La liste. Part 35

Chouans

Il nous amène dans sa demeure. Une femme y prépare un repas. Nous prenons place à table pendant qu’Yvette la rejoint.

– “Germaine ? Tu veux bien faire la causette à la dame ? Tu peux nous passer la prune. Alors mon ami, c’est quoi cette jambe ?
– Nous sommes en route pour l’Amérique. Je ne veux pas vivre en monarchie et puis hier, je l’ai dit un peu trop fort dans un village et deux gars n’ont pas aimé. On s’est battu et l’un d’eux a sorti son couteau…”

Cette explication parait le satisfaire. Je suis étonné de la facilité avec laquelle je peux mentir. Comme si je l’avais toujours fait, comme si toute ma vie d’avant avait été un mensonge.

– “Pour sûr… Dans le pays, y z’aiment pas trop les bleus…
– Les bleus ?
– Les soldats de la République et puis ceux de l’Empire par là-dessus. Si j’étais plus vieux, j’aurais sûrement été chouan. Mais la vie a fait que je suis devenu infirme en servant un Corse. Tu dois bien faire attention à ce que tu dis dans le pays, t’as bien vu avec ta jambe.
– Mais toi, tu portes le shako ?
– J’suis d’ici moi. Et pi j’ai pas à avoir honte et pi y sont patients avec le manchot.
– Dis-moi, en route j’ai rencontré un crâne qui m’a dit que je devais embarquer à Saint-Nazaire. D’autres m’ont dit que c’était mieux à la Rochelle… Tu n’aurais pas une idée ?
– Si tu me demandes mon avis… Je crois que la Rochelle c’est le mieux. Y sont toujours partis de la Rochelle. Mais bon, va savoir avec les homards et le blocus… Tiens, goûte ça.
– Elle arrache…
– Fait maison mais pas un mot aux gendarmes…
– Tu penses bien que non, pas à un pousse-cailloux qui est dans la débine. Tu n’aurais pas un pantalon propre à me vendre ?
– Ben, c’est que j’en ai pas beaucoup…
– Celui du dimanche ?
– T’as des sous ?
– Un peu… Pour le voyage.
– J’vais le chercher, tu verras, il est comme neuf. Au fait, comment tu t’appelles ?
– Batou et toi ?
– Maurice. “

Yvette qui écoute discrètement pouffe de rire. Je la regarde d’un air sombre et elle se tourne de nouveau vers Germaine. Il revient avec un beau pantalon de velours côtelé.

– “Tu vois, il est bien…
– Mais j’ai peur qu’il ne soit trop cher…
– Ah ça… Ça a pas toujours été la débine, quand j’avais deux bras…
– Combien en veux-tu ?
– Trente francs et c’est un prix d’ami.
– Tu vois, je savais que je pouvais pas me l’offrir.
– T’as combien ?
– Vingt.
– Ah non, pas à moins de vingt cinq.
– Tu me prends à la gorge. Je peux pas le manger ton pantalon. Vingt !
– Bon ben, je vais le ranger.
– Vingt trois et je vais les chercher de suite ?
– C’est d’accord.”

Le pantalon vaut bien les vingt cinq francs, mais c’est une question de principe entre paysans. Par contre, il est bien trop grand.

– “Dis-moi Yvette, tu as ton nécessaire de couture ?
– Non, c’est resté avec les git… Gibecières.
– Gibecière ?
– … Oui, les gibecières, enfin tu sais !
– Maurice ? Est-ce que ta Germaine pourrait m’aider ?
– Bien sûr, elle va te faire ça que tu croiras que le pantalon ça toujours été le tien, pas cher, deux francs.”

Sa mine réjouie, il triomphe. Je sors en riant intérieurement. Si j’ai apprécié sa malice, il n’est pas question que je le lui montre.
Je regarde si personne ne m’observe et prend l’argent dans la sacoche. Tout à coup, je pense, le coeur pincé, à l’Amérique. Ont-ils des maquignons et du maquignonage ? Ont-ils des paysans ? Et s’ils en ont, embaument-ils le terroir comme Maurice ? Tout cela me parait si loin, je voudrais être à Sanchey, respirer l’air de Sanchey, parler le patois de Sanchey, médire sur les autres villages, sentir l’odeur de la terre après l’averse, serrer les mains calleuses des gars du pays…

Je retourne dans la masure et donne les vingt cinq francs à Maurice.

– “Batou, toi et ta légitime, vous avez faim ?
– Oui mais ?
– Pas de mais, on va faire une bosse, c’est pas grand-chose mais la route est longue jusqu’à la Flèche.”

