La liste. Part 20

Sonntagskleid

Cette révélation me désagrège un instant. Si j’avais déjà entendu parler de ces relations incestueuses, jamais je n’y avais été confronté.
“Je me suis réfugiée chez ma grand-mère pour ne plus qu’il ne me touche. Ses mains, ses yeux, son souffle me dégoûtent. Son odeur… Son souffle écoeurant et avide lorsqu’il…”
Elle s’effondre à nouveau et je la serre tendrement dans mes bras. J’éprouve un sentiment coupable d’avoir désiré cette fleur que la vie avait déjà brutalement arraché.
“Je n’en ai parlé à personne sauf à ma grand-mère. Tu es le premier… L’autre fois c’était Bonaparte… Comme son père, une bête ignoble. Il m’a trouvé en train de pleurer. Il voulait me consoler disait-il… Il a levé ma jupe… Les mêmes yeux, le même souffle, les mêmes mains… Je n’ai plus de famille à part mamie. Emmène-moi ! Je t’en supplie Batou, sinon je vais mourir. Ils veulent m’entraîner dans leur enfer. Je préfère mourir. Mourir tu m’entends !” elle se lève brusquement et s’enfuit.
Je la suis, peinant à conserver le rythme tout en arrangeant mes vêtements.
Je la rattrape enfin.
– “Liberté ma belle, ne meurs pas. Je vais parler à Yvette.
– Non ! À personne ! Crie-t-elle hystérique.
– Juste à Yvette. Je lui dirais que tu dois fuir. Je lui dirais que… Je trouverais bien une raison.
– Oh, merci Batou, merci !”
Je comprends maintenant le jeu de Bonaparte et d’Archibald, leur réaction, le père et le fils soudés par l’interdit, soudés par l’abomination, soudés par le silence…
“Rentrons ! Nous allons prendre des chemins séparés. Je vais passer par la rivière et tu rentres directement.”
Je lui dépose un baiser sur le front.
Son visage empli de gratitude et de confiance me gâte le plaisir ressenti dans la cabane.
J’ai honte, un peu ? Non, ce n’est pas de la honte mais je porte maintenant en moi une partie de son fardeau. Je ne regrette pas de lui avoir confié ma semence, ni comment cela s’est passé. Je
regrette de n’avoir rien perçu de sa douleur. D’avoir vu une femme en elle alors qu’elle n’était qu’une gamine grandie de force.
Nous nous séparons mais je remarque son appréhension. Elle est soulagée d’avoir trouvé une oreille impartiale, de s’être trouvée un allié mais tout comme moi, elle craint les heures, les jours à venir. Archibald et Bonaparte ne sont pas des ennemis faciles. Quel parti prendra le reste de la troupe ? Il me faut un plan.
Je me baigne dans le Loir et la caresse de son eau paisible efface mes doutes.
Je vais parler avec Yvette, elle comprendra et son bon sens paysan me sera certainement de bon conseil.

Celle-ci se tient près d’un feu de camp sur lequel mijote une soupe.
Je m’approche d’elle et lui glisse à l’oreille : “Il faut que je te parle.”
Elle me renifle longuement. Une lueur de colère éphémère passe dans ses yeux.
“Mange Batou. Mangeons, partageons le pain comme la misère ou le bonheur mon homme.”
Cette phrase pleine de sens me laisse pantois. Yvette peut me surprendre, je ressens un profond amour et un profond respect pour sa personne. Elle ne sera jamais un objet pour moi, jamais interchangeable comme ces Archibald, Bonaparte, Italien, Liberté ???

Non, Liberté est à part. Je veux la protéger, lui enseigner comment et pourquoi prendre plaisir avec son corps. Mon propos est de lui enseigner la liberté.
Tout en mangeant, je pense qu’il me faut une arme. Un ou deux pistolet seraient des plus appropriés. Si je dois me battre contre les deux monstres, la hachette sera certes très utile mais quelque peu démodée.
Ces deux monstres… En quoi sont-ils plus monstrueux que moi ? Ils désirent la même fille…
Oui mais eux, ils l’ont flétri, souillé, humilié. Moi mes victimes ont bénéficié d’une négation propre et rapide alors qu’eux l’ont nié sans lui prendre la vie. Je sais aujourd’hui qu’on peut mourir sans rendre son dernier souffle. Je me promets de redonner la vie à Liberté.
– “Batou ?
– Mmmmh ?
– Tu rêves ?
– Oui… Je pensais à l’avenir. Viens ! Nous allons sur la berge, un peu à l’écart.”

