La liste. Part 21

Liebesszene

– Merci Yvette, tu vois.. J’étais certain que tu saurais jauger la situation. Tu es pleine de bon sens, ce qui n’est pas toujours mon cas. Tu es ma moitié mon amour. Sans toi… Je crois bien que seul le gibet m’attendrait à bras ouverts.
– Ce que j’aimerais savoir mon Batou, c’est ce que tu veux faire de la petite après ?
– …
– C’est bien ce que je craignais. La polygamie est un péché.
– Oh, tu sais, moi les bondieuseries…”
Elle me gifle à nouveau. Cette fois la noirceur de mon regard lui insuffle la peur.
– “Monsieur Peltier. Dites-vous bien ceci. Nous avons convenu que personne ne se trouverait entre nous. Sachez, mon amour, que je suis catholique, baptisée et croyante. Dieu se trouve entre nous, mais comme pour vous il n’est pas une personne, cela ne vous dérangera pas ?
– J’en conviens madame Peltier, j’en conviens.”
Cette phrase prononcée à la va-vite la comble de bonheur. Oh, Yvette… Nous passerons bien devant le froc si tu y attaches autant d’importance.
– “Laissez-moi finir, Jean-Baptiste Peltier. Si je me plie à vos exigences quelque peu… Étranges en ce monde, j’ai bien l’intention de vous revoir dans l’autre. Aussi je vous fais le serment, vous m’entendez ? Le serment de passer ma vie à vous ramener auprès du berger. Si vous tenez à batifoler avec cette jeune personne, qu’il en soit ainsi. Je vous tannerais le cuir avec mes gifles. Mais soyez bien certain que je ne tolérerai pas qu’elle se mette entre nous.
– Madame Peltier. Si vous éprouvez du plaisir à me convertir, grand bien vous fasses. En ce qui concerne Liberté, sachez qu’elle restera une fleur piétinée dont je m’oblige à prendre soin. Vous êtes et vous resterez la seule et unique femme de mon coeur, icelui vous appartenant, laissez-moi le loisir de jouir comme je l’entends des autres parties de mon anatomie.”
Elle me gifle à nouveau et nous éclatons de rire.
Je me jette sur elle et nous roulons sur l’herbe grasse de la rive.
Elle passe sur moi et me pose la main sur la culotte avec un regard malicieux et interrogateur.
Pendant que je tente de réfléchir si j’en ai encore la force, la voilà qui se met à l’ouvrage.
Avant de m’abandonner aux vertiges de l’amour, me vient cette pensée :
“Tu devrais bien peser tes décisions Batou avant de te jeter dans une cage où résident deux fauves…”

C’est dans un état d’épuisement total que nous retournons au camp. Nous nous glissons dans la voiture de l’Espagnol et nous endormons.

Le 14 juillet 1815

Je me réveille en sueur, prêt à courir, je viens de jeter mon fusil en voyant la Garde s’écrouler. Waterloo…
Yvette dort encore.
Le curé de Sanchey dirigeait la contre-attaque. Mon frère Pascal et Lancelot se trouvaient à mes côtés lorsqu’ils se sont volatilisés comme happés par un boulet de canon.
Le Père portait l’uniforme et le chapeau du Patron. Il me regardait fuir avec un air de reproche. Tout cela m’avait paru si réel. J’aimerais crier pour chasser le cauchemar. Les premières lueurs à l’est m’indique qu’il doit être quatre heures du matin. Je suis pris d’une terrible envie de fumer, de boire, de faire quelque chose d’absurde destiné à chassé l’absurdité du rêve.
Pourtant j’y vois un sens, celui de ma conscience. Ainsi j’ai encore une conscience…
Je sors et me soulage sur la roue de la carriole.
J’aimerais être déjà loin d’ici, déjà au-delà des océans et si possible, laisser mes douleurs ici.
Le camp est endormi, les feux aussi.
Je prends un peu d’eau dans le tonneau de l’Espagnol et je m’asperge le visage. Je frissonne… L’air est frais au petit matin entre bois et rivière.
Je marche sans but essayant de rassembler mes esprits.
Une idée de génie ou de fou.
Il me faut trouver une arme. Un fusil comme dans la voiture bâchée de l’Espagnol ne fera pas l’affaire, trop long, trop voyant. Il me faut aussi trouver de la poudre et des munitions. La tâche me semble tout à coup irréalisable.
Liberté !
Elle me trouvera tout ça sans attirer l’attention.

