La liste. Part 34

Après une heure d’une marche extrêmement pénible, j’entends des chevaux au galop.
Je tâte ma ceinture à la recherche d’une arme quelconque et ne trouve que mon couteau dans son étui.
Je me retourne alors, prêt au pire, pensant que les gitans avaient changé d’avis. Après tout, je leur étais inutile maintenant.

L’oncle de Liberté apparaît enfin. Il tient deux bêtes par la bride et affiche le grand sourire que je lui connais bien maintenant.
– “Ohhh ! Oooohhh! Batou, mon neveu. Tu ne voulais pas partir sans me donner l’accolade ?
– Que nenni mon oncle, que nenni…”
Il met pied à terre et confie les animaux à Yvette. Il me prend enfin dans ses bras et me serre si fort que je manque de perdre l’équilibre.
Il me glisse à l’oreille.
“Dans ma ceinture, le foulard de Liberté, elle y tenait. Tu pourras le sentir lorsque nous te manquerons.”
Puis plus fort…
– “Les chevaux sont un cadeau de Maria. Elle dit que nous ne te devons plus rien. Qui devrait encore quelque chose à un mort ?
– Tu la remercieras pour moi.
– Pas de merci, c’est une bonne affaire pour nous, deux carnes pour mille francs…”
Il part de son rire gras.
– “Il y a à boire et à manger dans les sacoches et puis Liberté y a glissé quelques passeports vierges tamponnés et signés par le Maire de Grenoble, sans oublier cet objet cruel et ses munitions que Maria a déposé dans les fontes. Elle m’a confié que tu en aurais besoin. Sur le chemin, j’ai tué un hérisson ! Tu le veux ? Je sais que tu y as pris goût.
– Non ! Non ! Dis-moi, je ne connais pas ton nom ?
– Un nom ? Pourquoi faire ? Je suis le vent, je suis la nuit et la pluie, l’herbe du fossé et l’urine du monde.
– …
– Ahahahah ! Je suis la crotte qui souille ta semelle, mon odeur t’importunes, ma vue t’insupportes et pourtant nous sommes inséparables parce que tu me portes en toi.”

Et de rire à nouveau. Il tousse et me donne une violente claque sur l’épaule. Il tousse encore.

– “Appelle-moi José ou mon oncle…
– Mon oncle, je te remer…
– Pas de merci, pas de merci mon neveu. Pas un manouche ne laisserait un membre de sa famille dans un tel dénuement. Nous en avons discuté, fort brièvement d’ailleurs et constaté que si tu parlais de cette aventure à un homme libre, la réputation de notre clan serait souillée à jamais. Je dois retourner maintenant, nous partons pour Nantes.
– Bien… Au revoir ? Adieu ?
– À Dieu Batou ? Si ma place à ses côtés est assurée… Pour toi, je ne sais… Peut-être aux Amériques ? Beaucoup de nos frères y sont partis. Les nouvelles nous disent qu’ils sont des gens à part entière là-bas. Qu’on leur donne du Monsieur et du Madame comme Jésus donnait des petits pains… Qui sait ?
– Oui… Qui sait ?
– Puis-je embrasser ton épouse ?”

Je le regarde étonné. Ses yeux m’indiquent que c’est d’Yvette qu’il parle. J’acquiesce d’un signe de la tête.
Il la prend dans ses bras avec beaucoup de tendresse, elle lui sourit. Il caresse son ventre et saute sur son cheval.
“Quel malheur que ce beau ventre ne recueille que ta semence maudite. Quel gâchis, mon neveu… Ne vas pas au Mans, la fusillade y a provoqué de l’effervescence m’a-t-on dit. Va sur la Flèche et puis surtout… Maria a dit que tu devais aller à la Rochelle, pas à Saint-Nazaire. Enfin, c’est moi qui le lui ai dit. C’est sombre pour toi là-bas, alors qu’au sud le soleil brille et te sourit.”

Il s’éloigne au galop.
“Ta semence maudite” je suis triste en pensant à cette phrase.
Je regarde Yvette. Elle se caresse le ventre en souriant.
“Tu sais monter ?”
Toujours absente, elle fait non de la tête.
Je monte et la prend en croupe. Elle reste silencieuse.

