La liste. Part 38

Royan gravure 1636

– “Citoyen, auriez-vous une idée sur la meilleure façon d’embarquer pour l’Amérique ?
– Oui, j’en ai même une idée très précise.
– Je vous écoute.
– J’hésite encore à vous la révéler…
– Pourquoi donc ? Ne vous ai-je pas prouvé mon dévouement pour la cause ? Regardez cette blessure, je l’ai reçu à Chateau-Thierry, j’ai payé de mon sang. L’histoire de la missive à La Fayette n’était pas sans danger, j’ai bien failli y laisser la vie.
– Ainsi donc c’était le Marquis… Merci de me l’apprendre, je ne suis pas instruit de tous les détails. Le Marquis… Magnifique ! Puisque vous m’avez confié ce secret, je vais vous en confier un d’importance.
– Et qui serait ?
– Dans quelques jours à Royan… Un moment…”

Il tourne la tête et scrute les alentours. Il prend ensuite une mimique de conspirateur.

– “Personne ne doit savoir, pas même Bastien. Allez à Royan, cherchez un certain Monsieur Édouard Pelletreau, négociant à Rochefort et vous pourrez peut-être voyager en compagnie du Roi d’Espagne.
– Le frère de l’Empereur ?
– Oui. Il l’a accompagné à Rochefort et préparé sa fuite mais notre Corse ne concevait pas qu’un aigle puisse devenir un fuyard… Si je dispose de ces informations, c’est que je suis chargé de faire la liaison entre les parisiens restés fidèles et l’armée de la Loire.
– Où se trouve Royan ?
– Sur la rive nord de la Gironde, au sud de la Rochelle. Je vous fournirai une carte.
– C’est très loin ? Pourrons-nous y arriver à temps ?
– Peut-être trois cent kilomètres à vol d’oiseau… Il vous faudra voyager vite mon ami, vous devrez négocier votre embarquement, on parle d’un brick américain affrété par le citoyen Pelletreau. On m’a vaguement évoqué une date entre le 24 et 26, le temps presse. Les Bonaparte doivent s’éloigner, on craint la vengeance…
– Nous allons tenter notre chance.
– Pour bien faire, il vous faudrait arriver à Royan dans trois jours. Faites bien attention à qui vous parlez pendant le voyage. Le 20 juin, la petite chouannerie a perdu deux batailles et beaucoup d’hommes à la Rocheservière et à Thouars. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils n’aiment pas beaucoup le Corse et ce qui s’y rattache par là. Vous n’y trouverez que des ennemis, c’est la terreur blanche, les ardoises sont lavées dans le sang.
– La nation ne trouvera-t-elle donc jamais la paix… Je n’en savais rien. Mais ici ? N’êtes-vous pas en danger ? J’ai rencontré un briscard qui m’a confié que s’il avait été plus vieux, il serait devenu chouan…
– Ne vous inquiétez pas pour moi, les temps sont troubles certes mais n’oubliez pas qu’il s’agit d’une école militaire. Nous avons des armes et savons nous en servir. De plus, la population locale a bien profité du Prytanée et de l’Empire et tout comme nous, ils attendent de connaître la décision royale quant à l’avenir de cet établissement et de son personnel. Je vois que vous n’avez pas entendu parler de la bataille de Rocquencourt ?