Nous mangeons en silence. J’observe Yvette qui semble transformée, elle rayonne et je pense que chaque minute qui passe et nous éloigne de Liberté, intensifiera son rayonnement. Je ne peux pas lui en vouloir, même si mon coeur saigne à l’idée de ne plus jamais la revoir. Sa sauvagerie, son exotisme, sa jeunesse et la violence tapie en elle me manquent.

Aigle impérial armoiries

– “Pour la Flèche, t’es pas arrivé mais là-bas tu pourras trouver refuge au Prytanée.
– Au quoi ?
– Ahahah… C’est une école pour les gamins qui devaient servir sous l’Oiseau, mais attention, la crème de la crème, pas des comme nous. Tu y trouveras des oreilles attentives.
– Bien, bien… Alors pour la Flèche ?
– C’est pas facile, tu veux y arriver quand ?
– Ce soir… Cette nuit ?
– Ouh… Alors il vaut mieux que tu coupes sans prendre la route, toujours le sud-ouest. D’abord tu vas vers Volnay, je te montrerai le chemin, c’est tout droit. Quand tu seras arrivé vers Écommoy, tu continueras au sud-ouest, toujours au sud-ouest. Si t’arrives dans les environ de la Fontaine-Saint-Martin, c’est que t’es au nord de la Flèche, au Lude, t’es au sud. Tiens, ça rime. T’as compris ?
– Sud-ouest et encore sud-ouest. Bah, et puis si je sais plus, je demanderai en route.
– Voilà. T’as tout compris.
– Merci Maurice.”

Nous prenons congé de Germaine et nous sortons. Les chevaux sont frais, le soleil brille et la route s’ouvre généreusement devant nos ventres pleins. Seule la douleur de ma cuisse met une ombre au tableau. Yvette est belle de sa lumière intérieure, quoi que son silence de bienheureuse m’inquiète un peu. J’ai peur que mon mariage ne me retombe dessus dans les prochaines heures… Maurice nous mène jusqu’à un chemin qui plonge dans les bois.

– “Adieu Maurice.
– Adieu Batou. Adieu ma petite dame, prenez soin de vous.
– Maurice…
– Ouais ?
– C’est pas facile à dire… Tu vois, c’est du passé maintenant… Mais il nous appartient et à personne d’autre et je suis fier d’avoir marché avec un gars comme toi, d’avoir botté le cul du Blücher et de ses teufels et d’avoir bouffé du homard. Nous sommes comme des frères. Je suis bien content que ce soit terminé mais ça reste au chaud dans mon coeur, malgré la marche, les morts et les douleurs.
– Moi aussi Batou… Moi aussi”

Lire la suite…

Image – Une Attaque de Chouans, lavis – G. Bourgain – licence :

Image –Armoiries impériales de France (1804-1815)Sodacan – licence :

Texte – La liste – © 2009-2010 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

 CopyrightFrance.com

{lang: 'fr'}

4 Commentaires

  1. Pat dit :

    j’aime beaucoup ce passage et cette faculté que tu as par le jeu des dialogues à typer tes personnages (Maurice), à les rendre attachants, sympathiques. En ce sens, le « marchandage » sur le pantalon est révélateur et ajoute du comique à la scène.
    Batou est assagi (pour l’instant !) et chasse les tiraillements entre Liberté et Yvette pour se concentrer sur son destin en marche. Tu rends bien sa complexité, ses états d’âme, ses hésitations et sa volonté d’aller toujours de l’avant.
    Un régal que de retrouver Thierry, grand conteur habile et généreux.
    amitié,
    PAT

  2. Odile dit :

    du monde gitan .. on repasse au monde de la terre .; avec ses codes .. et sa simplicité aussi ..
    j’aime l’humour plus marqué ici …

  3. Bonsoir,
    Contente de reprendre ma lecture des aventures de Batou (mieux vaut tard que jamais, non?).
    Un drôle de Batou, en proie à des doutes, aux incertitudes de son cœur… on le sent un peu plus mature tout d’un coup, moins chien-fou… à moins que ce ne soit qu’un passage temporaire!

    Amitiés,Sandrine

    • Thierry Benquey dit :

      @ Sandrine : Bonjour Sandrine, bien content même si un peu honteux d’avoir laissé tomber Batou à Royan, de voir qu’il suscite encore un intérêt quelconque. Bah, qui ne se calmerait pas après avoir vécu ce qu’il vient de vivre, la blessure, la trahison et sa libido quelque peu… Débordante.

Laisser quelques mots