La liste. Part 32

Nu assis

Le 18 juillet 1815.

Je suis épuisé mais heureux. Je n’ai pas dormi de la nuit, les manouches non plus.
Avec Liberté nous avons fait l’amour comme si c’était pour la première fois. Elle a changé, quelque chose d’indéfinissable mais de définitif. C’est comme si elle avait perdu cette fraîcheur de fillette et était devenue autre, une femme.
Les enfants courent autour de moi, eux m’ont adopté. Ces enfants qui sont les vrais rois de la tribu. Les parents ont beau ployer sous le nombre, je n’ai pas encore vu tomber un coup. Si les conflits entre adultes semblent redoutables, il n’est pas rare de les voir tirer le couteau, les enfants bénéficient d’une paix royale et sont libres comme le vent. Ils travaillent aussi et dur mais c’est toujours leur choix. Le clan fonctionne comme une mécanique d’horlogerie. Chacun sait ce qu’il a à faire et très peu d’ordres sont donnés.
Tous s’agitent et le camp est levé. Je remarque que l’attitude des hommes a changé envers Liberté. Ils s’adressent à elle avec respect, en suivant un code compliqué et qui m’échappe. Ils lui parlent comme aux autres femmes et non plus comme aux enfants.
Nous traversons le village de Coudrecieux lorsque le convoi s’arrête sur la place. Les habitants nous jettent des regards suspicieux.
Nos gens eux rentrent dans l’église.
L’oncle de Liberté me prend par la main et me tire à l’écart.
“Gajo, après avoir tenu conseil, nous avons envoyé un homme prévenir le curé. Tu te maries aujourd’hui. Ne t’étonnes de rien, dis simplement oui !”
J’ai bien du mal à rentrer dans le bâtiment, cette grande porte s’ouvrant sur le noir, c’est comme entrer dans la gueule du dragon. Je redoute encore plus de me retrouver en face du curé.
“Fais comme si tu étais malade…” me dit l’oncle en passant mon bras sur son épaule.
Les manouches sont installés sur les bancs, ils prient ou me sourient. La lumière transmutée par les vitraux est irréelle et au beau milieu de ce bal des couleurs, ma Liberté. C’est elle qui illumine, les couleurs, la lumière, tout provient d’elle.
Je crois voir une sainte des images de mon pays.
Le curé se retourne, dans un coin deux enfants de choeur qui ne semblent pas très rassurés.
La cérémonie commence et plus elle avance, plus je me sens mal. Je ne peux m’empêcher de voir le crâne défoncé de mon curé se superposer sur le visage de celui-ci.
Il s’approche de moi…
“Vous me semblez bien vivant pour quelqu’un à l’article de la mort et la future veuve ne laisse rien paraître de sa tristesse…”
“Une fièvre d’Égypte !” dit l’oncle.
Je dois blêmir car le curé ajoute : “Ah, c’est mieux ainsi.”
Je ne prête pas attention au reste de la cérémonie. Je suis ailleurs, à Sancey, au séminaire et pour la première fois, je souffre d’avoir tué. Je me trouve face à Dieu et je m’excuse et implore le pardon. Aussitôt affleure la rancoeur et je lui lance tous mes reproches. Soudain, j’entends : “Hum ! Hum ! Jean-Baptiste Peltier, acceptez vous de prendre pour épouse mademoiselle Liberté… Liberté ?”
“Roma.” souffle l’oncle.
“Liberté Roma ici présente ?”
Yvette s’impose à mon esprit et je la vois de blanc vêtue qui me sourit, un petit bouquet dans la main et tout le bonheur du monde dans le coeur.
“Oui !”
“Je vous déclare…” le reste s’efface dans mon hallucination.
Yvette, son ventre rond qui tend ses lèvres vers les miennes, un amour profond qui la sublime, nous vivons la fusion de nouveau, nous ne sommes plus qu’un.
“Yvette.”
Une gifle magistrale me ramène sur terre et Liberté s’enfuit en courant.

L'église

L’assemblée me regarde comme s’ils voyaient l’Antéchrist et je traîne la jambe vers la sortie, vers la lumière.
Liberté est là, elle pleure à la fontaine.
“Pardonne-moi Liberté, je ne me sentais pas bien… J’ai tué un curé et celui-ci me faisait peur. Je vous aime toutes les deux.”
“Oui mais ce mariage c’est le mien !!!”
Elle hurle…
“Pardon ma toute belle, pardon…”
Les autres sortent de bruyamment de l’église, attirant mon regard. ils sont joyeux et soudain tous se figent…
Je me retourne pour voir une forme oblongue et sombre s’abattre sur mon crâne.

