La liste. Part 23

Le sabbat des sorcières

Elle est ailleurs et ne semble pas avoir entendu. Elle croise les mains sur sa poitrine et saute sur place, un large sourire plein de lumière affiché sur le visage.
Mon coeur se serre en pensant à mon plan.

Une main m’agrippe. La vieille…
– “Tu ne veux pas que je regarde ta main ?
– Ah non ! Tu me l’as déjà fait celle là !
– Tu sais… Lorsque tu as mêlé ton destin à celui de la petite… Certaines choses ont changé.
– Oui, j’ai bien vu dans quel état tu avais mis Yvette.
– Elle était en colère parce que tu lui avais caché ton avenir !
– Il faudrait encore que j’y croie !
– Oh, mais je sais que tu y croies. Je sais que tu as peur.”

Touché ! Elle m’a eu !
Elle se saisit de ma main et y jette un bref regard avant que je ne la retire brusquement.
Elle rit.
Son rire me terrifie.
“Qu’est-ce que tu as vu ?”
Je la saisis par le col.
“Qu’est-ce que tu as vu ?”
La vieille me regarde droit dans les yeux puis détourne le regard vers Liberté. Celle-ci est pâle comme sa chemise, elle affiche une expression horrifié. Je prends alors ma voix la plus mielleuse :
– “Va Liberté ! Va mon amour ! Va me chercher ce que je t’ai demandé.
– Lâche Mamie, Batou, je t’en supplie…”
Je lâche la sorcière qui rit à nouveau. Je suis empli du désir sadique de tuer lentement la gitane, de la faire disparaître dans le sol à coups de poing. Je prends Liberté dans mes bras pour l’embrasser. Elle a un mouvement de recul et puis s’abandonne à mon étreinte.
“Va ! Le temps presse.”
Elle part.

Je me retourne vers la vieille et lui tends la main. Elle la prend, effectue son rituel et semble entrer en transe. Au bout d’un moment, elle se met à trembler puis tombe au sol sans connaissance. Une femme s’approche en hurlant dans la langue des Romanichels. Des visages inquiets apparaissent, des visages de colère aussi. Il est temps pour moi de partir, je crois… Un homme à moitié nu et armé d’un sabre saute devant moi quand la voix de la vieille résonne bizarrement à mes oreilles.

– “Tu ne veux pas savoir Batou ?
– Non, plus tard. J’ai à faire.”
Le gitan baisse son sabre et je m’en vais, le coeur battant à tout rompre.

Je cherche Yvette mais ne la trouve pas.
J’aperçois Liberté parlant avec l’Espagnol, celui-ci fait de grands gestes et semble hors de lui. Je vois Archibald s’approcher d’eux…
J’éprouve soudain un grand sentiment de lassitude et le besoin d’être seul. Je prends le chemin du bois.
Pourquoi parle-t-elle avec lui ? Me trahit-elle ? Qui sont ces gens pour elle ?
La fuite… Une histoire de gamine ? Un jeu ?
J’ai du mal à y voir clair. Je me retrouve à la cabane forestière où nous avions… Fait l’amour ? Où elle m’avait possédé ?
Je ris à cette idée bizarre. Je me pose sur une souche, la tête entre les mains.
Je pense au plan terrifiant qui m’était apparu. Un bon plan, simple et mauvais comme la teigne. Dangereux, oui risqué mais simple, si limpide, clair comme de l’eau de source.

Chestnut Trees

J’ai dû m’endormir car un craquement de branche me réveille.
Je vois Yvette et Liberté s’approcher. On croirait voir la mère et la fille… Liberté est si jeune et pourtant je la désire toujours autant. L’air sombre de ma femme ne laisse pas présager d’un instant de bonheur. Je distingue enfin la gibecière dont sort le manche de la hachette.
Je respire… Yvette sait. Elles ont pactisé, elles sont maintenant complices. Mes deux femmes… Non, jamais personne ne se mettra entre nous. Ma femme et mon…
Mon amante ? J’éclate de rire à cette idée délicieusement bourgeoise.
Yvette me jette la gibecière sur les pieds. Douleur.

