La liste. Part 31

the circus rider

Le 17 juillet 1815.

Une sensation délicieuse que de passer la nuit auprès de Liberté. Son parfum est partout et j’ai bien du mal à croire que nous allons être séparé. Je ne veux pas l’admettre et lorsque j’ai l’esprit assez clair pour y penser, je commence à échafauder un plan pour fuir avec elle.
Liberté m’a confié ce matin que si je ne voyais pas Yvette, c’est qu’elle suivait maintenant une autre route dans la roulotte d’une veuve et de sa fille. Elle ajoute qu’elle nous rejoindrait bientôt sur la route.
Il y a une grande excitation dans l’air aujourd’hui et je pense qu’il va se passer quelque chose d’important.
Dans l’après-midi, nous arrivons à un hameau nommé Sainte-Marie-des-Bois. Je remarque que mes manouches se sont revêtus de leurs plus beaux habits. Notre caravane s’enfonce dans la forêt. Arrivé près d’un plan d’eau, les gens installent le campement. Un des hommes m’aide à descendre de la carriole et me prend à part.
“Gajo ! Tu vas prendre ce cheval et puis tu vas enlever Liberté.”
“Pardon ?”
“Tu vas prendre ce cheval et puis tu vas enlever Liberté. Vous allez faire un petit tour dans les bois et puis vous revenez la tête basse.”
“Mais à quoi ça rime tout ça ?”
“Pfff ! Il fallait que ça tombe sur moi… Aujourd’hui tu te maries avec Liberté comme un manouche. Le mariage c’est un enlèvement de femme, tu nous la voles, tu reviens avec des cadeaux pour sa famille et nous faisons la fête. C’est simple non ? Normalement, vous auriez fait connaissance discrètement, secrètement et puis la famille aurait eu des soupçons, vous auriez feint l’ignorance en signe de respect pour les anciens. Avec l’aide d’un ami, vous vous seriez enfuis et la famille vous aurait pardonné grâce à votre retour humble et les cadeaux. Simple non ?”
“Mais pourquoi ce simulacre ?”
“Boukav ! C’est la tradition. Je leur avais dit que nous perdions notre temps avec ce gajo…Je suis chargé d’annoncer votre disparition au reste du groupe. Tu as compris ce que l’on attend de toi ?”
“J’ai compris, oui. Tu m’aides à monter ?”
Il me regarde comme si je lui avais proposé la botte puis il comprend.
Me voilà cherchant Liberté dans le campement. Personne ne me remarque, je suis transparent. Je la vois soudain.
Elle est resplendissante. Elle porte des vêtements très colorés et richement brodés. Elle semble prête à crouler sous le poids des bijoux, bracelets, colliers et bagues. Ses pieds, ses petits pieds dont la seule vue me fait bander sont nus. Elle m’ignore elle aussi.
Je lance ma monture et la prend en croupe. Nous disparaissons dans les bois.
Ma liberté glousse et moi je fonds.
Après quelques minutes de galop, je ralentis l’allure.
“Mais je n’ai pas de cadeaux pour ta famille ?”
“Tu as bien quelques sous ? Ils feront l’affaire. Plus tu donnes, plus ils seront satisfaits car tu compenseras la perte énorme de cette belle fille travailleuse. Tu donnes pour la valeur à laquelle tu m’estimes.”
Je stoppe l’animal près d’une vieille souche et nous descendons.
“Mais c’est que j’ai besoin de cet argent…”
“Batou… Tu ne vas pas tout gâcher pour quelques pièces. C’est le jour de notre mariage aujourd’hui. Tu n’as pas envie de moi ?”
Elle lève sa jupe sur son pied délicieux et son mollet admirable.
Je ne dis rien.
Elle continue de remonter, je distingue sa cuisse maintenant et l’odeur de son intimité douillette.