Quelques minutes plus tard, nous sommes à Bouloire.
J’y demande la route de la Flèche, des yeux qui s’agrandissent : “c’est au bout du monde” semblent-ils vouloir me dire, puis ils se détournent et la femme s’en va en secouant du chef.
J’aperçois alors un manchot porteur de shako.

Sabre de cavalerie

– “Eh le briscard ?
– Tu veux ?
– Tu pourrais m’indiquer la route de la Flèche ?
– Poh… C’est pas tout près…”

Nous descendons de cheval et Yvette mène les bêtes à l’abreuvoir.
Je me rapproche de l’homme, il doit avoir mon âge.

– “C’est où que tu as été abîmé ?
– À Montereau.
– Tu as fait la campagne de France…
– Oui, enfin… Jusqu’à Montereau.
– J’ai eu une hypothèque à Chateau-Thierry.
– Ça alors, on a marché ensemble…
– Ouais.
– Les teufels… Qu’est-ce qu’on leur a mis…
– M’en parle pas… Beaucoup sont morts et pour rien parce qu’à Waterloo, ils ont bien pris leur revanche. Et ton bras, tu as été embrassé par une demoiselle ?
– Non, une côte de Boeuf.
– Je sens l’odeur de la poudre quand j’en parle.
– Moi aussi… Tu veux boire un sauve-la-vie ?
– Volontiers ! Mais que faire avec ma femme ? Parler de la noce prend un tout autre sens pour nos compagnes.
– Ben… Elle va causer avec ma Germaine. Dis-moi, le sang sur ton pantalon, Waterloo c’était pas hier ?
– Pardon ? Ah… Ça… Je t’expliquerai devant ta gnole. Yvette ! Viens, je dois causer avec le briscard.”

Lire la suite…

Image – La bataille de Montereau 18/02/1814 – Adolphe Rouarge – licence :

Image – Sabre de cavalerie – Rama – 06/10/2006 – Licence :

Texte – La liste – © 2009-2010 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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6 Commentaires

  1. Pat dit :

    Quel plaisir que de retrouver ce cher Batou ! Ses péripéties, ses aventures me manquaient et j’étais impatient de les lire à nouveau. En débutant cette 34 ème partie (déjà !), je me suis retrouvé connu : du rythme, un sens aiguisé des dialogues qui donne cette immédiateté, une ambiance qui nous plonge au 19ème siècle et cette intrigue toujours si rondement menée !
    Merci pour les liens très utiles qui nous permettent d’avoir des éclairages précis et qui soulignent le travail de recherche, de véracité historique, de réalisme auquel tu es si attaché !
    En avant pour la suite !
    Amitié,
    PAT

  2. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Me voici de retour dans le monde de Batou.
    La description de la liberté de l’oncle de ce dernier, est délicieuse.
    Magnifiquement modelées, les phrases dépeignent la vie du gitan, avec une poésie sauvage.
    Les mots sont légers comme le vent. Parfois, ils se chargent de pluie ou de souillures.
    Le réalisme qui en émane est de toute beauté.
    L’argot de la Grande Armée, est utilisé avec talant.
    Je retrouve toute la richesse, de ce superbe récit.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Et moi je retrouve avec un plaisir non dissimulé la poésie contenue dans tes commentaires mon ami. Prends ton temps, je ne pense pas que Batou ne se réveille avant la rentrée. Amitié. Thierry

  3. Odile dit :

    l’entracte « Liberté » consommé….
    Touchants sont les adieux de L’oncle Batou et sa Yvette .. reprennent leur bonne femme d’allée de vie …
    leur nouvelle rencontre .. leur sera-t-elle bénéfique ?

  4. Odile dit :

    C’est exact .. qu’entracte .. n’est pas le mot exact .. mais je n’aime pas le mot parenthèse .. « entracte » sous entend .. joliesse sensuelle .. sentiments .. etc …
    aux armes … Citoyen ..
    sourire

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