La liste. Part 17

La baigneuse

Je la trouve extraordinairement belle, la voir nue et provocante… Elle n’est plus une gamine ! C’est une femme que j’ai sous les yeux.
Son rire se fige, elle regarde un point situé derrière moi et s’enfuit en arrachant ses vêtements de la branche.
Un bruit métallique.
Je me retourne doucement, contrôlant mes gestes car j’ai reconnu le son d’un chien que l’on arme.
Je vois Bonaparte qui me fixe en pointant un pistolet vers moi, un sourire mauvais affiché sur le visage. Il reste un moment dans cette position, une éternité à mon goût. J’attends la détonation avec le peur au ventre mais il abaisse doucement le chien et me fait non de la tête, signe qu’il souligne avec son arme.
Je ne doute pas un instant qu’il est un tireur d’élite et je ne bouge pas d’un poil.
Il s’en va enfin et je me décontracte.
Je suis troublé par l’envie irrésistible qui me ronge de prendre Liberté, un ordre impétueux de la nature, une mise en demeure de féconder cette terre fertile.
Est-ce là ma vision de l’amour ? J’avais déjà éprouvé les limites de ma fidélité à l’égard de l’empereur et d’Yvette. Est-ce que la vie, ma vie n’était que prendre sans me soucier des autres ? Qu’était-il advenu de ce jeune Batou qui devait devenir prêtre ? De celui qui combattait pour la France ?
Je commence à réaliser que Waterloo avait beaucoup plus de sens pour moi que la simple défaite de l’empereur.
Ce que j’étais, ce que je croyais être s’était volatilisé sur le champ de bataille. Mon âme avait suivi celles de ceux qui y étaient tombés…
Peut-on mourir sans mourir ?
Une barrière, une défense s’était écroulée et me laissait nu comme un morceau de bois brut.
Pourrais-je me sculpter à nouveau aux Amériques ? Reprendre une apparence humaine ?
Comment Yvette pouvait-elle m’aimer ? Elle ne savait rien de moi… Je ne savais rien d’elle…
L’amour est-il la connaissance de l’autre ?
Je me déshabille submergé par ces pensées. La fraîcheur de l’eau me fait du bien, il semblerait que le tourbillon de ma tête s’apaise.
Les sentiments que j’éprouve pour Yvette sont pourtant vrais. Bon, elle n’est pas la femme de mes rêves mais cette volonté de partager ma vie avec elle n’est pas une illusion.
Il faut que je retrouve le contrôle de moi-même.
Pourtant, je sais bien au fond de moi que si l’occasion se présentait avec Liberté, je céderai avec délice à la tentation.
Du bruit…

Je me retourne le coeur battant, craignant Bonaparte, désirant Liberté.
Yvette se rapproche et entre dans l’eau. Elle affiche un air serein que je ne lui connais pas. Elle rayonne. Elle tourne autour de moi en me souriant.
“Batou…” dit-elle doucement.
Je plie les genoux et disparaît sous la surface, cherchant à masquer mon émoi, cherchant un point de référence.
Lorsque je remonte, le visage d’Yvette se colle au mien.
– “Batou, mon ventre me dit que je porte ton enfant.
– Quoi ?
– Je le sais, je le sens. Ton enfant Batou…”
J’aurais voulu exploser de joie mais les derniers événements, Liberté, Bonaparte… C’est avec colère que j’accueille cette nouvelle.
Son sourire s’efface, dans un réflexe elle lève la main comme pour se protéger.
Je la prends dans les bras en m’efforçant de lui cacher mon visage.
“N’aies pas peur Yvette. Jamais je ne lèverai la main sur toi.”
Elle me repousse pour me regarder dans les yeux.
– “Batou ?
– J’ai des problèmes Yvette. Fais-moi confiance, tu comprendras lorsque je te raconterais.
– Archibald veux te parler, dit-elle un peu froide.
– Merci, j’y vais.”

Je jette un regard par-dessus mon épaule en m’en allant. Je m’attends à voir une Yvette la tête basse, se laissant aller à d’exécrables jérémiades, pire des pleurs. Non, c’est l’image d’une femme respirant le bonheur qui s’offre à moi. Ses gestes simples pendant qu’elle se lave provoquent mon excitation, comme dans la masure.
Décidément, je ne comprendrai jamais les femmes et je le crains, je ne me comprendrai jamais non plus.

Lorsque j’arrive au camp, les feux sont déjà allumé et il y règne une bonne odeur de nourriture. Je remarque des gens que je n’avais pas encore vu. Des couleurs, une explosion de couleurs. Archibald me fait signe et je me raidis en voyant Bonaparte qui lui souffle quelque chose à l’oreille. Ils rient…
Je crois que Bonaparte à l’intention de jouer avec moi et cela ne présage rien de bon.

