par l’exécuteur des arrêts criminels de la Charente-inférieure afin de s’occuper des bois de justice.
La sinistre réputation du bourreau ne pouvait que m’être profitable et puis je m’y sentais dans mon élément. Surtout que cette profession n’allait certainement pas chômer dans un futur proche.

C’est complètement épuisé que nous arrivons à Thouars, accueillis par les pandores aux portes de la ville. Mon passeport fait l’effet escompté. Je décide d’aller à l’auberge et trouve avec plaisir un relais de la poste. Nous pouvons apercevoir les cicatrices des combats de juin. Yvette est rompue, brisée, elle se laisse tomber sur le lit et s’endort aussitôt. Je la déshabille du mieux que je peux, non sans caresser sa chair douce et chaude. Elle est brave mon épouse. Nous parlons peu ou pas pendant le voyage mais je sens bien son intense bonheur à la pensée que les contours de Liberté s’estompent un peu plus à chaque foulée des chevaux. Si elle savait pour le foulard que je hume discrètement de temps à autre. Elle est une part de mon être, elle aussi porte mon enfant et je ne peux l’oublier aussi facilement.

Le 21 Juillet 1815

Départ vers huit heures, j’enrage d’avoir dormi aussi longtemps. Je brûle d’arriver à Royan pour mettre fin à la fuite. Mon coeur s’accélère aussi en pensant à la mer. Je n’ai jamais vu la mer…

Nous arrivons à Niort dans la soirée. La ville est arrogante et opulente. Je mets un moment à comprendre le pourquoi de cette arrogance ressentie. Les symboles impériaux sont partout. Une toute autre image que celle de Paris où le Roi et ses partisans s’affichent avec délice ou de celle de ces pays chouans que nous avons traversé. Le coeur de l’aigle bat encore vigoureusement en ces lieux.

Je demande à un passant de bien vouloir m’indiquer une auberge dans les environs, un lieu où mes chevaux pourraient aussi trouver le repos et les soins dont ils ont besoin. Il m’indique le chemin pour arriver à la boule d’or.
Nous tenons les bêtes par la bride et Yvette semble renaître en se délassant les jambes.
Elle sourit et me parle d’avenir, de l’Amérique et des enfants à venir, l’atmosphère insouciante qui règne dans cette cité est un tel contraste avec la tristesse et la violence du reste du pays, qu’elle est transformée.

L’auberge est pleine de hussards qui parlent fort et boivent sans retenue. Si je n’avais pas fait Waterloo, je pourrais croire que l’Empire va son petit bonhomme de chemin, que l’Empereur vient de prendre Berlin ou Moscou et qu’il fait bon d’être français en Europe.
Le patron nous accueille et nous souhaite la bienvenue en ces lieux qui accueillait Napoléon 1er, empereur de tous les français, le 2 juillet 1815. Il rayonne à cet effet d’annonce puis il envoie son fils s’occuper de nos chevaux. Les hussards lèvent leurs verres et crient, l’aubergiste rit grassement et me sert un verre. Yvette pousse un petit cri d’excitation et je braille avec les autres.

Arrivés dans nos quartiers, elle entreprend de faire sa toilette intime et comme à mon habitude, je l’observe avec plaisir. Elle est toujours gênée de ce regard indiscret et elle rougit, ce qui m’excite. Je me lève brutalement, elle me regarde surprise et je la pose sur le lit encore toute ruisselante. Nous faisons l’amour et j’espère bien que ce sera pour la dernière fois à l’ombre du Tondu.

Arsenal de Rochefort 1690

Le 22 juillet 1815

Nous partons peu de temps après l’aube et arrivons à Rochefort aux environs de 10 heures. Je sens une odeur particulière qui m’est inconnue et que j’identifie comme devant être celle de l’océan.
Cet appel de l’inconnu me séduit mais la fatigue des derniers jours s’accumule, pire la plaie suppure et est de nouveau très douloureuse, je regrette presque les crachats de la sorcière, aussi nous continuons vers le sud.
Nous prenons le bac pour passer la Charente.

– “Yvette, tu sens la mer ?
– Oui, mais je ne sais pas si j’aime cette odeur.
– C’est la première fois ?
– Oui.
– Moi aussi…
– Royan n’est plus très loin maintenant. Nous nous reposerons là-bas.
– Oui, je n’en peux plus de voyager…
– Tu es courageuse.”

