La liste. Part 37

Descartes

Un homme bien habillé et de belle allure se tient dans l’encadrement de la porte. Il appuie ses mots d’un signe d’invitation.
– “Bonsoir Monsieur. À qui ai-je l’honneur ?
– Jean-Baptiste Peltier. Ma femme, Yvette.
– Madame. Vous parliez d’un cirque ? Mais je me présente. Raybaud, directeur des études du Prytanée militaire. Enfin, ex-.
– Le cirque d’Archibald, un vrai bougre avec la bamboche.
– Et vous avez été attaqué ?
– Oui, par les gendarmes et la garnison de Vendôme.
– Et Archibald ?
– Mort, comme son fils.
– Et vous ?
– Nous avons pu fuir avec quelques gitans.
– Et encore ?
– Et bien, nous voilà…
– Qu’est-ce qui me dit que vous n’êtes pas un des méchants ?”

Je blêmis. Il le remarque et fait un pas en arrière.

– “Je connais Lancelot !
– Lancelot qui ?
– Je ne sais pas… De la rue du Faubourg-Montmartre !
– Oui ?
– Attendez… Sous les Auspices du Prophète Sacré, sous la Protection des Forêts.”

Il rit.

– “Sous les Auspices de la Nature Sacrée, sous la Protection du Prophète des Forêts serait plus adapté. Comment avez-vous pris connaissance de cette phrase ?
– J’ai été à Paris porter une missive à une personne très importante pour le compte d’Archi et de l’Italien.
– Soyez le bienvenu ! Et l’Italien ?
– Il était déjà parti au moment de l’attaque, un vrai carnage…
– Bien, très bien, tout n’est pas perdu. Vous pouvez passer la nuit ici, mais il vous faudra partir demain. Nous sommes surveillés. Vous évoquiez les Amériques ?
– Oui, je cherche à embarquer. Tout sauf la monarchie !
– Comme je vous comprends… C’est le destin qui vous amène à la Flèche, nous avons une longue tradition avec la Nouvelle-France. Saviez-vous que Jérôme Le Royer, sieur de La Dauversière était Fléchois ? Et qu’il avait étudié dans ces bâtiments ?
– Je suis un homme simple… Je ne sais pas qui c’est…
– Aaaah, c’est le fondateur de Montréal. Beaucoup de Fléchois de l’époque ont participé à la construction. Vous allez passer la nuit dans un endroit particulier, un réservoir de fidèles serviteurs de notre pays. Tenez, Descartes ne vous est pas inconnu ?
– Non, j’ai fait un an de séminaire.
– Et bien, il a étudié ici.
– Pardon citoyen, ne pourrions-nous nous asseoir ? Nous sommes fourbus, particulièrement ma femme.
– Suivez-moi, je m’excuse, dans l’excitation du moment, j’ai oublié mes devoirs d’hôte. Aristide Aubert Du Petit-Thouars fut également un de nos élèves.
– Le héros d’Aboukir ?
– Oui, cet homme magnifique dépecé sur pied par les canons ennemis. Henri Gatien comte Bertrand, ce fidèle parmi les fidèles, encore un de nos élèves. À propos, saviez-vous que l’Empereur est prisonnier des anglais ?
– Terrifiant…
– Oui, terrifiant. Il a préféré se rendre à ceux-ci plutôt que d’être livré au Roi, le sort que lui réservait ce traître de Fouché. Installez Madame près de la cheminée, je vais vous chercher une petite collation dans mes appartements.
– Merci beaucoup citoyen.”

Henri Gratien

J’installe une chaise près du feu pour Yvette. Je prends ses mains dans les miennes et la regarde dans les yeux en essayant d’y mettre tout l’amour que je trouve en moi. Elle me sourit puis baisse les yeux. Je vois le visage de Liberté se superposer au sien, elle rit d’un rire sauvage et arrogant. Est-elle une sorcière elle aussi ? Cette apparition fugitive disparaît aussitôt, non sans me laisser un sentiment de malaise indéfinissable.