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– Non…
– Le 1er juillet, Exelmans et Piré ont lavé l’honneur de la France dans le sang de hussards prussiens et fait 400 prisonniers.
– Vive la France.
– Oui, vive la France et vive l’Empereur.
– Pardon citoyen, mais j’ai une question… Mon intelligence limitée ne me permet pas de comprendre la relation entre l’Empire et les conspirateurs. Ils m’ont bien dit : “Tout sauf la monarchie” mais cette réponse me laisse insatisfait.
– Si l’Empereur a enterré la République, c’est qu’elle était déjà morte. La France avait besoin d’un homme fort et celui qui est apparu était et restera inégalable. Nous avons appris à l’aimer, ensuite nous l’avons admiré et enfin nous l’avons suivi sans conditions. La grandeur de cet homme n’est comparable qu’avec celle du danger qui nous menaçait, l’Europe des tyrans voulant anéantir tous nos efforts. C’est un sentiment complexe qui m’anime. Je suis républicain d’esprit mais bonapartiste de coeur. Vous comprenez ?
– Je n’en suis pas certain…
– S’il revenait, nous marcherions de nouveau à ses côtés, sinon, seule la République est digne de prendre sa suite. La monarchie appartient aux livres d’histoire et aux anglais. Saviez-vous que l’un de nos élèves n’est autre que…
– Pardonnez-moi citoyen, je sais votre amour pour cette école et ses élèves, mais je pense que nous devrions nous retirer. La route va être extrêmement pénible pour ma femme, regardez, elle dort déjà sur sa chaise.
– Vous avez raison… Mais dites-moi quelle fut la réaction du Marquis ?
– Il a fixé un rendez-vous à l’Italien dans son domaine, c’est là que celui-ci était parti avant que la troupe ne massacre le cirque.
– Merci du fond du coeur pour ces informations, je me sens plus important, un vrai conspirateur.
– Et vous citoyen, que comptez-vous faire après le Prytanée ?
– Moi ? … … … Continuer à servir… La rumeur fait état de l’état d’esprit anti-monarchique qui règne dans la troupe, en particulier au quartier latin. J’y trouverai certainement d’anciens élèves et pourrai me rendre utile.
– Où se trouve le quartier latin ?
– À Paris, bien sûr !
– À Paris alors !
– À Paris !
– Pourriez-vous m’indiquer l’endroit où nous allons dormir ?
– Ici, il y a du bois pour la cheminée, ces vieilles bâtisses sont glaciales même en été et puis surtout, entre conspirateurs, il est mieux que personne ou presque ne sache que vous étiez là, que vous existez. Sans oubliez que de laissez mourir le feu sacré du Prytanée militaire de l’Empire serait un crime odieux, tout juste digne d’un Louis. Je vous apporte des couvertures.
– Le feu sacré ? Et pour les écuries ?
– Je demanderai à Bastien de vous réveiller et de vous aider. Soyez assuré d’une courte nuit, il est toujours sur le pied de guerre peu de temps avant l’aube. Il est surnommé le coq. Pour le feu sacré… Oubliez ce que j’ai dit, c’est trop compliqué.
– Encore une petite chose citoyen. Je n’ai pas une belle écriture et puis je fais des fautes… Pourriez-vous m’aider à remplir un ou deux document ?
– Bien entendu, de quoi s’agit-il ?
– De deux passeports… Je peux vous en fournir quelques vierges…
– AhAh. La conspiration ne vous suffit plus, il vous faut le faux et l’usage de faux. Mais avec plaisir, je m’appliquerai.”

Il remplit les passeports en suivant mes instructions, puis s’en va pour revenir peu après avec les couvertures.
“Bonne chance citoyen.” sont ses derniers mots.

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Image – Gravure de Royan – 1636 – licence :

Image – Gebhard Leberecht von Blücher – Paul Ernst Gebauer – 1815-1819 – licence :

Texte – La liste – © 2009-2010 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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4 Commentaires

  1. Pat dit :

    Batou se retrouve plongé dans les conspirations, les intrigues et son côté caméléon l’aidera à se sortir de ce que tu lui prépares…
    tu rends compte à merveille de cette période trouble, indécise où tout pouvait basculer d’un côté comme de l’autre.
    le dialogue entre tes deux personnages est savoureux et instructif !
    Amitié,
    PAT

  2. Odile dit :

    Il est extrêmement brillant .. notre batou .. car à chaque instant .. je croyais que son interlocuteur lui tende un piège ..mais que nenni ….

  3. re-bonsoir!

    je n’arrive pas à poster le commentaire pour la partie précédente que voici :
    « Passage particulièrement intéressant car tu réussis à y mêler l’Histoire sans alourdir l’histoire. Instructif! »

    Quant à cette nouvelle partie, elle se révèle tout aussi succulente avec ses dialogues enlevés!

    Amitiés,
    Sandrine

    • Thierry Benquey dit :

      @ Sandrine : J’ai délaissé le blog trop longtemps mais tout comme dans l’arrache-cœur, le psychanalyste est à remplir, l’auteur que j’aimerai être s’emplit de milles lectures en ce moment. Tout ça pour dire que les tis problèmes techniques sont à régler.

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