– “Batou, viens t’asseoir avec nous !
– Tu voulais ?
– Je voulais savoir ce que tu comptes faire ?
– Pardon ?
– Hahaha. Tu m’as l’air ailleurs. Des problèmes ?
– Non, non ! Tout va bien…
– Ah ? Et bien tant mieux ! Demain nous prenons la route pour Le Mans. C’est ta direction, ne voudrais-tu pas faire le chemin avec nous ? Tu épargnerais ainsi quelques sous pour ton voyage vers l’ouest.
– C’est une bonne idée, du Mans à Saint-Nazaire la route est déjà assez longue.
– Bien ! Sais-tu faire quelque chose de tes dix doigts à part massacrer sur le champ de bataille ?
– ???
– Je veux dire quelque chose d’artistique, d’exceptionnel, de remarquable ?
– Euh… Non ! Enfin si ! Je suis très bon au lancer de hachette.
– Intéressant… Mais bon comment ?
– Je ne sais pas t’expliquer… À la ferme, je pouvais tuer un rat à cinq mètres.
– Avec une hachette ? Tu m’en diras tant. Prouve le !
– Mais comment ?
– Liberté ! Viens voir là ma belle.”

La bohémienne

Elle arrive de son pas léger, mon trouble doit être manifeste car je vois comme une lueur d’acier passer dans le regard de Bonaparte. Elle s’assied à coté de moi et me pose une main sur la cuisse. J’ose à peine la regarder mais je vois bien le regard de défi qu’elle adresse à son frère. Dans sa main, une fleur.
– “Liberté, Batou est un excellent lanceur de hachette. Aussi, tu vas te mettre devant cet arbre, nous allons attacher une de tes mèches de cheveux sur le coté et il va la couper d’un lancer. Tu as peur ?
Non, je n’ai pas peur.
– À cinq mètres disais-tu ?
– Archibald, ta fille ? Cela fait longtemps que j’ai quitté la ferme. Je ne sais pas…
– Alors disons trois mètres. Bonaparte, donne une hachette au Batou !”
Je prends l’outil en main, le soupèse, trouve son point d’équilibre. Elle est à peu près semblable à celle de la ferme. Je me lève et la lance sur un billot posé non loin. Elle arrive avec le manche.
– “Tu vois ! Je ne suis plus capable. Laisse moi m’entraîner un peu, chaque hachette est différente. Je…
– Tu as trois lancers d’essai et après Liberté !”

Lire la suite…

Image – La baigneuse – 1864 – Jules Laurens – licence :

Image – La bohémienne – 1890 – William-Adolphe Bouguereau – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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8 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Ah! l’éternel masculin qui convoite toujours une autre femme que celle qu’il a !
    Mais çà va lui jouer des tours…
    Comment comprendre son comportement devant l’annonce de sa paternité? Colère contre lui-même?
    La vie va encore lui jouer des tours avec ce terrible jeu de hachette!

    Quel esprit fertile en inventions, ce thierry!Il rebondit sans arrêt.

  2. pat dit :

    De la belle ouvrage et une belle scène d’introspection quant aux doutes et questionnements de ce cher Batou. L’annonce de sa paternité le laisse perplexe et j’aime ce contraste, ces zones d’ombre que lui-même a du mal à comprendre. Et ton talent de narrateur me pousse sans se faire prier à lire la suite…

  3. Edouard dit :

    Thierry, pourriez-vous me jurer que vous ne prenez rien pour doper votre imagination?

  4. sandy dit :

    J’aime bien beaucoup les émotions diverses qui fusent de ce texte…

    On y croise le doute du héros, si prompt à se laisser submerger par ses sens.
    On y croise la vie : l’amour, le désir, un nouvel être en devenir.
    On y croise la mort : un fusil pointé sur le héros, le défi à la hachette.

    Le lecteur s’approprie ces 3 éléments ce qui le pousse à tourner la page………………. pardon, à cliquer sur la suite…

  5. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La beauté de Liberté déboussole totalement les sentiments de Maurice.
    Yvette annonce avec délicatesse que son ventre porte un enfant de Batou.
    Ce dernier réagit mal à cette joyeuse nouvelle.
    En fin de compte, l’homme en pince pour la Liberté.
    Par un défi inattendu, l’auteur met le Marie Louise dans une position très délicate.
    Ce dernier doit faire un lancer de hache dans un numéro de cirque, en visant dans la direction de la divine liberté.
    Le narrateur, avec talent, met notre héros à l’épreuve…ainsi que nos craintes.
    Le suspense est à son apogée.
    Amitié.
    dédé.

  6. Odile dit :

    C’est diablement humain .. et c’est divin …
    sourire

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Rire. Oui, je crois bien que si diable il y a, il n’a jamais été ange mais bien humain, il nous connait trop bien. Ou alors, il aurait pris des cours intensifs auprès de Lilith ?

  7. Odile dit :

    .. chaque femme .. n’est -elle pas une Lilith .. plus ou moins ?
    et ce .. pour le plaisir des 2 partenaires …
    enfin il me semble ..
    sourire

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