“Tirer profit de ta trahison… Tu n’as pas honte ? Profiter de la mort de ces gens, tous n’étaient pas comme Archi…”
La voix d’Yvette me ramène brutalement à la réalité.
– “Un peu… Un tout petit peu. Et puis, ils voulaient me tuer et puis ils voulaient Liberté et puis ils voulaient du sang et puis ils ont eu ce qu’ils voulaient, du sang, du plomb et de la mort. Et puis surtout nous avons besoin d’aide et je suis bien content d’avoir reçu cette inspiration. Je veux vivre avec toi. Je suis près à tout pour cela.
– Je sais et c’est pour cela que je ne t’en tiens pas rancune. J’ai honte simplement.
– Quelle est la raison de ton silence ?
– Tu es marié devant Dieu et la polygamie est un péché.
– Ah… Je comprends. Et si je nous divorçais ? À la mairie ?
– Sans Liberté ? Ce n’est pas possible et puis, divorcer devant les hommes…
– Yvette, malgré tout mon amour, tu m’exaspères avec ton bon Dieu. Les hommes nous jugeront bien avant lui.
– Te jugeront et puis ne blasphème pas.
– Je t’aime et je trouverai une solution qui te conviendra, là-bas !
Voilà ! C’est peu mais cela vous remplira l’estomac comme il sied.

Le directeur des études arrive en portant une tablette. Du pain, du beurre, du fromage, du saucisson et même des cornichons, il s’y trouve également un bol rempli de fraises juteuses qui embaument à plusieurs mètres.

– “Bon appétit ! Saviez-vous que Monsieur de la Rochefoucauld usa ses culottes sur les bancs de notre établissement ? Et s’il n’y avait que lui… François de Montmorency-Laval, le premier évêque de Québec, l’abbé Picard de l’académie des sciences et je ne cite que les plus célèbres.
– Vous aimez cet endroit.
– Oui, ce fut un grand honneur pour moi que d’en prendre la direction… Je pense souvent aux ossements de nos jeunes garçons qui blanchissent sur les routes d’Europe. Beaucoup d’entre eux n’ont pas eu le temps ou la chance de se faire un nom comme ceux que je vous citais, mais tous ont servi honorablement leur pays. Peut-être que les gras corbeaux de Russie chantent leurs louanges ?”

Cette dernière phrase me touche et mes yeux se mouillent. J’enrage tout à coup d’être ce que je suis devenu, un homme sans honneur justement. Et puis, dans l’instant qui suit, je maudis l’Empereur et sa clique, l’honneur et ses champs. Quel honneur y a-t-il à agoniser des heures en montrant sa tripe au ciel, à se vider de son sang parce que ce bras qui vous fait encore si mal a disparu avec la grenade qui l’avait emporté. Je vomi l’Empire et sa folie des grandeurs. Est-ce être grand que de maintenir l’autre sous sa botte ?

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Image – René Descartes – Jan Baptist Weenix – 1647-1649 – licence :

Image – Henri Gratien Bertrand (1773-1840) – licence :

Texte – La liste – © 2009-2010 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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2 Commentaires

  1. Pat dit :

    Un régal ! Tu campes tes personnages avec finesse : un trait de langage est Raybaud est devant nous. je le visualise et les mots qu’ils utilisent le décrive. Son caractère, sa posture, sa silhouette se dessine à la perfection dans nos imaginations. Il existe !
    j’ai beaucoup appris en lisant cette partie (merci encore pour ces précieux liens…) et en féru d’Histoire, j’apprécie !
    L’intrigue se poursuit et j’aime le s liens qui unissent Batou et Yvette, cette complémentarité qui s’est nouée entre ces deux personnages ! et je me pose mille questions quant à la suite. Que nous as-tu concocté ???
    Vite ! La suite !!!
    amitié,
    PAT

  2. Odile dit :

    que de références ..
    quelel prise de conscience .. pour Batou .; qui reste lucide .. quand à ce qu’il est !

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