La liste. Part 2

La nature morte

– “Écoute-moi Batou, j’ai encore à dire… Oui, j’ai toujours préféré Pascal. Oui, j’ai été dur avec toi et les autres. Tu comprendras peut-être, mon premier né… J’ai maudit le petit caporal quand ton frère est tombé et j’ai dansé au retour de la monarchie en 14. J’ai pleuré en cachette pendant des mois, perdant le goût au travail…
– Pèr…
– Écoute Batou, écoute ! Je suis fier de toi mon fils. Fier que tu aies agrandi la ferme et de la manière dont tu l’as fait. Je voulais te demander pardon po…”
Une mauvaise quinte de toux, une légère crispation de la main et ce souffle, cette longue expiration qui semble ne plus vouloir finir.
Le Père vient de mourir.
Ses derniers mots me remplissent de joie et c’est rayonnant que je quitte la pièce, pour tomber nez à nez avec le curé.
“Jean-Baptiste ? Mais tu n’es pas…”
Je le bouscule en feignant une tristesse insondable.
Le regard interrogateur de Sandrine croise le mien. Elle ne perçoit pas de chagrin au fond de mes yeux mais elle comprend et je vois les siens se remplir de larmes.
J’aperçois André qui s’occupe des chevaux du curé.
– “André ! Il faut que je te parle !
– Batou ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas à Paris avec l’empereur ?”
Je le tire sans ménagement par le bras et nous entrons dans la porcherie.
“André, Père est mort !”

Mon jeune frère se met à geindre, comme s’il réalisait que le noir nuage qui le protégeait du soleil avait disparu et le laissait nu face à l’ardeur de l’astre solaire.
– “André, écoute moi. Je ne peux pas rester. Le curé m’a vu…
– Et alors ?
– J’ai déserté frérot ! Tu comprends ce que cela signifie ? J’ai abandonné l’empereur sur le champ de bataille. Personne, pas même le plus royaliste des royalistes, ne me pardonnera cela. C’est comme si j’étais mort, je ne suis plus rien. Je dois partir !
– Partir ? Mais où ? Comment ? Et nous ?”
Le visage d’André est décomposé. D’abord la mort du Père et maintenant celle du frère. Qu’allait-il faire, lui le bon à rien ?
“André ! Je vais prendre les sous du Père, je sais où il les cache. Toi tu auras la ferme et les deux vaches sont pour la dot de Sandrine. Tu m’entends ?”
André semble ailleurs. Après un moment, je l’entends qui marmonne : “Je suis le patron ! Je suis le patron !”
Du bruit dans la cour, nous sortons.
Le curé est là, consolant Sandrine qui pleure toutes les larmes de son corps. Le regard qu’il me destine ne trompe pas. Je baisse les yeux et me rends dans la maison. Je ferme la porte derrière moi et soulève la dalle devant la cheminée. Tout est là, les francs or et les titres de propriété.
Je me rends dans la chambre du Père et prends sa main dans la mienne.
“C’est moi qui te demande pardon papa. Je ne respecterai pas ta dernière volonté mais jamais je n’oublierai tes derniers mots. Repose en paix si tu le peux. Tu vois, je ne crois plus en dieu après tout ce que j’ai vu en accompagnant l’empereur. Pourtant, je suis sûr que tu seras bientôt avec maman et Pascal. Tu vois, c’est bête… Mais c’est maintenant que tu es parti que je commence à t’aimer.”
Je dépose un baiser sur son front et je sors.
La lumière dans la cour me fait cligner des yeux. Sandrine ne pleure plus et le curé attend dans sa voiture. André lui caresse les chevaux.

les coquelicots

Je prends Sandrine dans les bras, ma douce petite sœur.
“Sœurette. Je dois partir. Ne dis rien ! Demande à André. Je t’aime sœurette et surtout souviens-toi, les vaches sont pour toi !”
Je dépose un baiser sur ses joues encore humides et son regard triste s’imprègne pour toujours dans les profondeurs de mon cœur. J’ai le sentiment de la trahir elle aussi, comme j’ai trahi la France, mes camarades et le corse.
– “Curé ?
– Oui ?
– Tu peux m’emmener ? Je dois aller en ville.
– Viens, je voulais justement te parler.”
Je prends André dans mes bras et le serre longuement. Je lui glisse enfin deux Napoléons dans la main. Il rayonne, il est le patron.
“Adieu !”
Je prends place à côté du curé. Celui-ci ne dit rien et nous partons. Après un moment, lorsque la ferme est hors de vue, il se retourne vers moi.
– “Le corse est tombé. Bon débarras !
– Ne t’en fais pas curé, le père la violette n’est pas prêt de revenir cette fois.
– Dis moi Jean-Baptiste ?
– Oui ?
– Tu as bien l’intention d’aller voir les gendarmes ?
– …
– Si tu ne le fais pas, je le ferais moi.
– Laisse-moi deux jours. Le temps d’enterrer mon père et de mettre nos affaires au clair.
– …
– Au nom de l’amour de ton dieu, laisse-moi deux jours !