Sunset in the Catskills

Bras dessus, bras dessous, c’est presque l’image que j’avais de nous à Orléans. Manque les beaux habits, l’enfant et le chien mais pas l’amour.
Nous nous asseyons sur le bord de la rivière, Yvette ôte ses sabots et met les pieds dans l’eau.
Je la regarde intensément, amoureux au plus profond de ma fibre.
Elle rit et me caresse doucement la main.
– “Ma femme, ce que j’ai à te dire est terrible…
– Quoi ? Ta gitane ? Je l’ai bien senti va. Ça fait mal, c’est vrai. Mais je tiens toujours ma parole et je t’avais dit…
– Yvette… C’est pire encore… Nous allons emmener Liberté avec nous.”
Des larmes perlent de ses yeux. Elle ne dit rien.
“Laisse-moi te raconter avant tout. Tu veux bien ? Garde bien présent à l’esprit que tu es ma femme, celle avec laquelle je veux vivre, vieillir et mourir. Rien ni personne ne se mettra entre nous.”
Un sourire douloureux se forme sur ses lèvres.
Je lui raconte ce que Liberté m’avait confié. L’inceste, la peur, le désir de mourir, la honte et le poids abominable qui pesait sur ses épaules de jeune fille.
L’expression de son visage change et sa moue devient grave. Elle me regarde enfin dans les yeux et me gifle.
– “Ça c’est pour ta liberté. C’est le prix que tu as à payer. Tu as raison. Nous devons arracher cette enfant des griffes de ces monstres. Mais comment s’y prendre ? Ils sont dangereux et armés.
– Je comptais sur toi pour un bon conseil…
– Laisse-nous dormir dessus. La route est longue jusqu’au Mans et d’ici là nous trouverons peut-être une occasion propice à l’évasion ou nous aurons le temps d’échafauder un plan.

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Image – Friedrich, Das Sonntagskleid – 2008 – Friedrich Heinz – licence :

Image – Sunset in the Catskills – 1862 – Alfred Thompson Bricher – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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6 Commentaires

  1. pat dit :

    Je n’ai pas encore évoqué le personnage d’Yvette qui est d’une force terrible au milieu de cette noirceur terrible. Courage, amour et certitude au milieu de ce chaos. Une beau personnage que tu décris avec beaucoup de sensibilité. Une lueur d’espoir.
    Ton talent de narrateur et ton imagination débordante m’enthousiasme !

  2. lubesac dit :

    Il fallait bien encore un nouveau drame.Dans cet univers clos se révèle un de ces secrets de famille caché.
    La solution va être dure à trouver. Que va-t’il sortir de la sagesse de la Yvette?

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    En fin de compte, Batou est un homme de coeur au milieu de ces personnages incestueux. Il demeure bouleversé par les confidences de la belle Liberté.
    Avec délicatesse, l’auteur décrit les souffrances de la jeune fille.
    Arhibald et Bonaparte deviennent des ennemis dangereux pour Maurice.
    Ce dernier rebondissement risque de perturber le voyage du couple pour le nouveau monde. Mais Yvette épaule son homme, avec beaucoup d’amour.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Bonjour Dédé, c’est intéressant ce décalage de ta lecture avec la parution, cela me replonge dans le contexte alors qu’après mon voyage en Bretagne, je suis un peu déconnecté de la liste. Merci de tes commentaires mon ami et bonne journée. Amitié. Thierry

  4. Odile dit :

    Yvette est vraiment .. une belle Âme .. et Batou devient de plus en plus attachant …
    Quelque soit le récit .. certaines valeurs primordiales .. sont la signature de l’Auteur …
    sourire

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