La liste. Part 16

L'écuyère

Je veux courir vers ma femme lorsqu’un signe impératif d’Archibald me rappelle à l’ordre. La mission…
“Yvette, je viens tout de suite !”
Cette lettre de La Fayette qui me brûle maintenant la poitrine. Je veux de toute façon m’en débarrasser au plus vite.
Je grimpe sur la roulotte d’Archi mais la place est prise par Bonaparte qui me gratifie d’une grimace énervée.
– “Descend mon fils, va rejoindre ta soeur. Le bonjour Batou, tu es arrivé depuis longtemps ?
– Pas même une heure. Il y a eu des problèmes à Paris, je crois que Lancelot est mort mais j’ai la missive du marquis.
– Nous allons sortir de la ville, nous camperons à l’ouest. Donne la lettre à l’italien, il est dans la roulotte et puis file rejoindre ta belle. Tu peux pas savoir ce qu’elle nous a enquiquiné avec ses Maurice par là, mon homme par ici.”
Nous rions de bon coeur bien que le mien conserve un goût amer de notre dernière conversation.
Monter dans une voiture qui se déplace est moins facile qu’il n’y parait, surtout lorsque la porte est close. Je m’allonge de tout mon long au plus grand plaisir de Liberté et des passants. J’arrive enfin à y pénétrer.
L’italien est assis là comme une statue et c’est à croire qu’il n’a pas remarqué mon intrusion.
Pourtant il parle :
– “Tu as bien travaillé Jean-Baptiste. Tu as bien mérité ta récompense. Yvette a votre passeport Monsieur Bontemps. Tu sais… Si tu voulais encore travailler pour nous, tu pourrais avoir beaucoup plus.
– Non merci ! J’en ai assez de fuir, de me cacher, de mentir. Je voudrais me faire une vie sans ces soucis. Massacrez-vous entre vous si le coeur vous en dit. Ce pays m’a tout donné et m’a tout repris. J’en ai fini ! De plus il y a eu des problèmes à Paris, la Sûreté était chez Lancelot et il y a eu des morts aux Tuileries. Un des vôtres travaille pour Vidocq.
– Ou bien Vidocq pense que l’un des nôtres travaille pour lui. Tu es comme un enfant. L’art du complot est bien plus complexe qu’un simple échange de lettres.
– Vous avez sacrifié des vies… Mais pourquoi ?
– La Fayette était indécis, nous devions le mettre sous pression. La lettre !”
Je lui remets le porte-feuille de cuir et il prend connaissance du message.
– “Bien ! Bien ! Tu ne te doutes pas de la portée de ce courrier mais je peux te dire que tu aurais une place de choix dans la République.
– Vous êtes tellement sûr de réussir que c’en est pitoyable. Votre République se retrouverait face aux mêmes coalitions que l’empereur. Ils ne veulent pas de République, pas en France et encore moins chez eux. C’est la révolution plus que le Patron qu’ils ont combattu aussi âprement.
– Mon jeune ami… Dans toute l’Europe, dans les pays de l’ennemi, partout grondent les peuples et ils brûlent de secouer le joug de la monarchie. Mais laissons cela, laisse-moi ! Il faut que je prépare mon voyage.
– Adieu l’Italien et au plaisir de ne jamais vous revoir toi et les tiens.”
Je saute de la roulotte et me précipite dans la voiture de l’espagnol.
Le visage d’Yvette disparaît dans la lumière qui émane d’elle.
Je l’étreins avec toute la tendresse que l’absence et le désir m’autorisent. Je voudrai être fougue et je ne suis que douceur.
Elle pose sa tête sur mon épaule et de gros sanglots la secouent.
– “Ne pleure pas ma belle. Je suis là, avec toi et pour toujours !
– Pour toujours ?
– Toujours. Quand nous serons en Amérique, je t’épouserai si tu veux bien de moi. Ce voyage m’a prouvé à quel point je tiens à toi. Ta simplicité, ton abandon, ton naturel, tout ce qui t’éloigne tant des femmes que j’ai connu. J’ai besoin de toi.
– Oh Maurice, mon homme… Moi aussi j’ai besoin de toi.
– Ne m’appelle plus Maurice. Enfin plus lorsque nous sommes dans l’intimité. Je t’ai menti, je suis Batou, Jean-Baptiste.
– Mais ?
– Je te raconterai tout c’est promis. Mais nous parlons beaucoup trop à mon goût.”

