La liste. Part 29

Le jeune paysan

“Où sommes-nous ?”
“Près d’une ferme non loin du bourg du Temple. C’est au nord de l’Étang.”
“La bataille est finie ?”
“Oui. Nous n’entendons plus de coups de feu depuis une heure.”
“Mais quelle heure est-il ?”
“Je ne sais pas Monsieur mon homme. Nous avons avancé lentement et puis préparé le camp. Les combats ont bien duré une heure. C’est triste tout de même, tous ces gens…”
“Tu dors avec moi ?”
“Hihihihi. Mon Batou, vous ne changerez jamais ! Penser à la gaudriole en un moment pareil… Maria a dit qu’il ne fallait pas que tu forces sur ta jambe pendant quelques temps. Tu vas dormir ici, je dormirai avec Liberté.”
“Mais s’il pleut ?”
Elle rit.
“Regardez cette magnifique voûte étoilée mon homme. Pas un petit nuage à l’horizon.”
Elle se penche sur moi, m’offrant une vue magnifique sur la naissance de sa poitrine et me dépose un baiser sur la bouche.
“Bonne nuit.”
“Dormez bien Madame ma femme. Nous allons bientôt repartir pour l’ouest, de là où viennent les orages d’ailleurs, si violents et si soudains en ces nuits d’Été…”
Elle disparaît de mon champ de vision, me laissant seul avec son odeur.
La douleur me tient éveillé alors je laisse mon esprit divaguer.

Plus rien d’autre que l’océan ne se trouvait maintenant entre nous et l’Amérique, entre moi et une nouvelle vie. J’abandonnerai Maurice Bontemps sur les rivages de France. Personne ne se préoccupera d’un Jean-Baptiste Peltier outre-mer. Avec ce qui restera de notre pécule, nous achèterons de la terre et je bâtirai une ferme. Je serai de nouveau paysan et je ne ferai plus jamais la guerre. L’odeur du sang qui parviendra à mes narines sera celle de celui du cochon que j’égorgerai en décembre, me régalant à l’avance de ce fumet qui annonce le boudin et les pommes. Yvette et Liberté travailleront avec moi et nous regarderons les enfants grandir. Un jour, mon fils se tiendra près de moi, je serai alité comme le Père et je lui soufflerai à l’oreille : “La ferme est pour toi mon fils, je suis fier de toi.” et je mourrai sans regrets…
Ah oui mais ??? Quel fils ? Celui d’Yvette ? Celui de Liberté ?
Bah… Nous verrons bien, demain il fera jour.

Le 15 juillet 1815.

Des bruits de branches brisées m’arrachent de mon sommeil de plomb. Je tente de me lever mais la douleur à la cuisse me rafraîchit rapidement la mémoire.
Il fait encore sombre et un jeune manouche s’affaire pour ranimer le feu.
Je vois le clan qui est réuni près de la tente de la vieille. Tous font de grands gestes, certains hurlent dans cette langue improbable. La réunion est animée mais Maria est royale, elle trône au milieu de ses gens sans montrer un signe de nervosité. Elle avait dû être magnifique dans sa jeunesse.
Yvette apparaît dans mon champ de vision, portant une assiette fumante.
“Bonjour mon Batou. Le petit-déjeuner.”
“Merci ma belle.”
Je mange avec délice la soupe de hérisson.
“Qu’est-ce qui se passe avec nos amis ?”
“Je ne sais pas… Je ne comprends pas leur langue. Liberté m’a juste dit qu’ils se réunissaient pour discuter de la suite. Il paraît qu’ils veulent aller en Alsace.”
“En Alsace ? Quelle drôle d’idée…”
“Pas beaucoup plus loin que les Amériques…” me répond ma femme avec un sourire fatigué.
Je me tais, ne sachant que penser de cette remarque. Je réalise que je ne me suis pas posé de questions à-propos d’Yvette et de l’installation au nouveau monde. Elle avait dit qu’elle voulait venir avec moi, que j’étais son homme et je m’étais contenté de cela, la voie facile… Que pense-t-elle vraiment de ce nouveau départ ? Quels sont ses voeux, ses souhaits ? Il faudra que j’en parle avec elle.
La discussion est terminée et il me semble que tous sont satisfaits. Je vois Liberté qui s’approche, elle aussi à l’air fatiguée. Avec elle aussi il me faudra parler d’avenir. Cela me sera difficile, je suis ancré dans l’instant. J’en parlerai avec elles comme on parle des semailles ou de la récolte à venir, quelque chose de certain même si on ne peut en donner la date exacte.
“Bonjour mon amour.”
Je sens Yvette se crisper à ces mots.
“Bonjour Liberté. Dis moi de quoi avez vous parlé ?”
“Oh… De tout et de rien…”
“Mais encore ?”
“Le clan a décidé que nous allions partir pour Nantes dans un premier temps. Il y a là un cimetière où sont enterrés quelques uns des nôtres. Nous utilisons ces lieux et d’autres pour laisser des messages au reste du clan et à la tribu. Nous gravons des signes qu’ils savent lire et nous pouvons ainsi fixer un point de rendez-vous, laisser des messages personnels ou encore informer les autres des morts et des naissances.”
“Passionnant. Mais après Nantes ?”
“Le clan ira en Alsace pour participer à une réunion d’une extrême importance.”
“Ah… À quel sujet ?”
“Le roi ou la reine… Mamie dit qu’elle va bientôt mourir…”
“Ne tourne pas autour du pot !”
“Elle dit que je serai la reine quand elle sera partie et que notre enfant deviendra le roi après moi. Je ne comprends pas parce que tu es un gajo et que je ne suis qu’une métisse. Je veux rester avec toi, avec vous…”