Gendarmes

Il ne répond pas. Il s’enferme dans le silence.
Que puis-je attendre de cette racaille de royaliste…
Soudain, mû par une impulsion incontrôlable, je le fais tomber de la calèche d’un violent coup d’épaule.
Mécaniquement, froidement, je stoppe l’attelage et je descends. Le curé geint au sol, son bras gauche faisant un angle grotesque avec son corps.
Je m’approche. Je vois enfin de que je cherche.
Je m’agenouille, prends la grosse pierre des deux mains et je me penche vers ce vermisseau arrogant.
“Jean-Baptiste ! Tu ne peux pas faire ça ? Je te les donne tes deux jours.”
Je lève les bras, appréciant le poids, la texture du minéral, sa chaleur.
“Je ne dirai rien ! Jean-Baptiste ! Non !”
Son visage disparaît, il s’affaisse littéralement sous le choc.
Comme dans un rêve, je retourne la pierre et la pose sur le chemin. Je soulève le corps et pose sa caricature de tête sur l’arme du crime. Mal m’en a pris, un filet de sang semble vouloir me narguer. Je le recouvre tant bien que mal avec du gravier et de la poussière. Soudain, tout m’apparaît vain et je réalise enfin que je viens d’assassiner un serviteur de dieu.
Pas un remord, pas l’ombre d’un sentiment. La pierre c’est moi…
Je fouille le coffre de la calèche, rien de bien utile, l’attirail des saints sacrements, deux ou trois objets personnels. Ah ! Une bouteille de vin qui est la bienvenue et puis précautionneusement enveloppé dans un torchon, du pain, du fromage et du saucisson.
Je casse une branche d’un des noisetiers du bas-côté et je me fais un balluchon contenant mon butin.
Je suis un déserteur, un voleur et un assassin.
Je viens de prendre une décision. Elle est d’importance.
Comme à Waterloo, mes tripes hurlent mon désir de vie. C’est là toute mon ambition.
Je passe près du cadavre et lui crache dessus.
“Tu me diras si l’enfer existe ordure !”
Je saute le fossé et prends la direction de l’ouest.
Le cadavre de la France, je le laisse à d’autres vautours. Je n’ai plus rien à faire ici. À l’ouest ! À l’ouest, il y a l’Amérique où les français sont appréciés depuis La Fayette. C’est là que je vais revivre…

Les champs

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Image – 1,2 et 4 – Vincent van Gogh – licence :

Image – Edouard Detaille – Les gendarmes – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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20 Commentaires

  1. Arc-en-ciel dit :

    Nous voilà bien parti Thierry ! je te lis avec un grand plaisir ; où Batou nous mènera t-il ? ! Le Nouveau Monde en perspective ?… des questions aux quelles je me ferai un plaisir de trouver réponses en lisant la suite ! passionnant !
    Bien à toi Thierry, bisou !

  2. pat dit :

    Nous sommes emportés par ton sens de la narration rare. je lis les phrases sans parvenir à détacher mon regard de l’écran. je vois ce que tu écris, imagine la suite et te maudis parce que c’est déjà fini.(rires).
    l’énergie que tu insuffles à ton style, ce sens du rythme, cet enchaînement d’événements sans temps mort force l’admiration et le respect.
    “go west young men” comme s’écriait-l’autre…
    L’aventure à laquelle tu nous convies promet de grands moments d’écriture et de lecture !
    et bravo pour le choix iconographique qui ajoute à l’ambiance et nous transporte un peu plus encore !
    amitié.
    PAT
    PS : je vais débuter l’écriture d’une nouvelle sur l’Ouest également. elle se situera vers les années 1880-1890. moins ambitieuse que ton roman certes (rires). mais il sera intéressant de voir nos univers se confronter à l’ouest américain !

  3. lubesac dit :

    Il les accumule les charges ce Batou!Enfin c’est la malchance qui s’acharne.
    Tu nous tiens tant en haleine que l’on a déjà terminé la lecture sans s’en apercevoir.
    Et hop! on part aux Amériques! pas le choix

    Un très bon point pour le choix des illustrations
    Bises
    Lucette

  4. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La mort du vieillard dans ce milieu rural est décrit avec le réalisme de cette époque.
    Malgré la fin de son père, Batou est heureux des dernières phrases du trépassé.
    Avec la délicatesse des mots, le narrateur laisse les regards exprimer en silence, la mort du patriarche disparu.
    Très vite, les biens sont partagés oralement par le grand frère.
    Les étreintes familiales démontrent un amour réel, mais il est pudique et caché, par la rudesse de la vie.

    Le surnon du “père la violette” a poussé ma curiosité a en savoir davantage.
    La fleur était le signe de rallliement des Bonapartistes.

    Question de survie, Jean Baptiste envoie le curé devant son dieu, en lui écrasant le portrait avec une grosse pierre.
    Si le visage n’est pas très présentable, son âme ne l’est pas davantage.

    Le déserteur est passé à un stade supérieur, à présent, il est assassin.
    Pour assouvir son désir de vie, il n’avait pas le choix.

