La liste. Part 36

L'étang Fragonard

Je prends Yvette en croupe et nous partons.
Le voyage est dur pour elle, elle ne dit rien mais souffle beaucoup et je pense à son fessier meurtri.
La campagne est vibrante de vigueur et de santé, l’alternance des bois et des champs est harmonieuse et je ressens le besoin de prendre la faux, la charrue ou la fourche, de travailler cette terre généreuse, lui offrir la semence et me réjouir en contemplant la croissance des fruits.
Mon amour des femmes me vient-il de la vie à la ferme ? Tous les hommes sont-ils ainsi ? Non, ceux de Paris, ceux du Champs-de-Mars m’ont bien démontré que nous ne sommes pas tous pareils. L’Empereur lui-même et sa Joséphine ? L’amour de la femme est comme celui de la terre, c’est donc bien un amour de paysan.

Nous allons changer de monture et nous en profitons pour nous rafraîchir à un ruisseau.
Yvette s’allonge et ferme les yeux.
Son silence m’intrigue mais je ne veux pas rompre la quiétude de cet instant. Si chaque jour de ma fuite avait pu être aussi paisible…
De la terre, du bois, de l’eau, deux bons chevaux, une femme qui porte mon enfant, que pourrais-je bien désirer de plus ? Pourquoi le Tondu avait-il voulu toujours plus ? Après l’Italie, il avait déjà tout ce qu’il pouvait désirer. Pourquoi ces guerres et ces conquêtes ?
Les images de la conscription, du curé, du coup de Tonnerre et de la bataille de l’étang me reviennent en mémoire.
“Et toi Batou ? Pourquoi ?” semblent-elles vouloir me dire.
J’aurais bien du mal à répondre à cette question…
La peur de manquer ? Manquer de vie, manquer une odeur, une couleur, un instant. S’approprier pour ne pas manquer ? Amasser pour les disettes ou les jours de grand froid ?

Yvette est-elle comme moi ? Elle m’a bien pris dans son manque d’homme, moi un inconnu, un loup pour sûr, je sortais des bois.
En bonne paysanne, les vieux jours, le froid de la nuit, le froid du lit, le silence de la masure, pas de rire, pas de gaieté, le travail, dormir, manger et puis mourir. Seule…
Moi non plus, je ne veux pas mourir seul…
Et Liberté… Elle m’a pris pour ma force, dans son désir d’échapper aux brutes des nuits cruelles, son désir de devenir une femme vraie, de gagner une place respectable au sein de son clan.
Peur de manquer ?

“Yvette ! Viens ! Nous repartons.”

Toutes ces questions sans réponses me minent et je veux atteindre la Flèche avant la nuit.
Elle prend ma main et me gratifie d’un chaleureux sourire qui me rassure.
Nous partons, au pas tout d’abord et puis après quelques kilomètres, je lance le cheval au galop. Yvette geint.

Le Prytanée militaire

Nous sommes enfin à la Flèche et fourbus, les bêtes aussi.
Il n’a pas été difficile de trouver le Prytanée. C’est une bâtisse imposante en plein centre ville qui occupe toute la rue. Malgré la pénombre qui s’installe, pas une lumière ne luit. Un couple s’approche.

– “Bonsoir bonnes gens. Je voulais visiter un ami qui enseigne ici mais tout semble vide ?
– Bonsoir. Vous n’êtes pas du pays, le Prytanée a été fermé par ordonnance royale du 16.
– Fermé… Sauriez-vous où nous pourrions passer la nuit ?
– Votre ami est peut-être là, le personnel n’est pas encore parti. Vous trouverez leurs logements du côté du parc.
– ???
– Pardon, suivez la rue et contournez les bâtiments, vous arriverez sur le parc. Vous verrez probablement de la lumière.
– Merci bien. Madame, Monsieur, passez une agréable soirée.”

Nous contournons les bâtiments et apercevons les lueurs tremblantes d’un foyer. Je frappe à une porte.
Après un moment qui me semble interminable, elle s’entrouvre.

“Qui est là ?”

Cette question d’une simplicité absolue me fige. Que dire ? Qui suis-je pour ces gens là ? Un Peltier déserteur et tueur de curé ? Un Maurice Bontemps, négociant en bois dont tout le monde se fout ? La porte commence à se refermer devant mon silence. J’y glisse le pied et pris d’une inspiration malsaine, je me décide d’exploiter le cirque, Archi, la Grande Armée et la déroute.

– “Je m’appelle Peltier, je suis un briscard qui veut quitter le pays et qui a besoin de l’aide de ceux qui aiment le Patron !
– Attends là !”

La porte est close et mon coeur bat à tout rompre. Je venais de me livrer à mon interlocuteur. Vidocq pourrait très bien avoir placé quelques hommes ici… Je tente de me rassurer en pensant que Paris est bien loin d’ici.

Je retourne auprès d’Yvette qui s’inquiète en me voyant livide. Je lui glisse à l’oreille : “Prépare-toi à fuir.” Je prends le pistolet dans la fonte et le glisse dans ma ceinture, sous la veste.
La porte s’ouvre à nouveau et un homme de petite taille en sort. Lorsqu’il s’approche, je distingue un terrible abreuvoir à mouches sur son visage, de visage, il ne peut plus être question. Pourtant cette face de cauchemar me rassure, j’en avais vu beaucoup des défigurés. Quand la balle ne provenait pas de face, elle t’emportait le portrait.

– “Qu’est-ce que tu veux ?
– Je veux partir aux Amériques.
– Et alors ?
– J’étais en route avec un cirque de vieilles moustaches lorsque nous avons été attaqué par la gendarmerie et…
– Un cirque, tu dis ?
Laissez Bastien, je m’en charge ! Prenez leurs chevaux et menez les aux écuries. Entrez mes amis, entrez !

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Image – L’étang – Jean-honoré Fragonard – 1761-65 – licence :

Image – Gravure du Prytanée – 18eme siècle – licence :

Texte – La liste – © 2009-2010 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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7 Commentaires

  1. delphine alpin-ricaud dit :

    Chouette! je lis tout ça ce week end! Bises Thierry!

  2. Pat dit :

    En narrateur chevronné tu rafraîchis la mémoire de ton lecteur grâce aux réflexions de Batou qui regarde en arrière le chemin parcouru. Cela nous permet de nous rappeler les moments forts de ce roman et ces flashs, ces réminiscences sont très utiles. A travers le questionnement de Batou, ce dernier gagne en épaisseur psychologique et nous nous attachons encore plus… (comme si besoin était !)
    l’arrivée à La Flêche augure de belles surprises et relance l’intrigue.
    La réplique finale, accentué par le registre de langage plus soutenu et qui tranche avec celui de Bastien me laisse supposer que je vais rencontrer un grand personnage…
    Amitié,
    PAT

  3. Odile dit :

    trop fort .. notre batou .. il a trouvé la formule magique .. qui va lui permettre .. de pouvoir partir où il souhaite …

  4. Bonsoir,

    Jolie parallèle entre l’amour de la terre et l’amour de la femme!
    Avec le suspens de cette fin de partie, je file à la suite!!!!

    Amitiés,

    Sandrine

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