La liste. Part 28

El Tres de Mayo

Je soutiens son regard et me saisis du pistolet dans ma ceinture. Je fais feu mais il a disparu. Je tente de me relever et retombe au sol en gémissant. Je tâte ma cuisse, la blessure saigne peu, le couteau est encore fiché dans la chair. Je le laisse, sachant par expérience que de l’ôter maintenant pourrait être ma mort certaine. Saigné à blanc comme un porc, voilà qui aurait plu à Archi.
Je me redresse et m’éloigne à cloche-pied en direction des gitans. Le court silence qui a suivi le cri terrible de Bonaparte est maintenant brisé par des coups de feu épars. Plus j’avance plus la fusillade s’intensifie.
Je distingue les voitures des gitans qui se mettent en route. Des cris fusent, cris de douleurs, bruits de combat au corps à corps. J’essaie d’accélérer mais je tombe. Une balle frappe une roulotte à l’endroit où se tenait ma tête. Une salve éclate sur ma gauche, la lueur de ces bouches à feu tirant simultanément éclaire la scène et je vois Bonaparte jeter un pistolet et en prendre un autre de sa ceinture.
Le temps se distend, ses gestes sont lents, les miens aussi. Les coups de feu sont assourdis, je crois que je vais mourir et un rire bête me secoue.
“Tu t’es trompé la sorcière !”
Des flammes sur ma gauche et je vois Bonaparte viser avec application.
Je ferme les yeux.
Une détonation, plus forte que les autres.

Je m’imagine la balle. Je la vois sortir du pistolet, chauffée au rouge. Elle se dirige presque sereine vers ma tête. Je l’aurais cru avide mais non, cela lui est égal la matière qu’elle va rencontrer. La chair, l’os, le bois, finir sa course dans l’air, l’eau, la terre, le but n’a aucune importance, elle est sereine parce qu’elle accomplit enfin sa destinée.
Lorsque j’ouvre les yeux à nouveau, c’est pour voir Bonaparte s’effondrer, une vilaine tache rouge dans la région du coeur. Son regard surpris pointe derrière moi.
Je me relève péniblement pour voir Yvette les yeux pleins de larmes et une arme encore fumante pendant dans sa main.
Je pense : “Notre pacte est maintenant scellé dans le sang. À la vie, à la mort !”
Elle laisse tomber le pistolet et toujours en pleurs, passe sa tête sous mon bras. Elle me soutient, elle me porte presque.
Nous courrons tant bien que mal derrière les voitures des manouches lorsque deux hommes me prennent sous le bras et me jettent dans la dernière. Ils sont armés et tirent dans le noir pour couvrir notre départ. Les lueurs de la fusillade sont magnifiques et l’odeur de la poudre est merveilleuse. Je me sens bien mais j’ai mal. Mes ennemis sont morts ou en passe de l’être. Je suis vivant… VIVANT !

Lorsque nous passons la limite du bois, nous voyons un détachement de soldat couper la route et se diriger vers le camp. Mon excitation est retombée et la douleur se fait plus présente. Celle de la cuisse mais aussi celle qui torture ma conscience. Le massacre qui se déroule là-bas, ceux qui vont tomber, ceux qui sont tombés… Ils s’ajoutent à mon compte déjà bien lourd. Je suis vide tout à coup.
Yvette me rejoint dans la voiture.
– “Oh mon Batou… Je suis si contente. Tu es sauf.
– Yvette… Je pourrais mourir pour toi !”
Nous pleurons ensemble, sans retenue et j’éprouve dans ces larmes la même sensation qu’avec Liberté dans les bois. Nous fusionnons.
C’est lorsque sa main se pose sur le manche du couteau que cet instant de communion s’évapore. La douleur reprend ses droits.
“Batou mais tu es blessé !”
Elle veut tirer sur le manche et je l’en empêche.
“Laisse ! Il faut quelqu’un d’expérience. Si l’artère est touchée, je suis un homme mort. As-tu une écharpe ? Un tissu ? Il faut garrotter.”
Elle déchire son jupon et me tend un long morceau de tissu.
“Demande à la vieille si elle a quelqu’un qui leur sert de médecin.”
Je m’endors…