La folle

Je m’approche doucement de la tente de la vieille et je soulève un pan pour tomber nez à nez avec la sorcière.
– “Que veux-tu ?
– Je voulais voir Liberté.
– Laisse-la dormir. Tu devrais avoir honte, un homme et une enfant…
– Mais je veux l’aider.
– Comment ?
– Je ne sais pas encore, j’ai besoin d’une arme, d’un pistolet…
– Prends le mien !”
À ma grande surprise, la vieille me tend une gibecière dans laquelle se trouve tout le nécessaire du parfait guerrier. Ce cirque est décidément plein de surprises. Je ne serais pas étonné d’y trouver un canon.
– “Merci.
– Ne me remercie pas. Tu devras m’emmener moi aussi !
– Mais comment ? Comment faire ?”
Si je m’étais volontiers représenté partager ma vie entre Yvette et Liberté, la vieille n’avait jamais fait partie de cette vision paradisiaque…
Elle rit.
– “Tu vas avoir besoin de moi, je l’ai vu dans le café.
– Du café ? Tu as du café ?”
Elle sourit.
– “Allume le feu, je t’en prépare une tasse. Tu as faim ?
– Oui.”
J’allume le feu pendant que la vieille fouille dans sa tente. Ce brusque revirement de situation n’est pas pour me plaire. Elle sort enfin avec son attirail. Devant mon air contrit elle dit :
“Ne t’en fais pas, je serais morte dans quelques jours.”
Je la regarde dans les yeux, cherchant à voir au-dedans. La sorcière remonte bien vite dans mon estime.
“Alors buvons un café à cette bonne nouvelle.”
Elle rit.

Lire la suite…

Image – Liebesszene – 1926 – Max Liebermann – licence :

Image – La folle – 2007 – John Manuel JMK – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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13 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Etrange cette conversation, ce jeu entre Batou et Yvette où des non-dits se disent!
    Nouvel élément pour corser l’histoire : la grand mère…
    Quelle inspiration!

  2. lubesac dit :

    Zut! Je cherchais la suite! Il faut attendre
    J’ai fait un bon parcours d’une traite. C’est ce quej’aime! Lire d’une traite sans lâcher le fil. Je suis davantage dans l’histoire, prise par elle. Et quelle histoire!
    Tu es un conteur génial Thierry à l’imagination incroyable!
    Merci pour ces bons moments de lecture

  3. pat dit :

    j’ai dévoré d’une traite mon retard impardonnable et viens de passer un excellent moment de lecture à lire “la liste”.
    juste un avis mais qui ne tient qu’à moi.
    Le personnage de batou devrait faire l’objet d’un seul roman. Tu as matière à lui consacrer un seul roman et il pourrait s’arrêter une fois ses méfaits aux amériques punis (cf la 14ème partie). Cela te permettrait de centrer ton intrigue sur lui essentiellement car c’est une matière réjouissante que ce batou.
    Je verrai la liste plus comme une saga, comprenant plusieurs romans et donc plusieurs époques. car le risque du désiquilibre du roman pourrait se présenter à toi, sauf si ton roman faisait 1000 pages (rires).
    enfin, ce n’est que mon avis et il n’engage que moi. En développant certaines scènes, en étoffant un peu, c’est un solide roman, cohérent et captivant que tu écrirais là !!! tes recherches accomplies, ton travail d’historien te permettrait de l’ancrer dans une époque plus resserrée dans le temps et te donnerait ainsi une liberté narrative encore plus grande.
    Bon, je vais devoir attendre la suite maintenant. mais écris d’abord toi. nous lecteurs nous patienterons sagement avant de nous régaler !
    amitié.
    PAT

