La liste. Part 33

Los Borrachos

Je m’allonge confortablement, fier d’avoir repris la situation en main selon leur codex. À vrai dire, ce n’avait pas été désagréable du tout.
Je me réveille au son des chants et de la musique. Un grand feu illumine la nuit. Je me traîne péniblement hors de la carriole. La douleur est là mais beaucoup moins vive. Les petits points lumineux font la sarabande et je m’inquiète de savoir si j’allais les voir pour le restant de mes jours. Je sais que les blessures à la tête peuvent entraîner ce genre d’effets secondaires.
Les manouches font la fête, un grand feu illumine la scène.
Maria me voit et fait signe aux hommes d’aller me chercher.
Elle désigne une place libre auprès d’elle.
“Batou, tu vas mieux ?”
“Je ne sais pas Maria, je ne sais pas.”
“Tiens, bois !”
Je bois et je tousse. Je croyais avaler de l’eau mais c’est un tord-boyau qu’elle m’a tendu.
“C’est fort…”
“Oui, les gajos, vous êtes doués pour faire de l’alcool. Dis moi mon fils…”
“Mon fils ?”
Liberté danse. Elle m’adresse des figures qui ne laissent pas place au doute. Une sauvagerie des temps où le péché n’existait pas mêlée à une danse sophistiquée. Une bouffée d’Orient…
“Tu as épousé ma petite- fille, aussi tu fais partie de ma famille maintenant. Tout gajo que tu es et le peu de respect que tu m’inspires. Tu bénéficies de la protection du clan, comme les autres.”
Elle fouille dans une boîte en écorce.
“Tiens ! Mets ça autour de ton cou ! Conserve-le précieusement et si tu rencontres un manouche pendant tes voyages, montre-lui et tu auras un allié. S’il te montre son signe, tu auras alors un ami.”
Elle me tend un collier. Je le prends en main, un objet simple, deux grosses perles de bois gravées et un objet dur et recourbé.
“Qu’est-ce que c’est ?”
“C’est notre clan, c’est une griffe d’ours. Les signes sur les perles annoncent ta naissance parmi nous, ton mariage, ta paternité, ton rang et… Comment tu mourras. Avec toi c’était possible. Tous les manouches du monde comprendront ces signes.”
“Du monde ? Il y a des gitans aux Amériques ?”
“Batou, quel sot tu fais parfois. Notre pays c’est la route. Nous cherchons à vivre tout comme toi, peu importe sous quel ciel. Nous sommes partout comme un message que Dieu vous adresse : “Regardez gajos ! Regardez ce qu’est vivre libre !” Vous avez fermé vos coeurs à ses messages depuis que vous avez capturé ses mots dans un livre. Nous, il nous parle tous les jours.”
Je me tais, méditant ses mots.
“Encore une rasade ?”
“Euh… Je ne sais pas… J’ai mal à la tête.”
“Justement, justement. Regarde ta Liberté… Tu ne penses pas qu’elle va vouloir dormir tout à l’heure. L’alcool aidera à combattre la douleur.”
Je bois et la chaleur du breuvage m’envahit.
C’est fin bourré que les gitans me jettent dans la carriole.
Effectivement, Liberté ne voulait pas dormir mais elle avait la bonté de tenir compte de mon état et c’est elle qui me chevaucha.

Le 19 juillet 1815.

Une voix angoissée me réveille. Yvette.
Je veux me lever et me précipiter vers elle lorsque la douleur me rappelle à l’ordre. Elle a reçu du renfort, j’ai la gueule de bois.
Je pousse Liberté qui est affalée sur moi, qui serait encore empalée par moi si ma vigueur ne m’avait abandonné au cours de la nuit.
J’appelle doucement : “Yvette, par ici !”
Du bruit à l’extérieur.
“Batou ? Dans cette voiture ?”
“Oui, viens ma femme, viens ma douce. J’ai besoin de toi.”
Son visage inquiet apparaît dans l’ouverture de la bâche. Elle me sourit puis une ombre passe sur son visage.
“Batou, ta tête ? Qu’est-ce que…”
“Oh ça ? Aide moi à descendre.”
Je m’extirpe difficilement de la carriole, Liberté dort encore, la marque des boutons de ma veste imprimée sur la joue.
“Yvette, il faut que je te parle.”
Nous nous écartons.
Le camp est calme, les gosses commencent à apparaître ici et là. La veuve et sa fille ramassent du bois.

