La liste. Part 22

Sleeping gipsy girl

La vieille sifflote gaiement la carmagnole pendant qu’elle découpe le pain. Son détachement au regard de sa mort annoncée me remplit d’admiration. J’aimerais avoir la même sérénité face à la mienne.
Je hume les odeurs qui m’entourent, la rivière, le bois, le camp, le feu, la vieille… Un peu désagréable la vieille, amoindrie celle de Liberté qui réveille en moi le désir et puis le fumet tout particulier d’Yvette.
Je ferme les yeux.
L’odeur du café se fait sentir, forte et bravache.
Un léger bruit derrière moi, un tissu qui frôle mon visage et le parfum de ma femme qui envahit tout mon espace sensoriel.
J’ouvre les yeux sur un spectacle admirable.
Deux longues jambes qui partent vers un ailleurs sombre et douillet, je discerne une toison bouclée qui m’appelle dans la pénombre de la jupe d’Yvette.
Ma main monte le long de cette peau si douce de l’intérieur des cuisses, effleure la motte fendue comme la terre par le soc.
Un petit cri… Les jambes se plient et se détendent soudain pour me révéler la lumière.
Ma douce me regarde avec des étincelles dans les yeux.

– “Bonjour mon homme.
– Bonjour ma femme. Je te présente… Euh… Comment t’appelles-tu la sorcière ?”
Son regard me transperce et la peur monte en moi.
– “Appelle moi Maria !
– Maria, Yvette… Yvette, Maria…”
Les deux femmes se jaugent comme seules les femmes savent le faire. Je me demande ce qu’elles peuvent lire en ces traits. Quelles sont les pensées qui les effleurent. La Femme restera toujours un grand mystère pour l’Homme…
Un sourire chaleureux sur le visage de Maria, une ébauche sur celui d’Yvette.
La vieille lui tend une tasse :
– “Café ?
– Oui, merci.
– Viens près de moi.
– …
– Allons ! Tu as peur ?”

Yvette contourne le feu et s’assied près d’elle.
La sorcière est comme transformée, elle pourrait même m’apparaître comme sympathique.
Elle pose la main sur le ventre de ma femme et le caresse rudement.
“Un bon ventre, un beau terreau pour de bonnes récoltes.”
Elle dépose un baiser de sa bouche hideuse sur la main d’Yvette.
Je lis sur son visage qu’elle est désarçonnée.
La vieille me jette un regard perçant et inamical et puis retourne la main dans la sienne.

Mon corps tout entier se crispe et la peur m’envahit. Je la vois cracher et essuyer avec sa robe, comme elle l’avait fait pour moi. Je me lève, prends mon gobelet de café et une tranche de pain. Je fuis encore plus sûrement qu’à Waterloo.
Plus je m’éloigne d’elles, mieux je me sens. Je me sens revivre, comme si le sang affluait de nouveau dans mes veines.
Je me dirige vers la voiture de l’Espagnol pour y déposer mon arme.
Il est là qui m’observe.
Un détail me choque pendant que ses yeux fixent intensément la gibecière. Pas un tremblement.
“C’est à la vieille ?”
Je sursaute. C’est bien lui qui a parlé d’une voix ferme.
Je m’efforce de l’ignorer et commence à m’éloigner.
Quelques pas rapides et il m’attrape par la manche.
– “Je t’ai posé une question !
– Oui ! Oui, c’est à la vieille ! Et alors ?”
Il pose la main sur son couteau, en évidence…
– “Et alors ? Dis-toi bien fils de pute que je ne te laisserai pas faire de mal à Archibald !
– Laisse-moi !
– Moi aussi j’ai un collier. T’as bien vu celui de Lancelot ? Tes esgourdes feront très bien l’affaire.
– T’avises pas de me menacer.
– Ahahahah ! Tu crois m’impressionner ? Celles de ta donzelle seront très bien aussi.”
Je lève le poing mais une douleur aigue à l’abdomen me retient.
Je baisse les yeux pour voir sa lame posée sur mon ventre. Quelques gouttes de sang tachant ma chemise.
“T’en veux plus ?”
Je recule d’un pas. Il me suit, le couteau toujours en pression. Je sens la lame pénétrer un peu plus. Je baisse le bras et il retire le sien.
“T’as compris ?”