    L’écriture demeure d’une grande qualité, et le texte est magistralement illustré.
    La suite promet d’être mouvementée.
    Amitié.
    dédé.

  5. callivero dit :

    et bien, ça commence fort !

  6. yannick dit :

    Bonjour thierry,
    eh bien ça part fort; j’aime bien, il n’y a pas un seul temps mort. te serais-tu lancé dans l’écriture d’un roman? si c’est le cas bon courage (je me dis que cela doit être terriblement dur). cela part sous les meilleures auspices: l’Amérique rêvée. j’attends la suite avec impatience.
    penses-tu proposer “tatewi”, ” le contraire” et “vous avez dit messie” en pdf? j’aimerais bien comme cela je pourrais les imprimer et en faire profiter des gens qui aiment lire de belles histoires.
    j’espère aussi que tu as proposé ces textes à des éditeurs, ils sont excellents.
    je te dis à la prochaine
    amitiés
    Yannick

  7. Christian dit :

    Le souffle de la narration – alors oui, sacrée belle saga, en perspective! – porte excellemment dans cette page rude ce formidable aiguillon de survie chez le héros. Et on va le suivre de près (ah, cet appel du nouveau Monde!…)!

  8. gdblog dit :

    hé bé ….
    L’a pas l’air très commode lui … en tout cas superbement écrit, comme d’habitude!! La mise en place est un régal, … à suivre.
    Amitiés,

    ps : j’ai pensé à toi en faisant mon “silence” du jour …

  9. pandora dit :

    Le décor est bien planté et ton personnage prend du corps…
    Va pour les Amériques alors ;-)
    Vivement la suite, même si tu vas avoir besoin de souffle dans cet exercice de longue haleine. Je suis impatiente de voir ce que ça donne ;-)

  10. sandy dit :

    Bonsoir,

    Quel rythme pour ce deuxième épisode !

    La fin du père est terriblement réaliste avec une retenue conforme à ce qu’on peut imaginer dans ce milieu et à cette époque.
    Quant à la fin du curé, elle est magistrale, j’adore (pourtant, je n’ai rien contre les curés :o)

    Sandy

  11. Denis dit :

    Cher Thierry,
    Pat nous a réaiguillé vers ton blog que nous connaissons bien.
    Je dois juste avouer qu’il m’est difficile de lire de longs textes sur l’écran. Non par maladie, mais par lassitude des yeux.
    Alors, j’ai imprimé la part 1 car le thème historique me passionne et je pense avoir grand plaisir à te lire
    Seras-tu publié pour ce texte?
    Je te promis d’imprimer les parties une par une pour me faire un livre, et là j’ai plaisir à lire surtout grâce à tes illustrations très belles : Van Ghog, pour Austerlitz, on en redemande
    Amitiés
    Denis

  12. Quelle trempe, ce héros!! Bon, il a dû bouffer du curé quand il était petit, il y va un peu fort quand même, non?, mais l’épopée commence sur les chapeaux de roue si l’on peut dire et j’aime beaucoup ça! Je continue, ruée vers l’Ouest!!

  13. Gilles Arnaud dit :

    Salut l’ami,

    Je me range à l’opinion de tous : un départ sur les chapeaux de roues.

    Les liens font de ce roman 2.0 un exercice historique qui rendrait jaloux plus d’un prof d’histoire…

    • Thierry dit :

      @ Gilles : Oui, les liens, ils vont s’estomper peu à peu pour certainement reprendre avec l’Amérique. La période napoléonienne est fascinante. Amitié. Thierry de Germanie

  14. ceci est un roman épique ! et tiens, pourquoi je pense à Kleist ? sans doute ton art de ne pas penser unique.

  15. Odile dit :

    Bonsoir Thierry,

    Ce que j’apprécie toujours que cela soit pour ce roman là …ou pour les autres …que j’ai eu un grand plaisir à lire …
    c’est de pouvoir visualiser les scènes.. en silmutané …
    d’assister au dernier souffle du Père … après son adieu émouvant à son Puiné.
    la Tendresse bourrue vis à vis de son Frère.. qui se transforme en douceur par rapport à la plus Petite.
    Ce rapport de force avec le Curé .. un terrible bras de fer …
    Sa survie qui l’amène à être d’une violence terrible !
    Et sa liberté .. qui lui donne des ailes …
    Au niveau du ressenti … c’est sensationnel ..
    merci

    Odile

    • Thierry dit :

      @ Odile : Ton commentaire me comble de joie car c’est bien ce que je recherche dans l’écriture, donné le plus de place possible au lecteur afin qu’il génère ses propres images. Merci Odile, tu verras que c’est plusieurs libertés qui intéressent Batou. Sourire.

  16. Elsamuz dit :

    Il a mis la main dans une drôle de spirale le Batou ^^ Très belle narration, j’adore ! Bravo Thierry :))

    • Thierry Benquey dit :

      @ Elsa : Oui, tu ne reconnais pas une des caractéristiques propres de l’homme (le garçon) : Se laisser porter par les évènements ?
      Merci pour le compliment. Je t’embrasse.

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