Femme assise en chemise bleue

“Il faut que je te dis…”
“C’est mon homme ! Nous sommes mariés devant le bon dieu ! C’est mon homme maintenant !” la voix de Liberté résonne haut et fort dans le matin.
Le visage d’Yvette se décompose, elle veut partir.
“Yvette ! C’est ce que je voulais te dire. Yvette ! C’est à toi que j’ai dis oui dans l’église ! C’est toi que j’ai embrassé ! C’est pourquoi Liberté m’a frappé. Je l’ai appelé Yvette dans l’église. Crois-moi ma femme. Personne ne se mettra entre nous.”
“Mais Batou… Pourquoi ? Tu sais bien comme c’est important pour moi.”
“Yvette, je sais. Ils ont dit qu’ils me tueraient… Et puis tu sais, les bondieuseries… Partons ! Partons toi et moi. Quittons la troupe !”
“Mais… Pour aller où ?”
“En ville, nous achèterons de beaux habits et puis… L’Amérique. Avec la diligence, nous serons en quelques jours au bord de la mer.”
“Oui Batou, tu as raison. Partons !”
J’embrasse Yvette lorsqu’une violente poussée me fait tomber.
Liberté, toutes griffes dehors, se jette sur Yvette et mes deux femmes roulent à terre.
Le combat est sans merci. Liberté profitant de la violence de son attaque frappe Yvette violemment avec les poings. Celle-ci encaisse, elle encaisse même assez bien car c’est avec une expression noire sur le visage qu’elle propulse Liberté loin d’elle, se relève comme un félin et la tire au sol par les cheveux. Elles hurlent, la poussière empêche bientôt de distinguer le combat.
Un coup de feu.
Maria est là, elle tient un pistolet fumant dans une main et de l’autre me vise.
Un second coup de feu.
Je ferme les yeux.
“Le gajo est mort ! Liberté en portera le deuil ! Nous laisserons son corps à la forêt.”
Un cri, j’ouvre les yeux et Yvette se précipite vers moi.
Des pleurs… Liberté se recouvre de poussière, elle pleure.
Maria me regarde et sourit. La vieille est satisfaite, elle vient de trouver un moyen pour se débarrasser de moi. Je viens de mourir symboliquement.
“Tu n’as rien ?” Yvette palpe mon corps à la recherche d’une blessure. Elle m’aide à me relever.
Nous allons droit vers Maria. Je m’agenouille pour prendre nos baluchons dans sa tente et je lui baise la main.
Je regarde le ciel, le soleil prend de la hauteur, il est peut-être onze heures…
Yvette se glisse sous mon bras et nous partons. La dernière image du camp, les femmes se précipitant vers Liberté en pleurs. L’oncle qui lève la main dans un signe d’adieu. Le visage radieux de la sorcière. Les enfants un instant paralysés qui se remettent à courir.

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Image – Los Borrachos – Diego Velázquez – licence :

Image – Femme assise en chemise bleue – 1919 – Amadéo Modigliani – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

 CopyrightFrance.com

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22 Commentaires

  1. yannick dit :

    super ce mariage à la gitane; tu aurais pu faire de batou le roi des gitans, ce qui aurait été bien aussi. mais voila batou a envie d’amérique, une aussi grosse envie que de Liberté…rires…
    très bien trouvé batou qui dit yvette au mariage, il retombe sur ses pates, ce chat à plus de neuf vies. la symbolique et les rites gitans étaient un moment de découverte et de fraicheur pour moi. l’amour avec liberté est d’une délicate sauvagerie. aprés un début sensationnel, j’ai hate que batou et yvette arrive en Amérique. suivre ce roman par épisode est un régal, de plus ton choix des illustrations est excellent et me fait découvrir Modigliani; c’est un des avantages du multimédia et pour parler comptabilité amène une valeur ajoutée.
    je suis complètement immergé dans l’histoire et ai l’impression d’être un privilégié à qui on livre toutes les semaines un bon bout de roman.
    bravo pour ton travail de titan
    amitié
    yannick, fan de la façon de vivre des « renards à deux pattes »..rires..

