La liste. Part 26

Los desastres de la guerra 1810-15

Je m’appuie contre la porte de toutes mes forces tout en prenant la hachette et en tirant mon couteau de son étui.
Un temps interminable, une quasi-éternité. Rien…
J’attendais un choc d’une violence incroyable. Rien…
Juste un léger bruit de feuilles à l’extérieur.
J’ouvre prudemment la porte pour voir l’Espagnol faire sa danse et je réalise que le claquement de la porte devait en être l’origine.
Je me rapproche doucement de cette marionnette pitoyable.
Ses yeux…
Ils tentent de me foudroyer, ils me supplient aussi.

“Tu vois l’Espagnol. Ton putain de collier… Il ne verra jamais plus de nouvelles oreilles. Et puis… C’est con hein ? La dernière personne que auras vu dans ta vie… Ben, c’est moi !”

Je frappe de toute mes forces avec la hachette qui fend son crâne dans un bruit sinistre. Il continue à tressauter mais ses yeux sont révulsés. De l’autre main, je lui enfonce mon couteau dans le ventre, remuant la lame dans ses entrailles avec une joie sauvage. Le pantin glisse lentement au sol, encore agité de convulsions. L’odeur de sang et d’excréments m’assaille et je vomis.
Je reste un moment à contempler ce corps sans vie.
J’ai pris une vie et cette fois, j’ai le sentiment que c’est la mienne qui part en lambeaux. Peu à peu… Je perds une parcelle de moi avec chaque cadavre…

Ils vont remarquer sa disparition…
Je ramasse le pistolet et cherche la gibecière. Pas une trace. Il a pu la mettre n’importe où…
Je glisse l’arme dans ma ceinture et la recouvre de ma chemise, puis je me dirige vers la rivière pour me laver de mon crime.
Je m’arrête en lisière du bois pour observer la situation. Tous travaillent à atteler les bêtes, ranger les affaires, éteindre les feux.
Je vais chercher les chevaux de l’Espagnol et me mets au travail.
Archibald passe et m’apostrophe : “Où est l’Espagnol ?”
“Il a la courante, il vient bientôt !”
Il s’en va sans rien dire, sa mine préoccupée comme à son habitude lorsque nous levons le camp.
Pendant que je m’occupe de la voiture, je vois Yvette accourir.
– “Je te cherchais. J’ai trouvé une place avec l’oncle de Liberté. Pourquoi tu t’occupes de la voiture de l’Espagnol ?
– J’ai changé mes plans ! Je voyagerai avec cette voiture. Reste avec les gitans !
– Mais…
– Je te raconterai ce soir. Il n’y a plus d’Espagnol ! Envoie-moi Liberté, il faut que je lui parle.
– Oh ! Monsieur mon mari. D’abord, vous me fatiguez avec votre Liberté par-ci, Liberté par-là et puis j’en ai assez que vous me donniez des ordres ! Et puis encore, elle arrive votre Liberté !”
Je la serre dans mes bras, elle détourne le visage.
“Pardon Madame ma femme. Je viens de tuer un homme pour nous permettre de fuir. Je viens de tuer et je tuerai encore pour que nous puissions aller aux Amériques et y vivre la vie à laquelle nous avons droit. Pardonnez et comprenez !”
Je lui dépose un baiser sur la joue.
Elle me sourit et s’éloigne.
– “Liberté ! Viens par ici ! Grimpe et prends les rênes !
– Mais tu avais dit que nous allions voyager avec les miens ?
– Il faut que je te parle ! J’ai une mission pour toi, après tu pourras retourner avec ta mamie. Aujourd’hui, on doit nous voir ensemble le moins possible. Demain, tout sera différent.”
Je fini d’arranger la voiture et je grimpe.
Liberté conduit l’attelage en experte et nous positionne dans la caravane.
– “Liberté ma douce. Je ne sais pas si tu réalises le sérieux de la situation ?
– Pardon ?
– C’est pour cette nuit, la fuite est pour cette nuit. Es-tu prête à tout abandonner ? Il se peut qu’il y ait des morts ce soir. Tu crois que tu pourras vivre avec ça ?