Danseuse

Je la prends dans mes bras. Au diable demain, vivons aujourd’hui.
Elle rit satisfaite.
Je tente de la déshabiller, je la veux maintenant, tout de suite.
Elle me donne de petites claques sur les mains.
“Pas avant le mariage.”
Nous rions.
J’ai l’impression d’être ivre, je suis un cerf en rut.
“Viens !”
Elle saute sur le cheval et me tend la main.
Je prends appui sur la souche et parviens à monter, étonné par la poigne d’acier qui me tire.
Elle saute à terre.
“C’est toi l’homme, je suis ta proie et la proie ne conduit pas la monture.”
Je lui tend la main à mon tour et elle se retrouve derrière moi. Elle m’enserre et pose sa tête sur mon dos. Je sens ses cuisses se presser contre les miennes. Elle est heureuse et son bonheur est contagieux. Une ombre passe sur mes pensées, une ombre fugitive et gracieuse. Yvette…
Nous retournons au campement au pas. Je dirige le cheval droit vers la tente de la vieille. Tous sont réunis la mine grave. Liberté baisse la tête, on pourrait croire qu’elle sanglote. Je baisse la tête aussi. Nous descendons de cheval, un des participants m’aide en croisant les mains pour que j’y mette le pied.
Maria me fait face, elle semble en colère mais pourtant ses yeux pétillent comme si elle vivait un des plus beaux jour de sa vie. Elle me montre négligemment mon baluchon qui est à ses pieds. Je me baisse péniblement, toujours tête basse. Manquant de tomber, je me raccroche aux jupons de Maria, donnant l’image d’un homme implorant, ce qui ne manque pas de susciter des “Oh” d’approbation. J’ouvre le baluchon et prends des Napoléons. Je n’arrive pas à me relever seul, un des hommes m’aide.
Je sens Liberté me pousser d’une légère pression dans le dos. Je me retourne et elle me fait signe du menton vers Maria. Je comprends que je dois parler mais je ne sais que dire. Je repense aux mots de Liberté dans les bois : “tu compenseras la perte énorme de cette belle fille travailleuse.”
“Je m’excuse de vous avoir manqué de respect et de vous avoir enlevé votre bien le plus précieux. Veuillez accepter ce petit cadeau comme marque du respect que j’éprouve pour vous et votre famille.”
Je lui glisse un Napoléon dans la main. Elle n’y jette pas un regard et le fait disparaître dans son corsage. Elle sourit, la vieille est satisfaite. Elle me fait alors l’accolade et des cris de joie fusent.
Liberté me guide auprès de ceux qui doivent recevoir des cadeaux. Sa famille est nombreuse…
L’un d’eux me serre la main et se retourne pour mordre dans la pièce. Il est satisfait, c’est bien de l’or.
Au fur et à mesure que mon trésor diminue, ma joie augmente, comme si j’étais déchargé d’un poids. Je ne comprends pas ce sentiment, cet argent c’est celui du Père, ce n’est pas le produit d’un vol ou d’un meurtre ??? Et puis je pense à Tonnerre, au bourgeois parisien et à Lancelot, à la bataille de l’Étang et je comprends enfin que ce don a pour moi valeur d’excuse. Non pas comme je le simulais, d’excuse à la famille de Liberté pour l’enlèvement de leur fille mais comme un message à mes victimes.
La distribution terminée, des instruments de musique apparaissent comme par enchantement et les femmes et les enfants se mettent à danser. Les hommes chantent et jouent, la fête vient de commencer.
La vieille rayonne pendant que je mets le reste de ma fortune à l’abri. Mille francs or, ce mariage arraché me coûte mille francs… L’amertume de cette pensée se volatilise lorsque je vois Liberté danser. Je me laisse porter par les ondes du moment et c’est tard dans la nuit que nous disparaissons, moi et ma femme. Nous sommes mariés…

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Image – The circus rider – 1808 – Gilbert Stuart – licence :

Image – Danseuse – Amadéo Modigliani – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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7 Commentaires

  1. lubesac dit :

    La Liberté coûte cher!!! lol!
    Batou est soulagé…d’une bonne partie de son pécule : don expiatoire!

  2. Pat dit :

    Du travail d’orfèvre. tant au niveau narratologique (tu alternes dialogue et passage descriptif avec un réel bonheur) qu’au niveau de cette scène splendide entre traditions, jeu de rôle et humour. Batou dépense son argent, expie ses fautes, devient homme et s’adonne aux délices de l’amour quasi vertueux.
    Bravo !
    Amitié.
    PAt

  3. dede dit :

    Bonjour Thierry,

    Batou demeure sous le charme de la jeune Liberté.
    Un des manouches explique les traditions des gens du voyage, lors d’un mariage.
    Le gajo exécute les moeurs de ce peuple, en enlevant sa future épouse. Il l’emporte dans le bois.
    A leur retour, l’homme distribue les cadeaux à toute la famille de la belle.
    Ce mariage lui aura coûté milles francs or.
    L’auteur narre la scène avec une connaissance remarquable, des coutumes manouches.
    Ces mots m’emportent dans la danse qu’effectue la jolie gitane…
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : À défaut d’une connaissance remarquable des manouches, l’auteur doit se contenter de la documentation livresque à sa disposition et de ce que le net veut bien laisser apparaitre. Ce qui est bien peu finalement, les manouches sont toujours un cercle très fermé. Amitié
      Thierry

  4. Odile dit :

    cette tradition ancestrale .. aurait ravi …la souchonne que je suis de temps à autre …
    chut .. ne le répète à personne …
    Oui ;. cela vaut son pesant d’or ..surtout pour Liberté ….

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