Visage hilare

Une vive douleur m’arrache de ce sommeil sans rêves. Un grand feu illumine les lieux, une nuée de visages est penchée au-dessus de moi. Certains crispés, d’autres hilares, la plupart curieux. Ils ont le teint sombre. Les manouches ! J’essaie de me relever mais des bras puissants me maintiennent au sol. Je vois la sorcière avec un couteau dans la main, elle le tient haut et je pense que ce n’est pas mon jour avec les armes blanches. Elle le jette au feu et se penche vers la blessure. Je reprends mes sens et me souviens. “C’est le couteau d’Archibald, c’est la vieille le médecin…”
Elle parle en français à quelqu’un qui se trouve au-dessus de moi.
– “L’artère n’est pas touchée. Il a eu de la chance, je peux la sentir pulser sous mon doigt.
– Dieu soit loué !”
Des rires fusent et les visages s’éloignent. La pression sur mes épaules se relâche un peu. Je lève les yeux pour voir Yvette qui prend Liberté dans ses bras et toutes les deux qui dansent.
Je pousse un cri lorsque je sens une douleur aigue suivie de cette sensation étrange lorsqu’on tire sur le fil pour refermer la plaie.
Ce n’est pas la première fois que je suis recousu et la suite est juste désagréable.
La vieille crache sur quelque chose que j’identifie être de la mousse et pose le tout sur la plaie.
– Pourquoi tu craches la sorcière ?
– Parce que je ne veux pas te lécher. Les animaux lèchent leurs plaies, nous avons beaucoup appris d’eux.
– Merci.
– Pas de quoi… Nous sommes quittes. Tu as sauvé la petite et nous sommes libérés du tyran.
– Ça sent rudement bon, j’ai faim !
– C’est du hérisson ! Tu en veux ?
– Je mangerais même du chien tellement j’ai faim. Je n’ai rien mangé de la journée.
– Ahahah. Toi tu ne mangeras pas de chien, certains de tes descendants oui.”
La voilà qui recommence…

Mujeres riendo

Liberté m’apporte une assiette de soupe.
“Mange ! C’est bon.”

Je dévore la soupe au hérisson et c’est un régal. Je n’arrive pas à identifier les autres composants.
– “Délicieux. Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
– Des plantes sauvages, des racines et des hérissons. Nous autres avons appris à vivre de ce que nous offre la nature.” me répond la vieille.
Yvette me caresse les cheveux, écoutant la conversation.
“Et de ce que vous volez !”
La sorcière me regarde droit dans les yeux. Calmement elle me répond : “Si nous volons c’est parce que nous n’avons rien. Vous les Gadjos, vous nous haïssez, vous nous condamnez à être des voleurs. Nous sommes travailleurs, forgerons, montreurs d’ours, éleveurs de chevaux, de bons chevaux que vous prisez pour les travaux pénibles. Nos vanneries sont appréciés partout et vous aimez plus que tout qu’on vous raconte votre misérable avenir. Quand nous avons enfin quelque chose, vos soldats viennent et l’emportent. Nous pouvons nous estimer heureux qu’ils nous laissent la vie. Et après vous nous traitez de voleurs. Et toi Batou… Pourquoi tu tues ?”
La dignité qui émane d’elle est extraordinaire. Elle en devient belle, elle est la reine d’un pays lointain, la reine de mes lectures de jadis. Tout à coup j’éprouve un grand respect pour elle.

“Je tue parce que je n’ai plus rien.”
Je réfléchis, elle semble attendre une autre réponse. Tous se taisent.
“Je tue parce que je ne suis plus rien.”
Elle hoche la tête et s’en va sans un mot.