Nous remontons en selle et nous dirigeons vers ce lieu du bout du monde, qui sera le dernier mètre carré de terre française que je foulerai avant ma mort.

À notre arrivée en ville, nous poussons jusqu’à la côte et notre déception est grande, une bande de sable vite complétée par une immensité de vase malodorante…

Lire la suite… Bientôt

Image – Honoré de Balzac, Un épisode sous la Terreur – 1851 – E. Lampsonius (Eugène Eustache Lorsay) – licence :

Image – L’arsenal de Rochefort – 1690 – licence :

Texte – La liste – © 2009-2010 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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16 Commentaires

  1. insolite85 dit :

    Bonjour Thierry,
    Merci de tirer Batou de son sommeil afin qu’il poursuive son chemin jusqu’au lieu de son embarquement vers le Nouveau-Monde… Dommage quand même pour son rêve merveilleux !
    Vrai que le sable du littoral de Royan, c’est pas terrible…bon vu par un Sablais du Pays des Olonnes :)
    Bonne route à Batou…et à toi l’ami
    A bientôt

    • Thierry dit :

      @ Insolite : Merci à toi surtout de continuer la lecture, le petit travail de réécriture nécessaire pour la rencontre avec Joseph Bonaparte m’a bien fait prendre la mesure de cette interruption de neuf mois. C’est en relisant la liste que j’ai repris plaisir à voyager avec Batou. Pour Royan, nous sommes bien d’accord. Rire. Amitié. Thierry

  2. Yannick dit :

    Salut Thierry, quel bonheur de retrouver Batou et Yvette. l’adieu avec l’oncle gitan est très beau et donne lieu à de très belles phrases sur l’humanité. Batou en équilibriste au service de sa vie dit aimer l’empereur alors qu’il déteste les guerres. là aussi l’auteur nous balance une très belle phrase sur la tyrannie des hommes envers d’autres hommes. le rythme est toujours aussi soutenu; la documentation est là et je me régale à apprendre sur une époque qui m’est totalement inconnue.
    vivement l’amérique mais je me doute que le chemin est encore long et semé d’embuches dans cette période trouble.
    Au plaisir de te lire.
    Amitié

    Yannick

    • Thierry dit :

      @ Yannick : Merci de reprendre la lecture mon ami, je sais pour l’avoir moi meme vécu qu’il n’est pas facile de reprendre cette histoire après une interruption de cette taille (une gestation = neuf mois). Le destin de Batou en Amérique n’est pas encore tracé mais surtout il n’a pas encore quitté Royan et le sol de France… Il va connaitre les affres d’une petite impasse financière… Comment va-t-il résoudre ce problème ? Rire. Comme d’habitude ?
      Amitié et clin d’oeil
      Thierry

  3. delphine alpin ricaud dit :

    j’ai lu d’un trait et retrouvé avec joie ces dernières pages! le personnage de Batou est vraiment ciselé! Avec lui on se moque des pouvoirs , en même temps qu’on craint de subir leurs caprices. il tourne en dérisoire l’appartenance à un camp!Très bon travail Thierry! Bises!

  4. Pat dit :

    A quel plaisir que de retrouver « La Liste » ! j’ai lu les 6 parties à la suite et les ai savourées avec grand bonheur ! des phrases que l’on voudrait noter pour les apprendre par coeur tellement elles sont criantes de vérité ; un Batou finement campé, tout en tiraillements, révolte, dérision, cynisme, idéaliste aussi et rage sourde ; une Yvette, rassurante et complice, amoureuse et courageuse; et une galerie de personnages haut en couleurs (Bastien, Maurice…).
    L’épopée « La liste » est en marche et me captive !
    Bon courage pour la suite et bravo pour avoir eu la patience d’attendre pour reprendre le fil des cette aventure trépidante !
    Amitié,
    PAT

    • Thierry dit :

