La liste. Part 30

Old Woman with Splint Basket

“Bonjour Batou. Yvette ma belle, tu peux nous laisser ? Liberté va préparer notre départ, nous prenons la route.”
“Bonjour Maria. Que me veux-tu ?”
Elle s’assoit près de moi et me donne une claque sur la blessure de la cuisse, les yeux pétillants mais la mine grise.
La colère monte en moi. Je ne vois en elle plus que cette sorcière qui jette sur mon avenir les ombres des nuages les plus sombres. Qui veut me voler ma belle Liberté.
“Tout doux, tout doux ! J’ai à te parler Batou.”
“Si tu touches encore à ma plaie, tu ne pourras plus jamais le faire la vieille.”
“Ahahahah… Tu me fais peur Batou le maudit. Regarde comme je tremble. Assez de parler pour ne rien dire. Nous avons pris une décision et elle te concerne accessoirement.”
“Access… Tu veux me prendre Liberté et mon enfant…”
“Qui te dis que je te prends quoi que ce soit ? Liberté a choisi son peuple parce que c’est une bonne fille et que si son coeur lui dit de te suivre, l’enfant dans son ventre lui dit de ne pas trahir son peuple. Tu n’es que l’affaire de quelques jours Batou, nous sommes là depuis avant sa naissance et nous serons là après sa mort. Nous partons pour Nantes et tu peux rester avec nous. Pendant le voyage, Liberté sera tienne et tu bénéficieras de la protection du clan. Après nous partirons vers Strasbourg et Liberté viendra avec nous !”
“Mais…”
“Laisse-moi parler toi qui n’as rien à dire. Mon homme était le roi du clan lorsque nous avons recueilli Archibald. Il parlait notre langue, aussi il lui fut facile de s’intégrer à la troupe. Sa mère était gitane même si lui était un bon français. Il voulait notre fille comme toi tu veux la sienne, le vit levé et la tête vide. Mon homme ne voulait pas et il y a eu un duel. Archibald en est sorti vainqueur et c’est comme ça que je suis devenue la reine. Si mon coeur saigne à la mort de mon époux, ce n’est pas la raison de ma haine envers le tyran. Le duel s’était déroulé dans les règles et les manouches savent mourir avec honneur quand il le faut. Je le haïssais parce qu’il avait séparé notre peuple entre ses partisans et les miens. Son ton de miel, ses promesses de République, de liberté, de fraternité ont séduit plus d’un des nôtres mais l’affaire est réglée, ils sont morts avec lui. Je ne parlerai plus jamais de lui, c’est impoli de parler des morts et puis ils peuvent croire que tu les appelles. L’oncle de Liberté est en fait un cousin de sa mère et il n’a pas un grand sens des responsabilités, aussi il a refusé de devenir le roi. Encore un qui ne pense qu’avec ses couilles, une grande erreur que vous faites de penser avec ces petites boules. Elles sont bien plus petites que vos cerveaux. Tais toi ! Je vais mourir et c’est Liberté qui prendra ma place. Nous en avons parlé ce matin avec le peuple. Certains n’étaient pas d’accord mais j’ai vu que ton fils serait un bon roi. J’ai vu que ton fils et ses descendants seront de bons rois. J’ai vu que l’un d’eux serait le seul survivant du clan dans un temps qui ressemble à la fin du monde. J’ai vu que ceux d’Yvette et ceux de Liberté combattront parfois côte à côte, parfois les uns contre les autres. J’ai vu qu’un jour béni, un jour où ils se rencontreront pour pleurer leurs morts, la malédiction sera finie et les fils de tes fils pourront mourir dans leurs lits. Tu vas épouser Liberté.”
“Non ! Ce n’est pas possible… Yvette… J’ai promis !”
“Batou… Je ne t’ai pas posé une question. Tu vas épouser Liberté à notre mode et devant Dieu à l’église. Si tu refuses, nous te tuerons. Yvette n’a pas besoin de le savoir.”
Elle se lève péniblement et s’en va.
Je la vois approcher Yvette, lui caresser le visage, le ventre et lui parler longuement.
Je ne sais plus quoi penser. Ses billevesées… Ses visions d’un futur sinistre. Elle veut me faire peur pour que je laisse Liberté plus facilement. Cela est certain.
Yvette vient vers moi.

“Monsieur mon homme… Maria m’a dit que Liberté ne viendrait pas avec nous aux Amériques… Je dois avouer que cette pensée m’enchante. Elle m’a dit aussi que tu passerais beaucoup de temps avec elle. J’ai du mal à me réjouir à cette pensée, je vous le concède. Je me console en pensant que cela ne durera qu’un temps. Sachez Monsieur Peltier que plus jamais je ne tolérerai une rivale comme j’ai toléré la petite. Plus jamais !”
“Yvette… Mon amour pour toi est véritable et je commence à en avoir assez de ce vouvoiement.”
Elle s’en va. Deux hommes s’approchent de moi et me jettent sans ménagement dans une carriole. Nous levons le camp. Je reste seul avec mes doutes, mes angoisses et une provision de questions tellement importante que le premier à qui je les poserai succombera sûrement sous la charge. La vie reprend son cours habituel, je ne suis plus le maître de rien…

Le soir venu nous campons. Les manouches campent loin des villes et des villages. Plus les lieux sont sauvages et mieux ils se portent. Le rythme de marche lui aussi est différent. Le temps semble avoir pris une autre dimension pour ces gens. L’étape est courte, enfin plus courte qu’avec Archi. Pas de représentation, pas de cirque, juste la marche, la déambulation dirais-je. J’ouvre grand mes yeux et mes oreilles et cherche à apprendre de ces gens. Je suis étonné que leur monde soit si différent du notre… Malgré notre promiscuité, ils sont aussi éloignés de nous que les sauvages du nouveau monde.