  4. gdblog dit :

    pas de suite ;)
    superbe moment de comédie humaine, mélange entre étude de moeurs palpitante, la “petite” histoire qui continue et que l’on tente d’imaginer avant d’avoir la révélation de l’auteur et la “grande” histoire, celle de la saga que tu décris et celle de France et du monde occidental.
    Mille et uns bravos! Un très bon moment de lecture!!
    Bon dimanche

  5. pandora dit :

    Ben là pour le coup, je n’ai pas pu m’arrêter et je trouve que ta pause, même nécessaire, devient pour le moins cruelle…
    j’attendrai…
    Vilain garçon ;-))

  6. sandy dit :

    Bonjour,

    Voilà, je viens de lire la dernière partie et je me dis : “vivement la suite!”
    Après les tribulations de Batou, les complots, les histoires d’amour et d’Amour, les personnages secondaires qui prennent de la consistance, il va falloir patienter…soit, je vais patienter…

    Bonne pause, il en naîtra un nouveau souffle ce qui t’aidera dans la poursuite de La Liste.

  7. sandy dit :

    …………… tu as raison, c’est à en pleurer….
    Tu devrais écrire “La liste de la lassitude, partie 22″. “La lassitude de la Liste” me semble un peu trop dépressif.
    Tu devrais arriver à 50 lecteurs (faisons une moyenne quand même!)… je plaisante mais je comprends que tu te poses des questions : se dépenser autant dans une écriture qui semble passer au loin dans la brume de la blogosphère alors qu’un billet d’humeur draine 4 fois plus d’avis, c’est paradoxal.
    Cela voudrait-il dire qu’il faut écrire des billets d’humeur??? :o)

    Comme quoi… dès que tu exprimes un sentiment/intérêt commun au monde de la blogomare aux canards elle réagit… si tu commets une production originale qui ne la met pas directement en situation, un truc à lire, à toi, tes tripes, ton cerveau, c’est quasi silence radio? J’ai du mal à croire que ce se soit une peur de commenter, on peut s’exprimer dans un anonymat total… alors quoi?

    Sinon, pourquoi ne pas écrire La Liste en vue d’une édition papier comme tu le désires et se servir du blog comme planche d’essai, comme piste pour tester le prototype? Il y aura toujours des testeurs ou des cobayes qui seront ravis de servir ton écriture…

    Bon courage et bonne écriture.

    Amitiés et soutien ;-)
    Sandy

  8. grausseau dit :

    je viens de reprendre ma lecture interrompue il y a quelques temps et je m’abonne tout de suite ! Bon courage pour ce qui risque effectivement de devenir une saga…

  9. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Yvette s’inquiète pour le devenir de son couple.
    Elle craint la poligamie et surtout la jeunesse de la belle Liberté.
    La sorcière du cirque donne un pistolet à Batou le « justicier ».
    La vieille femme prépare le café pour le déguster avec Maurice.
    L’auteur en profite pour faire un lien sur toute l’histoire de ce breuvage, qui ne manque pas de citations:
    – Noir comme le diable.
    – Chaud comme l’enfer.
    – Pur comme un ange.
    – Doux comme l’amour.
    Je constate que tous ces dictons concernant le café, pourraient aussi bien se prêter aux qualités et aux défauts de Batou.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Merci Dédé. J’ai un peu de mal à me remettre à l’écriture en ce moment, cela reviendra et ainsi tu pourras etre à niveau. Quoi que j’apprécie ton retard qui fait vivre le site après la vague(lette). Amitié. Thierry

  10. Odile dit :

    Le discours d’Yvette ..me fait penser à certains conseils que j’ai reçu … au regard des hommes .. j’entend encore ma Mère me dire .. que si notre mari va voir .. ailleurs.. ce n’est pas important .. l’essentiel est d’être la Reine de son coeur …et la Maman de ses Enfants …
    Batou est de plus en plus humain .. saconscience qui le travaille … montre qu’il change …
    je trouve truculent .. la Grand mère .. et sa divination …
    sourire devin

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Rire. Parfois je me demande d’où sort tout cela. C’est bien la personnalité de Batou et cette prédiction qui se trouvent au cœur de cette intrigue.

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