La liste. Part 3

Nuit étoilée

Le 29 Juin 1815

Arrivé dans les environs de Chaumont, un village du nom de Treix, j’apprends que l’Empereur a abdiqué et qu’il a quitté Paris, là encore les opinions sont partagées. Beaucoup pensent qu’il prépare son retour et le craignent, d’autres pensent qu’il cherche à fuir vers le nouveau monde et le méprisent. Tous sont heureux que la guerre soit terminée. Je me procure des vivres et je reprends la route. À travers champs car je n’ai pas de passeport. Souvent pendant que je me repose, je songe comment m’en procurer un. Le meurtre n’est jamais très loin de ces pensées et cela m’attriste. Je suis étonné de la facilité avec laquelle on peut devenir une bête sauvage. N’est-ce pas la guerre qui a fait de moi ce que je suis ?

Le 2 Juillet 1815

Près de la ville de Tonnerre, au hameau du petit Béru, je rencontre un certain Ardéchois. Il m’annonce que le Corse a disparu mais que la rumeur fait état d’un éventuel embarquement pour l’Amérique.
Un sentiment de compassion pour le fuyard qu’il était devenu, tout comme moi.
L’Ardéchois parle beaucoup et il évoque son passé au service de l’empereur, ses amis vétérans avec qui il vit dans les environs. Je lui parle de mes combats et nous nous laissons griser par la folie des anciens soldats, avoir été là au milieu de l’enfer et avoir survécu. Nous recueillons ainsi une parcelle de gloire, des miettes de lumière et nous oublions volontiers les horreurs de la guerre.
Il m’offre à boire et réchauffés par l’alcool, nous évoquons le sombre, les amis et les frères déchiquetés par les canons, les marches qui n’en finissent plus et sa désertion.
Ardéchois propose de me présenter à sa bande quand il apprend que je suis en fuite. Il me met en garde contre l’Allemand, le chef de la bande, un alsacien des plus coriaces.
Le soir venu, nous arrivons à une grotte d’où s’échappe de la fumée. C’est en plein coeur de la forêt et les seuls sentiers qui y mènent sont invisibles pour un oeil non exercé, un repaire idéal pour des coupes-jarrets.

Peu à peu, ils sortent de leur trou. Un vingtaine d’hommes, enfin si on peut encore leur donner ce nom. Quelques estropiés, monuments à la gloire des combats inutiles, des valides habillés de loques, couverts de poux et surtout un géant qui devait bien atteindre le mètre quatre vingt dix : l’Allemand.
“Ardéchois ! Qu’est-ce que tu nous ramènes ?”
Il fait signe et deux gaillards s’emparent de moi.
“Fouillez-le !”
Je suis fouillé de fond en comble, ils m’ôtent même mes bottes. L’Allemand se rapproche pour observer le maigre butin, mon couteau, mes provisions et quelques sous. Je suis bien content d’avoir pris cette habitude d’enterrer ma petite fortune avant de pénétrer dans un village.
– “Ardéchois, que veux-tu que l’on fasse avec ça ?
– Celui-là, je l’ai ramené parce qu’il est des nôtres. C’est un vétéran et un déserteur. Une bonne recrue en quelque sorte ?
– Ça, c’est à moi d’en juger ! Toi, où t’es-tu battu ?
Champaubert, Montmirail, j’ai été blessé à Château-Thierry et quand le père la violette est revenu, je l’ai accompagné à Waterloo. C’est là que je suis parti.
– Tu as déserté ?
– Oui, quand j’ai vu la garde ployer, mes illusions se sont volatilisées.
– Eh les gars ! Notre premier Marie-Louise ! Comment tu t’appelles ?
– Batou.
– Et bien Batou, pourquoi es-tu en fuite ?
– Hein ? Parce que j’ai déserté.”
Il part d’un grand rire et les autres aussi.
– “Ah ! Ces Marie-Louise… Tu l’avais déjà fait ?
– Quoi ?
– Déserter !
– Bien non ! »
L’Allemand tombe sur le cul et se roule par terre en riant. Il se relève péniblement en se tenant les côtes.

Birkelhöhle

“Tu vois Marie-Louise. T’es en fuite pour mille cinq cent francs, une somme honnête ma foi, mais que l’on peut payer en une vie. Tu savais pas hein ? Les récidivistes sont volontiers massacrés mais pas les Marie-Louise. Lâchez le !”
Je réalise que j’avais tué le curé pour mille cinq cent francs alors que j’en avais bien cinq mille en poche.
Le monde s’écroule autour de moi. L’empereur, l’ennemi, le curé, les royalistes, le Père, Pascal et toutes les plaies de la terre n’avaient rien à voir avec mon destin. J’en étais seul responsable.
L’Allemand me tape sur l’épaule.
– “Fais pas cette tête Batou. Tu peux rester ici cette nuit et demain tu reprendras la route de ton village.
– J’ai pas de passeport.
– Et alors ? Tu es bien arrivé jusqu’ici.
– J’ai tué le curé.
– Tu as quoi ? Parle plus fort !
– J’ai brisé le crâne au curé, il voulait me livrer aux gendarmes…”
Plus un rire devant la grotte. Les hommes me regardent avec un regard haineux pour certains, un regard admiratif pour d’autres. L’Allemand lui me jauge comme s’il évaluait ma valeur marchande.
– “Qu’est-ce que tu veux faire ?
– Je veux partir pour l’Amérique.
– Sans passeport ? Tu as encore beaucoup à apprendre mon jeune ami. Tu me plais ! Aussi, si tu nous aides demain soir, nous t’aiderons aussi.
– Vous aidez à quoi ?
– Demain ! Tu sauras tout demain. Pourquoi te dire ce soir ce dont tu n’auras besoin que demain. Nantais ? Viens ! Tiens, lui c’est le Nantais, il était marin pour le Corse et puis après Trafalgar, il y en avait trop pour les quelques barques qui restaient. Alors il est venu marcher avec nous, le fusil dans les mains et la fourchette dans le ventre de l’ennemi. Il sait comment tu peux faire pour embarquer, il te dira tout ce que tu veux savoir. Viens avec nous dans la grotte. Tu as faim ?”
Oui, j’ai faim et je veux dormir, dormir à en crever. Crever pour oublier la stupidité de la vie. Crever pour oublier le curé, son regard d’incompréhension quand je levais la pierre. Un regard que je comprenais maintenant… “Non ! Pas pour mille cinq cent francs !”

