La liste. Part 18

Degas

Son insistance, son regard, Bonaparte, Liberté et son air de défi, je commence à comprendre que je me suis imbriqué dans leurs affaires de famille. Quelles sont leurs lois ? Elles sont étranges. Pourquoi mettre la vie de sa fille en danger ? Pourquoi insister pour que je voyage avec eux, pour que je fasse ce lancer ? Il ne s’était rien passé sous le saule… Que lui avait raconté Bonaparte ?
Le deuxième lancer échoue tout aussi lamentablement. Je me retourne pour faire part de mes doutes à Archibald quand celui-ci en me regardant droit dans les yeux, pose ostensiblement la main sur la crosse d’un pistolet.
Je baisse les bras. Advienne ce qu’il doit advenir.
Je reprends la hachette et je remarque que le manche en est légèrement vrillé. Je prends note de ce détail d’importance, retourne à mon point de lancer. Je soupèse l’objet, je caresse le métal et le bois, je m’imprègne de sa forme. Je lance et cette fois elle se fiche dans le billot avec un bruit mat. L’assemblée applaudit !
Je retourne la prendre et je sors mon mouchoir de ma poche. Je le plie afin qu’il ne fasse qu’une bandelette étroite et je le pose sur le billot de manière à ce qu’il pende en travers. Je le fixe en mettant un morceau de bois. Je compte mes pas, un, deux, trois… Je ne sais pas ce qui me prends, la volonté d’en rajouter, le désir d’être admiré ou simplement une provocation et je fais deux pas de plus.
Je vérifie le fil de la lame. La hachette est bien tranchante et devrait couper la toile sans problèmes. Je prends une profonde inspiration et vise plusieurs fois en tendant le bras. Le silence…
Je lance…
Le bruit sec, les deux morceaux d’étoffes qui pendent mollement et le rugissement des spectateurs. Liberté trépigne de joie puis s’élance vers moi et me dépose un baiser sur la bouche. Je suis fier de moi mais je ressens comme une onde de colère qui provient de ma gauche. Je me tourne dans cette direction pour croiser le regard noir d’Yvette qui semble projeter des éclairs.
Liberté est déjà au pied de l’arbre, le visage rayonnant et pleine de confiance. Quelqu’un plante un clou et y enroule une mèche de ses beaux cheveux couleur de nuit. Je me réjouis de la longueur appréciable de sa chevelure.
Le silence se fait, une toux ici ou là.
Seul le feu crépite et j’apprécie que cet instant m’appartienne.
Je reprends la hachette et la fait voler plusieurs fois dans les airs afin de bien prendre mesure de son poids. Lorsqu’elle retombe pour la dernière fois dans ma main, je la lance immédiatement et
elle se fiche dans l’arbre. Des cris d’horreur retentissent rapidement suivis de rires et d’un tonnerre d’applaudissements lorsque Liberté s’éloigne de l’arbre avec un regard furieux et proférant des insanités à mon endroit. La hachette lui a éraflé l’oreille alors que j’avais visé au milieu de la mèche. Je réalise enfin ce que ma suffisance aurait pu provoquer et mon coeur manque un battement dans ma poitrine.
“Mes amis, Batou va nous accompagner jusqu’au Mans et il va payer son voyage avec ce nouveau numéro : Le Lanceur de Hachette. Je ne lui confierai cependant plus ma fille, il devra se contenter d’Yvette.”
Les gens applaudissent et hurlent des “Hourra !”
Sa dernière phrase résonne en moi comme une menace.
Je cherche Yvette du regard. Elle a disparu.
Je vais prendre la hachette et j’ôte aussi discrètement la mèche de cheveux de Liberté.
Je la porte à mon nez et hume son parfum.
Je la désire ardemment et je me jure de la déflorer avant Le Mans.
Je t’emmerde Archibald et toi aussi Bonaparte.

Renoir

L’excitation liée à cette pensée semble me donner une force inépuisable, une arrogance démoniaque. Il me semble que je viens de comprendre le plaisir que j’éprouve au pouvoir, le pouvoir sur les autres. Prendre une vie c’est le pouvoir, prendre une fille c’est le pouvoir. Je suis grisé un instant.
J’ai peur maintenant et je me précipite vers la voiture de l’Espagnol.
Yvette est là…
J’ai besoin d’elle, je voudrais entrer en elle, tout entier et laisser ce monde aux loups. J’ai peur d’être un loup…

– “Yvette ?
– Quoi ? Dit-elle excédée.
– Je voudrais te raconter.
– Me raconter quoi ?
– Tout. Mais je pense : Enfin presque.”
Elle se décontracte. Je grimpe et je pose la tête sur son ventre.
– Mais qu’est-ce que tu fais ?
– J’écoute mon enfant.
– Rooo ! Il n’y a rien à entendre, c’est bien trop petit.
– C’est un garçon ou une fille ?”
Elle éclate de rire.
– “Dieu seul le sait. Je ne sais même pas si je suis enceinte, c’est juste une sensation, un sentiment. Tu es un imbécile !
– Je sais…
– Tu sais Batou. Tu peux l’avoir la gitane, vous les hommes vous êtes tous les mêmes. Mais tu es mon homme, moi je suis ta femme et personne ne pourra jamais se mettre entre nous.
– Yve…
– Raconte-moi.
– Je suis Jean-Baptiste Peltier et je viens d’un petit pays du côté d’Épinal qui s’appelle Sanchey. Je suis un paysan et…”

