La liste. Part 25

Andromède d'Arpino

Le gendarme Remy me regarde droit dans les yeux. Je lis dans les siens la haine qu’il éprouve pour moi.
Je m’inquiète tout à coup… Va-t-il trouver le courage d’aller avertir les autres ? Ou bien va-t-il tout comme moi subir les événements à venir ? Se laisser porter par la vague du temps…
J’ai honte de moi en sortant de la gendarmerie et je m’éloigne au pas avec la tête basse.
Ces gens qui m’avaient accueilli, aidé et hébergé, je venais de les livrer à une mort certaine.
Pourquoi ?
Afin de pouvoir satisfaire mes appétits sexuels ? Oui, je le crains.
Arrivé sur la route, je lance ma monture au galop. Cette allure, le vent qui me caresse le visage semblent laver les remords, purifier mes humeurs.
Je ris ! Je hurle !

“Vous pouvez crever vous qui croyez changer le monde. Changez les lieues en kilomètres si le coeur vous en dit, faites rouler les têtes si c’est votre bon plaisir. Entre-tuez vous, déchirez vous mais laissez-moi vivre. VIVRE !”

Je suis grisé et je maintiens l’allure mais soudain : Le plan !
Je tire sur les rênes et le cheval ralentit, satisfait de la course mais reconnaissant de pouvoir passer au pas.
Il ne faut pas que quelqu’un puisse voir que cette bête est fourbue.
Je pense tout à coup à la représentation, à mon numéro et à la hachette qui se trouve près de la cabane forestière. Je ne sais quelle heure il peut être, dans l’excitation, je n’ai pas noté le nombre de coups de la cloche Vendômoise. Si je ne suis pas là à temps, ils vont avoir des soupçons…
C’est avec grand soulagement que j’arrive au camp. Tous sont occupés, personne ne me prête attention.
Avant de laisser ma monture avec ses congénères, nous nageons dans le Loir afin de faire disparaître les reliefs de la course.

Je veux me diriger vers la tente de la sorcière lorsque je remarque que l’Espagnol m’observe avec attention. Il me montre son couteau et passe une main de la gauche à la droite de sa gorge en affichant un sourire obscène.
Celui-là, je le tuerai aujourd’hui de mes propres mains ! Et avec plaisir !
La vieille est là.
“Maria ! C’est pour cette nuit ! Yvette et moi voyagerons avec vous. Nous parlerons des détails pendant le voyage, maintenant j’ai à faire.”
Elle hoche la tête pour me montrer qu’elle a bien compris et crache à terre pour me montrer l’estime qu’elle a pour moi.
Je vais chercher la hachette que je me glisse dans la ceinture, repose la gibecière dans sa cachette et m’éloigne de quelques pas lorsqu’un bruit se fait entendre, une branche qui craque. J’arrête de respirer pour mieux écouter. Rien… Quelqu’un m’aurait-il suivi ? Je retourne à la cachette et prends aussi mon couteau.
Je m’efforce de vider mon esprit et mes sens pour faire place aux informations qui proviennent de la forêt alentour. Rien… Juste une sensation d’oppression que je connais bien, un genre de pressentiment.
Il y a quelqu’un ou quelque chose ici. Cela m’observe en silence…
Je retourne au camp et me dirige directement vers la voiture de l’Espagnol. Il n’est pas là…
Était-il celui du bois ?

“Batou mais où étais-tu ? Je me suis fais du souci…”
Ma douce Yvette est là qui émerge de derrière la bâche.
“J’avais à faire mon amour.”
Je baisse le ton.
“Prends nos baluchons et va les porter chez la vieille. Nous voyagerons avec elle ce soir. Ne me pose pas de questions. C’est pour cette nuit.”
Lorsque je me retourne pour chercher Liberté et je vois l’Espagnol qui sort du bois, se remontant le pantalon pour faire bonne figure. Il a vu que je l’avais vu mais il m’ignore.
J’aperçois enfin Liberté passer avec les chèvres.
Je cours la rejoindre.
“Liberté, mon amour. C’est pour cette nuit. Yvette et moi voyagerons avec vous. Tu seras bientôt libre.”
Elle jette un regard circulaire et me saute au cou.
“Nous ferons l’amour.” me souffle-t-elle à l’oreille qu’elle mord durement.
“Plus tard… Plus tard…”
J’entends l’orchestre qui revient du village, j’imagine la joyeuse colonne qui le suit. Les enfants, les adultes, tous se réjouissant de voir les monstres, de voir les numéros, de voir les animaux accomplir des tours savants. Le contraste de cette joie avec la mort qui rode, la mort qui frappera ce soir, anéantissant les espoirs, calmant les douleurs. La mort… Je pense tout à coup qu’elle seule est l’incarnation de la devise révolutionnaire. “Liberté. Égalité. Fraternité.” La faux ne fait pas de différence, la terre destinée à nous recouvrir non plus.
C’est sur ces pensées amères que je me prépare pour mon numéro.
Yvette revient de la tente de la vieille, je lui prends la main. Mon souffle suspendu au sien, je l’embrasse comme si nous allions disparaître.