De ses yeux perlent des larmes. Je lui caresse le visage avec toute la tendresse que je peux encore trouver en moi.
“Je dois rester avec le clan… La reine doit rester avec son peuple.”
Yvette pleure bruyamment et je suis étonné de cette réaction quand je comprends que ses pleurs expriment sa joie. Personne ne se mettra entre nous et si Liberté doit partir en Alsace… L’Amérique doit lui sourire maintenant.
Mon coeur de républicain s’enflamme à cette évocation de reines et de rois. Mon sexe réclame son dû et mon esprit est plein des souvenirs des chairs de Liberté, les images m’encombrent les sens et je ressens presque les délices de ses contractions vaginales sur ma verge.
“Mais… Je suis ton homme ! Tu dois me suivre où je vais et puis je suis le père de ton enfant…”
“Oh Batou… Ne rends pas les choses plus compliquées… J’appartiens à mon peuple… J’ai…”
Elle s’effondre et pleure sans retenue.
Je suis touché par sa tristesse et les images torrides s’estompent.
Je suis un homme simple, trop simple parfois, d’une simplicité de pierre. Je n’avais jamais envisagé que la royauté puisse avoir des obligations, que cela pouvait impliquer une soumission, des renoncements, des déchirures… Je pensais comme tout bon français que ces parasites prenaient tout à eux sans rien donner en échange.
Je suis troublé. Ce petit peuple bronzé avait bien des choses à m’apprendre. Ces voleurs de poules et d’enfants ont donc un sens du devoir. Je ne serais pas étonné d’apprendre qu’ils ont un code d’honneur et que leur noblesse est celle du coeur…
Je vois Maria approcher. Elle semble avoir cent ans.

Lire la suite…

Image – La petite Louise – 1915 – Amadéo Modigliani – licence :

Image – Le jeune paysan – 1918 – Amadéo Modigliani – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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6 Commentaires

  1. Pat dit :

    Bonjour Thierry !
    Je renoue avec Batou qui se remet doucement de ses émotions et de sa blessure. 29ème partie de transition, respiration habile dans ta narration, mais qui n’en demeure pas moins, riche en événements à venir. L’Amérique, l’espérance se profile et le passage quant à son avenir est touchant de simplicité (une ferme, des terres, le repos paisible). Les tiraillements entre Yvette et Liberté sont de belles augures.
    Beau style, vivacité narrative et bonheur de lecture : merci !
    Amitié.
    PAT

    • Thierry dit :

      @ Pat : Le calme qui précède les tempetes avec Batou, il fait partie de cette catégorie de gens qui attirent les ennuis quand ils ne les provoquent pas. Amitié. Thierry

  2. dede dit :

    Bonjour Thierry,

    La bataille terminée, le silence de la vie courante demeure plus apaisant.
    La soupe de hérisson est devenue une habitude dans l’assiette de Batou. Spécialité qu’il adore avalé.
    L’homme, malgré sa blessure, pense à assouvir ses instincts de mâle.
    Pour le bien de celui-ci, Yvette refuse de satisfaire sa demande, et le traite d’une manière maternelle.
    Avec humour, l’auteur dévoile les pensées du futur Jean-Baptiste Peltier; lorsqu’il égorgera le cochon, de l’autre coté de l’Atlantique.
    Le rêve de l’homme s’estompe rapidement, lorsque Liberté lui annonce qu’elle sera la reine des voleurs de poules, et que la mère de son enfant, ne traversera pas l’océan.
    Maurice se retrouve bouche bée en apprenant les règles qui régissent les gens du voyage.
    Et l’intrigue continue…!
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Bonjour mon fidèle ami. Tu n’as pas besoin de mettre les commentaires deux fois, c’est juste qu’avec ma panne d’écriture actuelle (ca reprend doucement) je ne pense pas toujours à les valider. Merci comme toujours pour la qualité de tes commentaires et pour ton amitié. Thierry

  3. Odile dit :

    les us et coutumes vontfinalement changer le cours du destin de Batou …
    étonnant l’affirmation de Liberté .. quand à son éventuelle succession de sa mamie …

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : C’est le propre de notre civilisation de pouvoir rompre les liens avec les us et coutumes ainsi que les traditions, les autres êtres humains semblent beaucoup plus attachés à leur culture que nous à notre aculture.

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