Je me réveille dans la carriole. Une douleur sourde m’accompagne. Je vois des petits points lumineux qui dansent devant moi. Ils sont toujours là lorsque je ferme les yeux…
L’oncle conduit les chevaux.
Je gémis.
Il me jette un regard et rit.
“On te croyait mort !” il rit à nouveau.
“Tu as vu la tête du curé quand elle t’as giflé ? Ahhhh… Ahhh. Pardon Batou, mais c’est plus fort que moi.”
Non, je n’avais pas vu la tête du curé, juste celle de l’autre, mais quel autre ? Je ne me souviens plus.
“Et la tienne quand tu as vu le gourdin… Ahahahahah !”
J’ai bien envie de l’étriper l’oncle mais malgré la douleur, sa bonne humeur est contagieuse. Je ris aussi.
“Que veux-tu, nos femmes sont ainsi. Aimantes comme des chattes mais vives comme des vipères. Ahahahaha !”
Liberté saute dans la carriole et se jette sur moi.
Je lève les bras dans un réflexe mais c’est une tempête de baisers qui s’abat sur moi. Elle se frotte, se colle, câline et sauvage à la fois.
“Pardon mon Batou, mon homme, pardon…”
“Liberté… Tu voulais me tuer ?”
“Oui… Mais j’ai tout de suite regretté quand j’ai vu le sang. Je t’aime Batou. Pardonne…”
Je veux la prendre dans mes bras pour l’embrasser quand j’entends tousser.
L’oncle me fait non de la tête.
Saisi d’un inspiration subite, je lève alors la main.
“Pitié Batou… Jamais plus je ne lèverai la main sur toi. Ne me frappe pas !”
Je regarde l’oncle à nouveau qui hoche vigoureusement la tête cette fois et éclate de rire.
Je prends Liberté par les cheveux et la gifle.
Elle crie bien plus fort que nécessaire.
C’est une représentation théâtrale à laquelle nous participons, un rite ?
Je lève la main à nouveau et elle me regarde droit dans les yeux, les siens sont secs et fiers. Elle est merveilleusement belle.
Je l’embrasse fougueusement et elle me mord la lèvre.
Je la frappe rudement sur la cuisse et elle baisse la tête.
“Pardon mon époux. Plus jamais… Plus jamais.”

“Hooo ! Hooo ! Nous sommes arrivés. Je vous laisse.”
L’oncle disparaît en un éclair.
Liberté me gratifie d’un regard contrit, se redresse et me lèche l’arcade sourcilière.
La douleur…
Elle rit et saute de la voiture. J’ai encore beaucoup à apprendre.

Lire la suite…

Image – Nu assis – Amadéo Modigliani – licence :

Image – L’église – 2008 – Thierry Benquey – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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8 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Ah! Ah! Les belles coutumes gitanes!!!

  2. Pat dit :

    ta description des coutumes gitanes te permet de donner subrepticement, au détour d’une phrase, ton avis. On sent tout l’attachement que tu éprouves pour ces gens-là, libres, souffrant de préjugés mais arqués à perpétuer les traditions. Le groupe passe avant l’individu mais l’individu participe à la vie du groupe. La scène dans l’Eglise est un grand moment, riches en couleurs, en bruits et en fureur. on s’y croirait ! et je vais dévorer la suite !
    Amitié.
    PAT

    • Thierry dit :

      @ Pat : mon éducation me laissait croire que les voleurs d’enfants étaient des gens méchants et puis ma vie, la lecture et les rencontres m’ont démontrés que s’ils étaient différents, ils n’en restaient pas moins semblable en bien des points à nous memes. J’ai de l’affection pour ce peuple qui malgré les persecussions au-travers des siècles continue, s’efforce de continuer à vivre ses traditions. Amitié. Thierry

  3. dede dit :

    Bonsoir Thierry,

    Batou sent Liberté devenir une femme qui n’aura plus cette fraîcheur de fillette.
    L’approche du mariage et des responsabilités qui habitent la jeune femme la transforment définitivement.
    La vie courante des manouches est décrite avec beaucoup de respect et d’authenticité.
    Les enfants vivent avec une grande liberté, alors que les mâles adultes peuvent se retrouver à mener des combats virils. Un peu comme dans le règne animal, où le dominant est respecté de tous.
    L’auteur narre la cérémonie religieuse avec une beauté lumineuse.
    Le gajo l’est beaucoup moins, face au curé, alors que revient l’image de son crime.
    De plus, Yvette survient dans les pensées de Jean-Baptiste Peltier, lorsqu’il prononce le oui sacré du mariage.
    Le lecteur reste accroché au texte qui demeure d’une grande qualité.
    L’auteur mène l’histoire avec une extrème habileté.
    Amitié.
    dédé.

  4. Odile dit :

    c’est cocasse à souhait …
    Batou est en fait un homme d’une droiture étonnante .. au regard de sa Yvette .. héhé …
    mais Il aime aussi Liberté … alors …

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