La représentation se déroule comme dans un rêve. Les couleurs, les sons, les gens, tout me semble exagéré, amplifié ou au contraire estompé. Archibald rayonne, le public est facile, nos pauvres tours les enchantent…
J’oublie le plan un instant et prends un intense plaisir aux applaudissements et aux cris.
Je ris sincèrement comme les autres au numéro de l’Espagnol, sa sarabande incontrôlée lorsque l’on frappe les deux planches.
J’ai de la chaleur au ventre lorsque le public nous abandonnent.
La troupe elle se met tout de suite au travail de démontage.
Je profite de l’agitation pour m’éclipser et rentre dans le bois pour aller récupérer la gibecière.
La cachette est vide… VIDE !

Fransico de Goya

Une voix derrière moi.
“Je ne pouvais pas te laisser ça !”
L’Espagnol est là qui me menace du pistolet.
– “Nous allons aller voir Archibald tous les deux. Bien sagement. Il décidera ce que nous allons faire de toi.
– Allons ! Si je voulais une arme, ce n’est pas pour m’en prendre à Archi !
– Alors pourquoi ? Tu crois que je n’ai pas repérer votre manège à toi et à la gamine ? Tu crois que personne ne sait pour Liberté et son père ? Tu es bien naïf…
– Et vous laissez faire ?
– Tu crois être meilleur que nous ? Toi qui profite de son désarroi pour satisfaire tes vices ? Tu es une saloperie Batou, une grosse merde. Nous poursuivons un but qui demande des sacrifices et si je n’approuve pas Archibald, je pense que seul un tribunal républicain soit digne de se pencher sur son cas.
– Vous rêvez ! Vous tuez pour vos délires et vos phantasmes coûteront des milliers de vie. Moi la tuerie ne m’intéresse qu’à mon humble échelle.
– Cessons ces bavardages. Viens !
– Tu vois l’Espagnol, je ne crois pas que tu te serviras de ton arme. Si tu tires et que tu me rates, tu seras à ma merci.”
Son regard s’enflamme et il pose doucement le pistolet à terre. Il sort son couteau.
“Tu as raison. Alors nous allons régler cela ici et maintenant.”
Il est à une dizaine de pas quand il s’élance. Je me précipite vers la cabane, y rentre et referme la porte violemment.

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Image – Andromède enchaînée – 1594-98 – Cavalier d’Arpino – licence :

Image – Riña a garrotazos – 1819-23 – Fransisco de Goya – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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6 Commentaires

  1. yannick dit :

    passionnant, j’ attends l’attaque des gendarmes avec impatience. le suspense est là avec ces questions en suspens et l’aventure aussi, toujours l’aventure. est-ce que batou se calmera un jour? nous verrons bien
    amitié
    yannick

    • Thierry dit :

      @ Yannick : Merci mon ami. Je crains que Batou ne puisse se calmer, il a été forgé par son époque. Il connaitra bien une période de calme en Amérique, le temps de prendre la mesure de la situation et puis, tu sais : Chasser le naturel et il revient au galop…
      Amitié
      Thierry

  2. Pat dit :

    L’affrontement tant attendu approche et la fureur sanguinaire va se répandre !
    Batou le traitre, la brute épaisse, le philosophe, le forniqueur, l’assassin…mais que tu rends si attachant. Rien n’est noir ou blanc. Nos paradoxes font ce que nous sommes !
    Je pars lire la suite sur cette brillante maxime philosophique (rires).
    Amitié.
    PAt

  3. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Batou quitte honteusement la gendarmerie, après sa haute trahison.
    L’homme oublie vite ses remords en retrouvant un comportement makiavélique, durant sa chevauchée.
    Celui-ci pense même à ralentir sa monture pour que son cheval ne soit pas trop haletant, en arrivant au camp.
    L’auteur ne néglige rien dans son récit qu’il mène avec une main de maître… comme s’il était le complice du traitre.
    Discrètement, Maurice se mêle aux gens du cirque, sans se faire remarquer.

    En voulant récupérer les armes dans la gibecière, Batou tombe sur l’Espagnol. Le combat entre les deux hommes est inévitable.
    Entre les lignes, le lecteur sent l’odeur de la mort…qui rôde.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : hihihi, c’est pire que de la complicité, je suis son créateur et celui de sa destinée également. Le pauvre Batou, tout est de ma faute. Amitié. Thierry

  4. Odile dit :

    La fuite .. ne sera pas facile …

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