Caballo raptor

– Je suis prête. Avec toi, je n’ai pas peur. Mamie m’a dit que je porte ton enfant en moi. Tu es mon homme.”
Je pense très fort à Yvette et avale difficilement ma salive.
– “Il est possible que ton père et ton frère soient parmi les morts de cette nuit…
– Oh… Eux, ils sont morts le jour où ils m’ont regardé comme une femme. Jamais je n’oublierai ce regard qu’ils avaient tous deux. Ils affichaient sur le visage une expression de douceur, une expression familière, de tous les jours mais leur regard était atroce. Ils m’ont tué pour me posséder. Qu’ils aillent en enfer !
– Bien. Ce soir lorsque nous serons arrivés au nouveau camp, tu t’introduiras dans la roulotte de ton père et tu y prendras quelques papiers.
– Je sais où ils sont. Tu veux dire les passeports ?
– Oui. Toi et les tiens allez en avoir besoin, demain le cirque n’existera plus.
– Mais nous avons des passeports…
– Ah ? Je ne savais pas… Alors tu n’en prendras que quelques uns. Cela peut toujours servir et si nous devons continuer la route ensemble, tu te feras passer pour notre fille à moi et Yvette.
– Mais tu m’aimes ? Alors pourquoi ta fille ? Je ne suis plus la fille de personne. Je suis Liberté !
– Ahahah ! Alors tu seras ma cousine. Liberté Peltier.
– Je préférerais être ta femme…
– Écoute Liberté. Nous n’avons pas le temps pour ces caprices. Ce soir à minuit, le camp sera attaqué. Les tiens doivent tous être prêts à partir au premier coup de feu. Ils devront prendre la route de Fontaine.
– Fontaine ?
– Le village dont nous partons maintenant. Ils doivent prendre la route par laquelle nous arriverons. C’est très important !
– Bien. Par la route de l’arrivée.
– Tous les gitans ?
– Oh non ! Juste ceux de notre clan, les autres appartiennent à la clique de papa.
– Et comment vais-je les reconnaître ?
– C’est facile. As-tu remarqué au camp que la tente de mamie était toujours au centre d’un cercle de voitures et de roulottes ?
– Non, je n’avais pas fait attention.
– Tu es mignon gadjo.
– Gadjo ?
– Hihihihi. C’est comme ça que nous nommons ceux qui ne sont pas Roms.
– Rom ?”
Elle éclate franchement de rire, ce qui m’irrite considérablement.
– “Tu as beaucoup à apprendre. Ceux que tu nommes les gitans sont des Sinti ou des Roms. Nous sommes les manouches ce qui veut dire les êtres humains. Mamie est la mère de notre clan, une reine si tu préfères. C’est pourquoi les autres la protègent. Ils me protègent aussi parce que je suis sa petite-fille, même si certains ne m’aiment pas parce que je ne suis pas de sang pur. Il faut dire que vous êtes impur, vous les Gadjos. C’est pas compliqué. Notre relation est tolérée parce que je suis métis. Sinon tu serais déjà mort et moi aussi.
– C’est compliqué. On peut compter sur eux ?
– Toi et moi non… Mamie oui !

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Image – Los desastres de la guerra – 1810-15 – Fransisco de Goya – licence :

Image – Caballo raptor – 1816-23 – Fransisco de Goya – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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8 Commentaires

  1. Pat dit :

    Meurtre, culpabilité passagère, tension extrême, Liberté qui somme Batou de qualifier l’attachement qu’il a pour elle (femme, cousine…).
    Ton intrigue est solide, tout s’enchaine avec facilité, le plaisir du lecteur est à son comble.
    27 ème partie : j’arrive !
    Amitié.
    PAT

  2. edouard dit :

    Ma culture étant bien moins étendue que la tienne en histoire , non seulement je te lis (lentement mais sûrement) avec bonheur, mais en plus j’apprends. Pour tout cela, je te remercie et te salue, l’artiste.

  3. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    L’illustration qui salue le début de l’article me laisse présager du sang qui gicle…!
    En effet, Batou a retrouvé son instinct de tueur.
    Il prend un immense plaisir a remuer son couteau dans les entrailles de l’Espagnol.
    Dans une odeur nauséabonde, l’hispanique rend l’âme.

    Maurice songe qu’à chaque cadavre qu’il sème, il laisse un bout de son être.
    A cette pensée, je ne peux m’empêcher de voir l’assassin… très mutilé !

    Liberté se dit prête à vivre la mort de son frère et de son père. Ceux qui ont abusé d’elle ne méritent que l’enfer ( elle n’a pas tord ).
    Le « Gajo » avertit la jeune fille du plan à suivre… à minuit.
    Le lecteur attend, impatiemment cette heure.!
    Amitié.
    dédé.

  4. Odile dit :

    quelle violence … que cette mort .. de l’Espagnol!
    le suspense est à son comble vont-ils arriver à s’enfuir ….
    le dialogue entre Batou et Liberté est assez particulier … comme un dialogue de 2 monologues …

  5. Odile dit :

    mon observation n’était pas sous cet angle : ce qui m’a particulièrement interessé … c’est le cheminement du point de vue de chacun … qui est logique pour les 2 .. et diamétralement opposés …

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