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Image – El Tres de Mayo – 1814 – Fransisco de Goya – licence :

Image – Tío Paquete – 1820 – Fransisco de Goya – licence :

Image – Mujeres riendo – 1819-1823 – Fransisco de Goya – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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18 Commentaires

  1. yannick dit :

    oh mon plaisir de la journée, une petite part de la liste; c’est toujours aussi bon en plus maintenant des gitans….vivement les sioux…
    amitié
    Yannick

    • Thierry dit :

      @ Yannick : Rire. Pour les sioux, il te faudra prendre ton mal en patience, Batou n’est meme pas en vue de l’océan et pire, son petit-fils alors que son fils n’est pas encore né, sera celui qui va les rencontrer. Ce qui sera d’ailleurs une très mauvaise idée. Rire. Amitié. Thierry

  2. insolite85 dit :

    Merci Thierry pour ce nouveau blog réservé à La Liste :)
    Je me suis abonné au flux RSS, sur la page d’accueil avec le bouton réservé à cet effet (http://feeds2.feedburner.com/EspritDeMotsRoman). J’ai une anomalie avec cette syndication qui s’arrête à l’article Part.25 alors que ton blog en est à la publication de l’article Part.28 !!!
    Amicalement et à bientôt. Bon week-end

  3. insolite85 dit :

    Thierry ça y est tes RSS sont à jour chez moi.
    Impeccable, je pourrai suivre les aventures (agitées) de Batou à chaque parution d’une Part.

    • Thierry dit :

      @ Insolite : Oui, j’avais un petit problème avec un plugin. C’est reglé grace à ton intervention, en effet, je ne suis pas abonné à mes fils. A bientot. Amitié. Thierry

  4. gdblog dit :

    cette liste est une grande liste!! Merci de nous faire vivre ces moments agréables de lecture et de suspens!

  5. Pandora dit :

    Moi je te suis par l’intermédiaire de netvibes dont les flux marchent et c’est un plaisir de continuer à lire la liste avec une Yvette qui prend de plus en plus d’assurance et d’importance, ce que la femme que je suis ne peut s’empêcher de noter et d’apprécier bien sûr ;-)
    Bonne soirée Thierry

  6. Pat dit :

    Final en apothéose et grand sens de la narration (la bataille est un morceau d’anthologie parfaitement réussie !)
    Du souffle, une intrigue vivante sans aucun temps mort, des personnages complexes et attachant, de l’humour, de la fureur, du sexe, de l’amour : bref que du bonheur !
    Amitié.
    PAT

    • Thierry dit :

      @ Pat : Merci Patrick de cette longue série de commentaires qui m’enchantent et comme tu dois t’en douter étaient très attendus. Je suis heureux que tu aies pris le temps de les laisser sur chaque article car l’absence de commentaires du peu de lecteurs que j’ai sur la liste me laissait incertain. L’auteur que je suis a de la suite dans les idées mais doute parfois sur ses capacités. A bientot et amitié. Thierry qui vient juste de finir la rédaction du 30ème.

  7. lubesac dit :

    Je suis toujours en admiration devant ton savoir-faire Thierry. Tour à tour on endosse le costume de chaque personnage.
    Tes personnages évoluent et deviennent de plus en plus complexes.
    Je poursuis ma route

  8. dede dit :

    Bonjour Thierry,

    La bataille fait rage.
    La scène est décrite avec une intensité remarquable. Le talent de l’auteur qui y est déployé, ne manque pas de l’être aussi.
    Le pacte entre Yvette et Batou est scellé par le sang.
    L’homme savoure les odeurs des armes qui donnent la mort, ainsi que le fait d’être encore en vie.
    Le narrateur choisit les illustrations de son texte avec la précision d’un orfèvre.
    Le gagio a une poussée de remord, face à la romanichelle. Il éprouve du respect pour la vieille dame, jusque là, méprisée.
    Une grande leçon de tolérance que nous témoigne l’auteur, vis à vis des gens du voyage.
    Ce récit est d’une beauté poignante.
    Amitié.
    dédé.

  9. Odile dit :

    Ouf … il s’en sort avec une blessure sérieuse .. mais une seule …
    très instructif ..le discours entre lui et Maria ..

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