Landscape Modigliani

Ils ont dressé notre tente. Une des voitures est mise à disposition de notre couple. Yvette se fait transparente et passe tout son temps avec la vieille.
Je me réjouis de ne plus avoir affaire à deux femmes et de me concentrer sur la jeunesse et le corps merveilleux de Liberté.
Cette première nuit d’intimité, nous faisons l’amour, un amour de douceur et de miel. C’est très beau mais je regrette un peu la sauvagerie de nos ébats passés.

Le 16 juillet 1815.

De nouveau sur la route. Je voudrais parler avec Yvette mais je ne l’ai pas vu ni hier soir, ni ce matin. C’est comme si la terre l’avait avalé et je me fais du souci. Liberté est rayonnante et elle irradie une énergie fantastique. Elle prend bien soin de son homme et me change les pansements régulièrement. La plaie est belle, il semble que mousse et crachats fassent un travail remarquable. J’ai rarement vu d’aussi belles plaies avec une telle chaleur.
Je pense beaucoup et je dors beaucoup. J’ai peur de commencer à croire aux sornettes de la vieille. Je voudrais ne jamais les avoir rencontré mais cette pensée explose quand le parfum de Liberté me parvient aux narines.
J’ai de la peine pour Yvette et je me demande bien ce qu’elle pense en ce moment.
Je commence à croire qu’ils me droguent… On ne sait jamais avec cette engeance. Je me sens comme dans un rêve, comme si je marchais sur des nuages. Parfois, Liberté emplit mon être comme si Yvette n’avait jamais existé.
Les étapes sont courtes, rien à voir avec les marches forcées du cirque. Faut dire que le bougre d’Archibald avait quelques milliers de kilomètres à son actif, on prend des habitudes dans la “Grande Armée.”
Toujours pas d’Yvette…
Nous nous préparons pour la nuit.
Liberté est partout. Elle est belle et je prends beaucoup de plaisir à la regarder.
Mes pensées sont floues et j’ai du mal à écrire. Je me demande d’ailleurs bien pourquoi je continue ce journal, une habitude prise au séminaire où le presqu’enfant que j’étais avait besoin d’un confident, apeuré qu’il était loin de sa ferme. Les vieux carnets sont restés là-bas où dans mon paquetage de soldat, c’est comme un message, le Batou de la ferme est mort à Waterloo. C’est là que commence ma vie, sur un champ de mort. Cette mort qui semble vouloir me nourrir avant de me prendre à mon tour.

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Image – Old Woman with Splint Basket – 1882 – Albert Edelfelt – licence :

Image – paysage – Amadéo Modigliani – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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7 Commentaires

  1. Pat dit :

    Rien ne semble vouloir épargner ce pauvre Batou !
    Le dialogue avec la vieille Maria est fantastique, drôle, menaçant et teinté de présages. Ce personnage est une belle réussite : énigmatique, fière de ses racines et diabolique…
    Une tempête dans un crâne, aucun répit et ce coquin de sort qui s’acharne sur notre cher ami.
    Mais le narrateur est attaché à son personnage. On sent toute l’affection, l’empathie que tu as pour lui. Batou a une dimension tragi-comique digne des grandes pièces de Corneille ou de Molière. Derrière la noirceur du rire, la Mort…
    Amitié.
    PAT

    • Thierry dit :

      @ Pat : Batou est l’incarnation meme de ma vision de notre pauvre humanité, ballotée par des vagues qui proviennent de tempetes générées parfois plusieurs générations en arrière. Pour Maria, elle est un hommage aux gens du voyage. Amitié. Thierry

  2. dede dit :

    Bonsoir Thierry,

    Maria prévient Batou des intentions de Liberté. La jeune femme le quittera, après le voyage pour Nantes.
    Le ton de la vieille ne manque pas d’ébranler la virilité de l’homme à femmes.
    Maurice doit se plier à la loi des manouches, en mariant la future mère, sous peine d’une mort certaine.
    De nouveau sur la route, Batou ne cesse de penser et de dormir.
    Avec beaucoup de talent, l’auteur mène son récit en y mêlant beauté, mort et vie.
    Les dialogues sont d’une grande richesse. Ils sont violents et sombres; parfois tristes et d’une grande douceur.
    L’ambiance est mystèrieuse, avec des passages poétiques.
    L’aventure continue, en laissant le lecteur dans l’impossibilité d’imaginer la suite.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Ta progression dans les aventures de Batou me fait penser que mon fidèle commentateur va bientot arriver au dernier épisode publié… Peut-etre le moment de s’y remettre ? Amitié
      Thierry

  3. Odile dit :

    dans les vérités que lui assènent maria .. certaines sont encore d’actualité : certains membres de la gent emasculine ont une verge en guise de cerveau …
    bon ils sont minoritaires .. fort heureusement ..
    rire
    j’évalue en même temps …la dangerosité des prévisions d’une diseuse d’à venir …
    Batou aux pays des mille et une nuits .. avec Liberté .. charmant ….

  4. Odile dit :

    Joli!
    sourire

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