Le 3 Juillet 1815

L’Allemand m’a demandé de sortir, ils tiennent conseil.
Je me sens bien avec cette racaille, ces débris des tempêtes de l’histoire. Combien d’entre nous échouerons et seront ramassés par les naufrageurs comme fortune de mer, sur les plages du crime, du complot ou celle du Roi. Ils sont mes égaux et je suis leur frère. Ici, dans les bois près de Tonnerre, la devise magnifique de la révolution : “Liberté. Égalité. Fraternité.” prenait enfin tout son sens.
– “Hum ! Hum ! Batou, il est temps pour toi de prendre une décision. Nous avons décidé de te prendre avec nous. Si tu acceptes, nous t’aiderons pour ton passeport et tu viens avec nous à Tonnerre tout à l’heure. Si tu refuses, tu devras partir à l’instant.
– J’accepte !”

A suivre

Image – La nuit étoilée – Vincent van Gogh – licence :

Image Babucke 2008 – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

 CopyrightFrance.com

{lang: 'fr'}

9 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Le texte est beau. De plus il est enrichi par des liens qui amène le lecteur à une riche documentation concernant les papiers d’identité et le repérage des étrangers dans les villes de l’époque.
    L’errance et la mendicité étaient poursuivies au début du XIX ème siècle.
    Il est vrai que de nos jours, certaines municipalités chassent les misérables hors des centre villes.
    L’auteur nomme les batailles durant la campagne des Six-jours.

    Jean-Baptiste pendant sa fuite, rencontre une bande d’SDF habillés de loques.
    Admis parmis celle-ci, le déserteur apprend qu’il est une Marie Louise, et qu’il a liquidé le curé pour mille cinq cent francs.
    Il est devenu un assassin pour rien.

    Le narrateur mène son récit avec un réalisme époustouflant. Les personnages sont décrits dans un milieu austère.
    Les dialogues sont riches et vivants.
    Batout veut rejoindre le nouveau monde.
    Le lecteur ne peut pas être déçu en lisant ce texte. De plus, il apprend beaucoup sur cette période historique.
    Bravo Thierry.
    Amitié.
    dédé.

  2. pat dit :

    Bonjour Thierry,
    Troisième partie qui tient toutes ses promesses et nous captive. J’apprécie ton savoir-faire et ce sens précis de la narration , cet enthousiasme dans l’écriture et ce style fluide qui nous emporte. l’assurance dans ton écriture pousse à l’admiration…
    Tu trouves toujours les détails vrais, insuffles à l’ensemble un réalisme et rend vraisemblable ce que tu écris mais sans alourdir l’ensemble de faits historiques pesants.
    La fraternité des laisser pour compte, cette “chair humaine” qui se révolte, la prise de conscience du narrateur face à l’inutilité de son meurtre, “la liste” est un fresque historique pleine de fureur et d’humanité.
    Amitié.
    PAT

  3. AlterAltitude dit :

    Bonsoir Thierry,

    Eh bien, avant toute lecture de La liste, je tenais à préciser que le tableau de Van Gogh en début d’article est La nuit étoilée. Le village éclairé par les étoiles virevoltantes, c’est le village de Provence où j’ai grandi : Saint Rémy de Provence.

    Thierry,je ne commencerai pas ce soir la lecture de ta nouvelle production, car l’article que je viens de terminer (lien au-dessus) m’a terrassé : je te laisse juge…

    A très bientôt.
    Amitiés
    AlterAltitude

  4. Une 3ème partie alléchante, comme les 2 premières, pardonne ma lenteur, je suis peu sur le web ces derniers temps, je continue donc, Part. 4…

  5. sandy dit :

    Bonsoir,

    ça y est, il me plait bien ce Batou, coup de coeur!

    J’applaudis à la dernière phrase du premier paragraphe :” ne serait-ce pas la guerre qui a fait de moi ce que je suis”… un fuyard, un criminel… la guerre tord les esprits, massacre les vies… et fait des victimes chez les survivants.
    Hélas.

    Sandy

  6. Gilles Arnaud dit :

    Je suis donc revenu à cette troisième partie pour la lire.
    L’intrigue fonctionne : j’ai oublié pendant un moment le titre du roman.

    Qu’est-ce donc que cette liste ?

    • Thierry dit :

      @ Gilles : Si tu as la force, la patience et si j’ai le talent nécessaire pour fidéliser mes lecteurs, vous devriez l’apprendre à la fin du roman, c’est à dire, en 2005 ou 4 ou 6. Amitié

  7. Odile dit :

    Hum … on entre .. dans l’antre des brigands …. la reconnaissance est très historique .. mais combien intéressante …
    moralité pour se faire adopter : il faut avoir tuer du Curé ! rire
    je file …. sans passer par la case départ …

    • Thierry dit :

      @ Odile : En ces temps troublés où l’esprit de Robespierre et de son etre supreme régnaient encore en maitres, il est évident que les curés n’avaient pas la tache facile. C’est la France, finalement, cette lutte existe toujours.

Laisser quelques mots