“Tiens ! Voilà ce que tu as demandé.”
Liberté s’assied et m’enlace les jambes, posant sa tête sur mes genoux. Je lève les yeux vers ma femme. Son regard est noir mais pourtant sa mimique est narquoise.
– “Tu veux me raconter Yvette ?
– Monsieur mon homme, je n’ai rien à dire que vous ne sachiez déjà. Liberté m’a dit pour les armes. Tu as un plan ?
– Oui. J’ai un plan.
-Ah… On peut savoir ?
– Plus tard, je vous raconterais en route.
– La vieille m’a dit que tu avais engrossé la petite.”
Je regarde Liberté puis Yvette.
– “Ce n’est pas possible… Hier…
– Crois ce que tu veux Batou, elle savait aussi pour moi.”
Je prends Liberté sous les bras et la pousse pour qu’elle se lève. Je me lève également.
– “Bien… Alors je vais être père… Qu’a-t-elle dit encore ?
– Que nous devons rester avec ses gens, que ceux d’Archi sont mauvais et qu’ils nous tueront sans la protection des gitans.
– Bien… Très bien. Voilà qui simplifie mon affaire.”
Je prends la main de Liberté, puis celle d’Yvette. Elles se regardent, la petite sourit et ma femme lui caresse le visage comme elle le ferait avec une enfant.
“Bientôt nous serons loin du cirque…”
Je cache la gibecière sous un tronc plein de mousse aux abords de la cabane et nous prenons la route du retour. Les femmes discutent doucement, je ne dis rien, je jouis de cet instant de calme qui précède la tempête que j’allais moi même déclencher.
Je suis heureux qu’elles se soient trouvées sans moi, qu’Yvette prenne la petite avec nous, sans pleurs, sans cris, avec résignation.
Peu avant de sortir du bois, je les laisse continuer seule et je prends le long du Loir.

Tout le camp est réveillé maintenant et tous s’agitent pour préparer la représentation. Les gosses du village sont déjà là et les gitans s’amusent à leur faire peur.
J’en vois un grand qui se moque de la frayeur des petits.
Je l’apostrophe :
– “Tu n’as pas peur toi. C’est bien !
– J’ai peur de rien !
– Comment tu t’appelles ?
– Le Boiteux.
– Moi c’est Maurice. Dis-moi le Boiteux, tu ne saurais pas où il y a une gendarmerie par ici ?
– Si, à Vendôme.
– C’est loin ?
– Euh, j’sais pas. Deux bonnes heures de marche.
– Bien. Merci ! Pour la peine, si tu viens tout à l’heure, je te ferais rentrer à l’oeil.
– Oh ! Merci Monsieur.”
J’entends Archibald qui appelle la troupe pour organiser la journée.
“Les amis ! Aujourd’hui la représentation aura lieu en début d’après-midi. Nous partirons tout suite après. Je voudrais arriver ce soir à l’étang prés d’Épuisay où nous attendra Bonaparte. Comme cela, nous pourrons jouer à Saint-Calais demain. Préparez vos affaires pour que nous puissions partir dès que nous avons démonté. Merci.”

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Image – Le sabbat des sorcières – 1797 – Francisco Goya – licence :

Image – Chestnut Trees – 1900 – Károly Ferenczy – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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6 Commentaires

  1. Pat dit :

    Toujours ce suspens intenable, cette tension qui monte en puissance.
    Situation ubuesque que tu prends plaisir à railler : Batou, ses deux femmes, ses deux enfants à venir…
    Et derrière, le drame à venir qui se joue !
    Beau talent de narrateur qui joue avec les codes de l’écriture, du roman pour mieux se les approprier !
    Amitié.
    PAT

  2. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Batou n’est pas rassuré par ce que la vieille romanichelle pourrait lire dans sa main.
    Très vite, l’instinct de tueur le saisit, en voulant faire disparaître la gitane. Mais le lien familial avec son amante, l’en dissuade.

    Yvette est très compréhensive avec son Maurice qui aurait engrossé la jeune Liberté.
    Ce dernier dresse son plan pour éliminer les abuseurs de la jeune fille.

    Avec malice, l’auteur me laisse la langue pendante…sur ma faim; celle de connaître le déroulement de l’affaire.
    Amitié.
    dédé.

  3. Odile dit :

    Batou est un semeur .. de petites graines …
    sourire
    c’est bizarre .. je l’ai pressenti…
    j’aime l’ intelligence .. et la générosité .. de sonYvette .. franchement une femme exceptionnelle!
    maintenant le trio va-t-il pouvoir échapper aux gens du cirque ?

  4. Odile dit :

    ta réponse me fait sourire …
    je pense qu’Yvette est .. déjà un Hêtre … … dont le côte poteau .. enfin un pilier .. permet à Batou de s’y appuyer et trouver la sécurité.. et son côté Dame de coeur .. de déployer l’envergure qu’il a réellement …
    très certainement .. naîtront 2 d’oeufs … des arbrisseaux ..

    sourire

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