La liste. Part 24

Comicos ambulante

Épuisay, oui, épuisement c’est bien ce que je ressens. Un bon nom, pas comme celui de Bonaparte.
Je me dirige vers les chevaux et cherche le meilleur, celui qui me semble le plus rapide.
Je défais ses entraves et le mène le plus discrètement possible vers la rivière. Lorsque nous pénétrons dans les bois, je m’assure que personne ne nous a suivi et je le monte à cru.
C’est au galop que je prends la direction de Vendôme.
Je vois bientôt les premières maisons de la ville. Comme je l’escomptais, deux gendarmes contrôlent les entrées à la porte.
– “Passeport !
– Je ne l’ai pas sur moi. Il est resté à Fontaine. Il faut que je vois votre commandant le plus rapidement possible.
– Bé… Il est pas là le chef. Mais de toute façon, tu va aller avec mon collègue à la gendarmerie. Nous avons là une pièce tout confort pour les bougres de ton espèce.
– Il revient quand le chef ?
– Ah… Ça… Il faut le demander au chef…”
Les deux pandores rient.
– “J’ai des informations de la plus haute importance. Des conspirateurs… Non loin d’ici.
– Des conspirateurs ?
– Des bonapartistes de la pire espèce. J’ai servi sous le Patron mais je ne suis pas pressé de le voir revenir.
– Nous non plus ! Viens ! On va le chercher le chef.”

Je mets pied à terre et je suis les deux gendarmes qui n’ont plus envie de rire maintenant.
La ville est belle avec ses colombages et les petites maisons basses sur le Loir. Une atmosphère de paix s’en dégage.
Nous courrons presque lorsque nous arrivons sur une place. Un des gendarmes s’engouffre dans une cour en poussant une lourde porte.
Nous attendons.
“Ça peut prendre longtemps, il doit pas être tout habillé le chef.”
Il éclate d’un rire gras me laissant comprendre que le chef fréquentait une dame.
– “Ça à l’air calme ici…
– Ça l’était avant que tu n’arrives. C’est calme, il ne se passe jamais rien de bien significatif. Tiens sauf sur cette place. C’est là qu’ils ont guillotiné un citoyen Babeuf pendant la révolution. Quel bain de sang…”
Il se tait enfin en pensant à ces heures sombres.

Gracchus Babeuf

Babeuf… Ainsi c’est là où avait fini Babeuf que j’allais trahir le frère de Lancelot. C’est comme un pied-de-nez du destin. Je voudrais rire et pleurer à la fois. Je trahis ma révolution chérie, l’empereur autrefois tant respecté, l’église pour laquelle j’étais destiné. À qui le tour ? Ma personne me fait l’effet d’un tas de vêtements pourrissants.
Je me promets de les laisser sur les rivages de France.