    • Thierry dit :

      @ Yannick : Merci pour ce commentaire enthousiaste mon ami. Je prends du plaisir à écrire la liste meme si je suis souvent assailli de doutes. Les renards à deux pattes me fascinent également et tu comprendras certainement pourquoi si la vie me laisse le temps de publier mes mémoires. Amitié. Thierry

  2. lubesac dit :

    Tu nous fais rentrer dans le monde étrange des gitans avec cérémonies, rites et simulacres.
    Maria a toutes les solutions dans les problèmes difficiles(il est vrai qu’elle sait lire l’avenir). L’honneur est sauf, chacun reprend sa liberté

    Et maintenant j’attends la suite, Thierry! Au travail! Il ne fallait pas nous mettre l’eau à la bouche! (je plaisante!)
    Merci!

    • Thierry dit :

      @ Lucette : Maria a toutes les solutions parce qu’elle a de la bouteille. Je suis certain que tu es de bon conseil avec l’expérience de la vie que tu as accumulé. Je t’embrasse. Amitié. Thierry

  3. Sandy dit :

    Bonjour,

    Je viens de dévorer de la partie 22 jusqu’à la 33.
    Il n’y a pas à dire, heureusement que Batou a repris du service!
    Nous aurions été privés de sa vie tumultueuse, de son étrange mariage et de notre plongé en milieu gitan!
    Je me suis régalée et j’attends la suite…
    Amitiés
    Sandy

    • Thierry dit :

      @ Sandy : Merci Sandy, je crains que votre patience ne soit mise à l’épreuve mes lecteurs, je pars en France jeudi et ne reviens que 10 jours après. Je serai en Bretagne et cela va me faire du bien. J’emporterai mon portable mais l’écriture sur celui-ci est difficile et vraisemblablement, je n’aurai pas accès à internet, je vais chez les sauvages. Amitié. Thierry

  4. insolite85 dit :

    Destin peu commun et agité que celui de Batou. Une deuxième femme, lui a réservé des moments plutôt difficiles, même si quelques uns ont été délicieux. Au final, son mariage et sa paternité avec Liberté, la future reine du clan manouche de la griffe d’ours, fait que Batou le gajo, se trouve doté d’un collier gitan, protection qui lui sera utile à n’en pas douter pour la suite de ses aventures…
    Amitiés et passe un bon week-end :)

    • Thierry dit :

      @ Insolite85 : Merci de ta lecture mon ami, oui, il est possible que la griffe d’ours lui serve dans le nouveau monde, d’autant plus que les indiens comprennent facilement la symbolique des manouches. Amitié et bon week-end à toi aussi, Thierry

  5. gdblog dit :

    Je suis vraiment admiratif par ces péripéties et la manière dont elles sont racontées!! Je crois qu’il aurait été finalement dommage de ne pas les connaître pour la suite de la saga ?
    En plus d’être une belle histoire c’est un merveilleux conte.
    Merci!

    • Thierry dit :

      @ Gdblog : J’écris comme j’aime lire et cela exclu l’ennui. Tu as raison pour Batou et la suite des aventures, je me suis aussi attaché au personnage et j’ai beaucoup de plaisir à le balloter dans la vie. Amitié. C’est moi qui te remercie. Thierry

  6. delphine alpin ricaud dit :

    Thierry, je viens de dévorer au p’tit dèj la suite de la Liste, j’en étais resté au dernier épisode avant son déménagement. Batou ne se repose jamais, chaque journée croule sous les rebondissements, mais heureusement, il ne perd jamais son appêtit sexuel, heureusement pour nous lecteurs car c’est son carburant. dans mon premier roman, il y avait ce voiyage avec des gitans, il y a vait le personnage de Maria aussi. Quel bonheur de les retrouver!
    Bref, merci pour cette grosse tranche de plaisir au matin qui vaut toutes les tartines beurrées du monde.
    J’ai vibré avec Yvette, Liberté, Maria, et Batou. Lequel se retrouve marié aux gitans mais en partance (?) pour l’Amerique.
    Merci!