Goya self&ndashportrait

Je m’en vais penaud en appuyant sur la blessure. Oui, le message est passé. Je crois savoir maintenant comment se comportera le reste de la troupe. Je vais à la rivière pour nettoyer la plaie. Je croise une Yvette au teint blafard, les yeux dans le vague.
“Yvette ?”
Pas de réponse. Elle me regarde, s’attardant sur la main et le sang.
“Qu’est-ce qu’elle t’as dit ?”
Pas un mot, mais une rapide succession d’expressions fugitives sur le visage. La colère, la tristesse, l’amour et d’autres que je ne saurais lire.
Elle s’éloigne, les yeux pleins de larmes.

Cette journée qui avait si bien commencé prenait une bien mauvaise tournure. Je lave la plaie à grande eau.
Je pense comme jamais je n’ai pensé. Il me faut un plan, plus que jamais, j’ai besoin d’un plan.
À peine cette pensée m’effleure-t-elle l’esprit que le plan se révèle à moi dans toute sa splendeur, dans toute sa clarté et dans toute sa méchanceté.
Je me dirige à grands pas vers la tente de mes gitanes.
Liberté m’accueille d’un grand sourire et la vieille m’ignore.
Je prends la petite fermement par le bras et l’entraîne à l’écart.

“Tu veux partir ?”
Elle est bousculée par ma violence.
– “Je sais comment ! Je sais comment mais pour cela j’ai besoin de ton aide.
– ???
– Tu vas aller à la voiture de l’Espagnol et récupérer la gibecière de ta grand-mère !
– Oui ! J’irais. Tu m’aimes ?”
Cette question inattendue me déstabilise et ma détermination se volatilise.
– “Écoute Liberté, c’est pas le moment !
– Oh, mais tu saignes ?
– L’Espagnol ! Tu prendras aussi mon couteau et ma hachette, tu as compris ? Couteau, hachette et gibecière.
– J’ai compris… Alors ? Tu m’aimes ?”
Je réalise tout à coup à quelle gamine j’ai à faire. Je ne sais que répondre… Je sais ce qu’elle désire entendre mais cela nous servira-t-il pour la suite ?
Elle se colle à moi et dépose un baiser sur mes lèvres.
“Oui ! Je t’aime ! Lorsque tu auras mes armes, garde les dans un endroit sûr !”

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Image – Sleeping gipsy girl – 1915 – Károly Ferenczy – licence :

Image – Auto-portrait – 1795 – Francisco de Goya – licence :

Texte – La liste – © 2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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6 Commentaires

  1. Pat dit :

    Retrouvailles tardives avec « la liste » et plongée en apnée dans ce roman toujours si brillant.
    La tension est à son comble, le mystère s’invite (qu’a dit la sorcière à Yvette) et Batou nage dans la confusion amoureuse.
    Belles phrases, langue savoureuse, sens du détail : de la belle ouvrage !
    Amitié.
    PAT

  2. lubesac dit :

    Je reprends ma lecture

    Toujours de nouveaux rebondissements et du suspense!

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La description des odeurs est très bien définie. Il s’y mêle de la poésie et une réalité pas toujours appétissante.
    Puis vient la lumière lorsqu’Yvette détend ses jambes.

    La scène de l’Espagnol jouant de son couteau est magnifiquement écrite.
    Tout se complique pour Batou avec son convoi de femmes.
    Le suspense se prolonge d’une manière continue. C’est un régal pour le lecteur.
    Amitié.
    dédé.

  4. Odile dit :

    Mauvaises augures .. sont celles que la Vieille maria a du annoncé à Yvette ..
    mais sont-elles les bonnes ..ne s’est-elle pas servie de son art divinatoire .. pour mener à bien les intérêts de sa Petite Fille …

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