La porte s’ouvre et le gendarme en sort accompagné d’un homme gras et suant en train de refermer les boutons de son col.
– “C’est lui chef !
– Bien ! Allons dans mon bureau !”
Quelques instants plus tard, nous sommes à la gendarmerie.
Les gendarmes me désignent une chaise, le chef s’installe et jouis manifestement de la fraîcheur de son bureau.
“Qu’on apporte de l’eau !” ordonne-t-il en agitant précieusement son mouchoir. Il me dégoûte ce chef et plus encore ces gendarmes avec leur attitude servile. Que veux-tu Batou, c’en est bien fini de l’égalité, la fraternité et la liberté. Crois-tu que cela ai jamais vraiment commencé ?
“Racontez !”
Le chef qui se sent mieux me tire brusquement de ma rêverie. Le plan !
“Monsieur, je suis Maurice Bontemps négo…” les mots restent dans ma gorge quand je réalise que je ne ressemble en rien à un négociant en bois.
Le chef me regarde :
– “Négo ????
– Pardon Monsieur, c’est une expression de mon pays qui ne signifie rien de spécial. Nous la mettons en fin de phrase lorsque nous sommes excités. Je suis compagnon charpentier en route vers Saint-Nazaire pour y retrouver mon patron.
– Bien, mais abstenez-vous d’utiliser votre patois, je ne suis pas d’humeur. Aux faits, venez en aux faits ! Gendarme Remy, vous notez !”
Je m’en suis bien sorti mais je ne peux empêcher quelques gouttes de sueur de perler sur mon front. Ils les mettront au compte de la chaleur.
– “Je voyage avec ma femme et ma… FILLE !
– Calmez-vous mon bon ami, calmez-vous. Rien ne sert de crier, nous ne sommes point sourd.”
L’utilisation de la première personne du pluriel me donne envie de vomir. Je regrette tout à coup ce plan diabolique mais il est trop tard. La restauration ne mérite que les poubelles de l’histoire. Ce petit bout de gras, imbu de sa personne et régnant en monarque absolu sur son royaume minuscule me donne la nausée.
– “Pardonnez-moi, mais mon excitation… Nous voyageons avec un cirque qui se trouve actuellement à Fontaine et se dirige vers Le Mans. Nous avons choisi de voyager avec eux afin d’épargner sur les frais du voyage. Ce matin, j’ai découvert des armes dans une voiture bâchée, des fusils provenant des arsenaux de l’armée…
– Combien de fusils ? Y-a-t-il de la poudre ? Des munitions ?
– Beaucoup de fusils, de quoi armer une compagnie. Pour la poudre, je n’en ai pas vu mais je suppose qu’ils en ont en abondance, le chef de la troupe et son fils sont toujours armés d’un pistolet chargé.
– Fontaine, disiez-vous ? Remy, rassemblez les hommes !
– Hola ! Pas si vite… Si vous me le permettez, laissez-moi vous conter les détails qui sont d’importance.
– Bien, continuez !
– La troupe est nombreuse mais tous ne sont pas des conspirateurs. Il y a un groupe de Romanichels qui n’appartiennent pas à la conjuration. Les autres sont tous des briscards ou des crânes et ils sont prêts à tout. Vous disposez de combien d’hommes ?
– Une trentaine… Mais peu vous chaut.
– Au contraire, ma femme et ma fille se trouvent encore avec eux mais je sais où la troupe fera halte pour la nuit. De plus j’ai sympathisé avec les gitans et il me serait difficile de les voir connaître quelque fâcheux coup du sort. Laissez-moi le temps de les prévenir et de préparer votre intervention. Vos hommes ont-ils l’expérience du feu ?
– Quelques uns pour sûr… Mais la plupart sont des blanc-becs sans expérience… Continuez, vous m’intéressez !
– En passant près de l’abbaye, j’ai vu qu’elle hébergeait une garnison. Vous devriez faire appel à ces renforts, les autres sont des combattants aguerris. Je vous propose ce qui suit : Je retourne à Fontaine comme si de rien n’était afin de ne pas éveiller l’attention. Vous vous mettez en marche dès que possible pour l’Étang près d’Épuisay et montez là votre embuscade. Laissez libre la route de Fontaine et c’est par là que nous fuirons avec les Romanichels au premier coup de feu. Dès que nous serons passé, vous pourrez refermer la nasse afin qu’aucun des conjurés ne puissent s’échapper. Ne vous attendez pas à un combat facile, je vous le disais, ils sont prêts à tout. Regardez cette blessure ! C’est un des leurs qui me soupçonne qui m’a blessé avec son couteau pour me faire comprendre qu’ils n’hésiteraient pas à nous liquider.
– Ma foi… Je crois que j’ai une excellente idée, nous les attaquerons à l’Étang d’Épuisay cette nuit. Je vais en référer au commandant de la garnison. Je vous remercie pour votre coopération et votre témoignage. Retournez sans attendre à Fontaine. Nous attaquerons à minuit !”

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Image – Cómicos ambulantes – 1793 – Francisco de Goya – licence :

Image – Gracchus Babeuf – Octave Aubry – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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5 Commentaires

  1. Pat dit :

    Quelle 24ème partie ! tu insuffles à cette trahison machiavélique un humour salvateur qui pointe derrière les mots.
    Situation surréaliste où Batou explique aux gendarmes la stratégie à adopter et devient en quelque sorte le chef !
    Vivacité des dialogues, récit qui défile et enchante.
    un seul mot : bravo !
    Amitié.
    PAT

  2. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Pour une fois, Batou fait travailler ses méninges… plutôt que d’agir brutalement, en répandant le sang.
    Maurice est atteint de profonds remords. Il se promet de devenir un homme irréprochable, dans le nouveau monde.
    Le compagnon charpentier manipule les gendarmes avec intelligence. Son plan prend peu à peu la forme d’une stratégie imparable.
    Les dialogues sont d’une grande qualité, entre les représentants de l’autorité et Batou.
    L’auteur mène son récit avec une maîtrise totale.
    Le suspense demeure…
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Bonjour Dédé, avec un peu de retard je découvre ton commentaire. Les promesses de chien donnent des puces me disait mon maître d’école quand je promettais d’être sage. Batou n’échappera pas à la regle ???
      Sourire.
      Amitié
      Thierry

  3. Odile dit :

    Brillant stratège .. ce Batou ….

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