Je lui raconte tout, enfin presque. Je lui raconte la ferme, le Père, la mère, Pascal, André et Sandrine. Le séminaire et le tirage au sort qui m’avait épargné ainsi que le remplacement pour agrandir la ferme. Elle approuve en bonne paysanne. La guerre, la frénésie de la campagne de France où nous volions de victoire en victoire, Waterloo et la perte de mes illusions, le retour du déserteur, voleur et le meurtre du curé. Elle pleure à cette évocation et je pleure avec elle. Je lui raconte la fuite, Tonnerre et les gendarmes, la fuite à nouveau et notre rencontre. Nous rions ensemble à l’évocation de ces instants, son empressement à me recevoir chez elle, son besoin intense de chaleur humaine. Je lui raconte enfin le voyage parisien, la mission pour les comploteurs, la rencontre avec Lancelot, Marcelle et La Fayette. Au point Marcelle, je reçois une gifle. Au point La Fayette, elle pousse de grands “Oh !”, de grands “Ah !” et m’exprime toute la fierté qu’elle éprouve que son homme ait côtoyé un héros de telle renommée. Elle me raconte sa vie d’avant, sa pauvre vie dans la masure. Son promis qui couchait avec toutes les filles du village, un bon parti son promis, il avait quelques biens. Lui qui n’était jamais revenu et la solitude, la terrible solitude… Elle qui avait découvert l’amour avec cet expert, elle y avait pris goût et tout d’un coup plus rien, rien que ce lit vide et froid. Elle me raconte avec difficulté comment elle a couché avec le bourgeois pour quelques sous. Nous racontons nos vies comme on scelle un pacte.
Je pose enfin la tête sur ses genoux et elle me caresse longuement les cheveux. Peu à peu, son fumet intime est irrésistible et nous faisons l’amour, avec violence et avec passion.

– “Je t’aime Batou, mon homme.
– Je t’aime Yvette, ma femme.”

Avons-nous encore besoin de passer devant un prêtre ? Elle me prend comme je suis, face à Dieu s’il existe, je la prends comme elle est. Nos promesses sont des mots de coeurs, des mots qui ne seront jamais prononcés mais que nous vivrons tous les jours.
Je t’appartiens et tu m’appartiens. Moi le Batou, je reviendrai toujours à toi. Tu es ma moitié Yvette, personne ne peut se passer de sa moitié.
Nous avons scellé un pacte et le sceau se trouve au chaud dans son ventre. Rien ni personne ne pourra briser celui-ci, seule la mort…

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Image – Miss Lala au cirque Fernando – 1879 – Edgar Germain Hilaire Degas – licence :

Image – Au cirque Fernando – 1879 – Pierre-Auguste Renoir – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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7 Commentaires

  1. pat dit :

    Toujours aussi entrainant et maitrisé tant dans l’intrigue que dans l’étude fouillée de la complexité de Batou.
    La scène des confidences entre deux solitudes qui se rejoignent et se trouvent est toute en émotion, en violence et en aveux.
    Bravo…et la suite que je vais dévorer !

  2. delphine alpin ricaud dit :

    Bonjour Thierry! je viens de dévorer, d’avaler les trois derniers épisodes de ce récit, dont je me promets de lire le début absolument héhé. Tu joues avec tes personnages insolemment et tu les rends ainsi terriblement humains. j’adore! Amitiés.

  3. lubesac dit :

    Dur le jeu de la hachette!
    Thierry tu joues vraiment avec tes personnages et tu n’évites aucune situation délicate : pouvoir de l’auteur qui fait ce qu’il veut!On va de rebondissement en rebondissement avec une variété de scènes étonnante! Quelle imagination!
    on! c’est toujours aussi entrainant, captivant!

  4. pandora dit :

    La gourmande que je suis a dévoré les trois épisodes mais je crois que dans le genre gourmand, le Batou n’a rien à m’envier ;-)
    Les jeux du cirque vont commencer et j’espère que Liverté n’y laissera que des cheveux et pas des plumes !
    Lecture toujours autant captivante et une belle histoire d’Amour en bonus.
    Je disais pas du Roméo et Juliette mais une histoire plus compliquée et contrastée où le désir n’est pas l’amour et où l’amour s’accompagne aussi de désir ;-)
    Bonne soirée et merci Thierry

  5. sandy dit :

    Alors Thierry?

    Tu dois être heureux non?
    Tout le monde veut dévorer La Liste et ses personnages…
    Allez, Chef, continue la préparation du repas 3 étoiles!

    J’ai apprécié les jeux du cirque, on se croirait à une époque lointaine où l’excitation du sang hypothétiquement à répandre déchainait le public de l’arène.

    Sinon, Batou nous montre une nouvelle fois les 2 phases de sa personnalité : noire avec sa violence, ses pensées de vengeance et blanche dans sa tendresse auprès d’Yvette, son désir de paix et de sérénité de l’âme.

  6. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le troisième lacher de hache est décrit d’une manière remarquable.
    Le lecteur vit ces instants de dangers pour la belle Liberté, en restant suspendu au sifflement de l’arme.
    Maurice envoie son dernier lancer qui éffleure l’oreille de la jeune fille.
    Yvette n’apprécie pas les exploits de son homme.
    Grisé, Batou pense déflorer Liberté, avant d’arriver au Mans.
    L’écriture est vive et ne manque pas de poésie, malgré les ardeurs violentes de Jean-Baptiste.
    Ce dernier sait aussi être doux comme un agneau, dans les bras de sa promise.
    Le suspense demeure !
    Amitié.
    dédé.

  7. Odile dit :

    Ou comment.. se faire qualifier …puis
    disqualifier …. ou l’égo masculin recadré…
    sa Yvette et Batou … donnent la définition exacte .. du verbe Aimer ….
    sourire Râ dieu

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