      @ Pat : Submergé par les commentaires et surtout très occupé aujourd’hui, j’ai pris la décision de ne répondre qu’à ce dernier et je m’en excuse. Je sais que tout commentaire est digne d’une réponse. Merci pour ta lecture précise et pour ton engouement. Ce dernier conforte l’auteur dans sa décision d’emmener Batou et Yvette toujours plus loin, par delà les océans. Oui, quelque part Batou s’est assagi, il prend le temps malgré sa chevauchée fantastique de se pencher un peu sur ce qu’il vient de vivre mais s’il n’en est pas fier, comme à son habitude, sa force de vie lui vaut toutes les justifications. Il devrait se calmer dans les prochains épisodes et laisser la fureur aux éléments, mais je crains, le connaissant, qu’il ne fasse quelque sottise à Royan. Rire. AMitié. THierry

  5. gdblog dit :

    Bonjour Thierry,
    je me mets à jour dans mes lectures favorites du web et je retrouve Batou avec plaisir. En deux phrases, tout le début de l’histoire m’est revenu, c’est le signe des bons écrivains qui savent narrer des récits qui marquent – ou de ma bonne mémoire ;o)
    J’espère que Batou reviendra très vite ?
    A bientôt,
    Gaetan

    • Thierry dit :

      @ Gdblog : Bienvenue mon ami. Je suis trop désolé que Batou dusse encore attendre quelques temps avant d’embarquer mais la rédaction de notre monde me demande un effort trop important et avant cela je dois lire les mémoires, enfin la partie qui m’intéresse pour Batou d’un frère du Corse et du marquis de La Fayette. Une histoire de conscience d’auteur. Ensuite, j’aimerais bien le faire mourir enfin (RIRE) pour passer à son petit-fils pour lequel j’ai déjà de belles aventures en tete. Amitié
      Thierry

  6. insolite85 dit :

    La saison estivale aux Sables d’Olonne terminée, je reprends mes pérégrinations sur la toile et notamment la lecture des articles des blogs amis…ça va prendre du temps tant j’ai accumulé de retard !
    Bon, pour La Liste je suis à jour puisque Batou s’est sédentarisé à Royan !
    Je vais donc faire connaissance avec les nouveautés du blog.
    Amitié
    Michel

    • tby dit :

      @ Insolite85 : Bonjour Michel. Je suis désolé mais je découvre à peine ton commentaire qui commence sérieusement à dater. Quelque chose a mal tourné ou bien, j’ai détruit le courriel m’annonçant ton commentaire par erreur, cela arrive parfois dans la lutte contre le spam. Je suis désolé que Batou campe si longtemps à Royan, peut-être que le climat lui plait ? Non, sérieux, j’ai une panne d’écriture en ce moment, plusieurs textes commencés et non terminés, le blog qui du coté technique se détériore peu à peu, le design que j’aimerais changer, etc. Tout cela est lié à ma vie réelle dans laquelle je rencontre quelques difficultés et j’espère que lorsque la situation sera clarifiée, je pourrais me remettre sereinement à l’écriture. Merci de ta fidélité et de ton amitié. Thierry

  7. Odile dit :

    voilà il est temps de laisser batou et sa yvette .. sur la grève ..en attendant leur embarquement ..

    J’ai beaucoup aimé .. tous ses épisodes ..de laListe ..les Illustrations sont aussi magnifiques ..j’ai hâte que tu t’y réattèles ..

    merci beaucoup ..;pour cet autre chef d’oeuvre …
    bonne et douce nuit
    je t’embrasse
    Odile

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Merci à toi de ta lecture et de tes commentaires. Oui, c’est toujours d’actualité la reprise en main de la liste, il me faut lire deux pavés auparavant, enfin une partie, qui sont les mémoires de deux hommes célèbres dont il sera beaucoup question pendant la traversée. Je t’embrasse, ton poteau.

  8. depuis le temps qu’il est parti, il doit être arrivé à bon port? Qu’a-t-il découvert, vécu? A-t-il eu peur, a-t-il douté?
    Bientôt la suite?

    Amitiés,
    Sandrine

    • Thierry Benquey dit :

      @ Sandrine : Ben j’aimerais bien mais je ne peux point. Il me faut tout d’abord lire les mémoires du frère de l’empereur (Joseph) enfin en partie et celles d’un marquis bien connu, en partie elles aussi. Ensuite il me faut retrouver la paix nécessaire à l’écriture, ce qui ne saurait tarder. Je pense quoi qu’il en soit finir Notre monde en premier, venant de vivre des évènements qui m’ont offert une belle fin, une vraie fin. Je t’embrasse future Clermontoise et à bientôt. Amitié. Thierry

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