    Bises!!!!!!

    • Thierry dit :

      @ Delphine : Ahaha quel délicieux commentaire, un petit gout de croissant. Tu m’intéresses avec ton roman et les analogies. Il n’est pas facile d’écrire sur les gitans, les informations les concernant étant plutot et sans jeu de mots, lapidaires. Amitié et à bientot. Thierry

  7. Pandora dit :

    Je continue à me régaler en découvrant le monde des gitans, ce mariage si particulier et je suis contente de voir qu’Yvette reprend du poil de la bête. Une mort symbolique du côté des gitans avec une reine éplorée et une Maria bien contente et cette griffe d’ours qui devrait réapparaitre.
    L’histoire continue, toujours aussi passionnante, merci
    PS Bonnes vacances chez les sauvages ;-)

  8. Pat dit :

    Cette 33ème partie vient comme une apothéose ! Le combat entre Yvette et Liberté est homérique et je me demandais comment cela allait bien finir ! Pauvre batou, oscillant entre deux amours (oh le vilain polygame), il est marqué au sceau rouge du destin et ne trouvera jamais le repos ! Le mariage gitan te permet te dresser un instantané saisissant, plein de couleurs et d’amour pour cette communauté. j’aime où tu nous entraînes, je vibre au fil des épisodes et j’ai hâte de voir Batou et Yvette en Amérique !
    beaucoup de rythme, écriture toujours finement ciselée et jouissive pour le lecteur (Tu tiens avec batou un personnage extraordinaire et qui t’offre des opportunités narratives infinies), personnages secondaires haut en couleur, maîtrise et travail de titan : j’applaudis, j’éructe, je hurle à la mort et…RESPECT !
    Bravo Thierry et merci pour ce grand roman que tu construis avec fougue, intelligence, maestria et humour !
    Amitié.
    PAT

    • Thierry dit :

      @ Pat : Merci Patrick pour ce complimentaire. Sourire. Tu me donnes du courage pour rédiger la suite. Je suis sur un autre texte en ce moment, les Wolfskinder, un texte qui me tient lui aussi à coeur. Batou et les autres reviendront en meme temps que moi dans une dizaine de jours, je pars pour la Bretagne demain. Merci à toi et aux autres qui bien que peu nombreux me donnent la force mais surtout la volonté de poursuivre. Amitié. Thierry

  9. insolite85 dit :

    Une visite pour un salut amical des Sables d’Olonne et te souhaiter un excellent grand week-end de Pentecôte.
    Amitiés

  10. dede dit :

    Bonsoir Thierry,

    Autour du feu, la description de la fête est vivante, sans néanmoins manquer de poésie.
    Batou boit le tord boyau qui l’étrangle, dans un toussement brûlant.
    La belle gitane danse avec des ondulations orientales.
    Marié à la romanichelle, le gajo fait partie de la famille manouche.
    La scène du combat des femelles est vive.
    Yvette, de nature robuste, propulse la jeune épouse loin d’elle.
    Des coups de feu cessent le duel.
    Batou passe pour mort, aux yeux de la belle.
    Alors que la caravane s’éloigne, Yvette et son homme sont prêts… pour la grande aventure.
    L’écriture porte le récit à un rythme endiablé, sans jamais y perdre en qualité.
    Le narrateur maintient le lecteur dans un suspens total.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Merci Dédé pour ta lecture patiente et tes commentaires pointus. Il faudra attendre maintenant pour la suite, je pars en France la semaine prochaine et je n’aurai pas le temps d’écrire la liste avant mon retour. Amitié. Thierry

  11. Odile dit :

    Je souris …
    Quelle pantomine truculente …
    Quel panache .. que cette sortie de la vie des gens du voyage …
    Excellent !

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