Mihály Zichy

Un sourire complice s’affiche sur son visage. Je lèche ses larmes et l’embrasse avec passion.
Elle rit, ouvre son corsage et me donne un sein.
Je le prends avidement en bouche et m’enivre de son odeur.
Elle déboutonne mon pantalon, sa main effleure mon sexe qui brûle. C’est une torche qu’elle a en main.
Je l’allonge, remonte sa jupe et la pénètre doucement alors que toute les fureurs du monde se bousculent en moi.
Nous faisons l’amour, un amour que je voulais puissant et avide mais qui est doux et plein, comme si elle absorbait mes pulsions, mes instincts de destruction, mes désirs de vengeance et de meurtre.
Ses petits cris de plaisir font rire l’Espagnol mais nous n’en avons cure. Ici et maintenant s’accomplit la création. Les énergies se mêlent et explosent dans nos chairs. Nous transfigurons nos êtres, nous sommes les phoenix et nos ébats embrasent tous les matins des mondes.
Je, nous, elle jouissons en nous fondant dans l’orgasme, le creuset de l’alchimiste. Je m’effondre sur elle, la vue noircie, voulant mourir pour immortaliser cet instant. Elle, elle est ailleurs, les bras ouverts en croix, le regard perdu dans un univers qui est sien.
Je l’aime.
Est-ce l’amour que ce désir de la voir tous les jours auprès de moi, cette envie brutale de faire tomber toutes ses barrières, de la réduire à mon néant ? La posséder dans tous les sens du terme ? Il y a en moi quelque chose de sauvage qui me fais peur et que pourtant j’accepte.
Le visage hilare de Bonaparte qui soulève la toile de la bâche me fait éclater de rire. Yvette rit aussi, simplement et sans malice. Cet instant de bonheur est un diamant dans mon coeur qui est son écrin, je le conserverai ainsi pour toujours.
Elle tire une couverture sur nous et nous nous endormons.

Le hennissement joyeux d’un cheval que l’on dételle nous réveille. La luminosité est celle d’un soir d’été quand on voudrait croire que la nuit ne viendra jamais plus. Tout le monde s’agite. L’Espagnol apparaît et semble vouloir dire quelque chose, sa bouche ouverte sur son tremblement éternel. Je lui épargne cet effort en me levant. Son regard est un merci de silence.
Yvette se lève aussi et je la prends dans les bras, humant son odeur qui m’est devenue si facilement familière. Ce parfum sans lequel je ne pourrais plus vivre…
Elle glousse et me repousse.
Je m’habille et saute de la carriole.
Je vois l’Italien faire ses adieux à Archibald. Son cheval piaffe, il a besoin d’un autre rythme que la nonchalance du convoi. Une bête splendide dont les yeux brillent le feu qui la consume. Son cavalier me fait un signe de tête et part au galop.
Je me dirige vers le fleuve, la place choisie par Archi est idéale, la rive descend doucement vers l’eau, un bon endroit pour les animaux. Un peu plus loin, un gros rocher consolidé par les racines d’un saule fait comme un baignoire.
Je m’approche, désirant me laver, me fortifier aux eaux de la Loire.

Je distingue des vêtements sur une branche.
Là se trouve Liberté…
Elle est nue et occupée à sa toilette.
La vision de son corps magnifique me trouble… J’ai une érection.
En cherchant un meilleur observatoire, je fais rouler du gravier sous mon pied.
Elle n’a semble-t-il rien remarqué.
Liberté se lève, elle prend de l’eau dans ses mains et la fait couler sur ses seins qu’elle a petits et fermes. Elle les passe ensuite sur tout son corps pour ôter les dernières gouttes, lentement, lascivement.
Elle se retourne enfin, me regarde droit dans les yeux et éclate d’un rire sauvage et provocant.

Lire la suite…

Image – L’écuyère – 1888 – Henri de Toulouse-Lautrec – licence :

Image – Cunnilingus – Mihály Zichy – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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8 Commentaires

  1. pat dit :

    Du retard dans ma lecture mais c’est un mal pour un bien car je vais pouvoir dévorer la suite de “La liste” d’une traite…
    Batou deviendrait-il romantique avant l’heure ? sa mission achevée, les retrouvailles charnelles avec sa bien-aimée nous donneraient presque l’illusion de le croire. Mais Liberté a le malheur de passer par là…
    j’aime ce ton et cette énergie dans ta prose, ces phrases pleine de rythme et cette dénonciation sous-jacente de la bêtise humaine. Le régime politique complote pour changer mais les hommes restent les mêmes…
    Amitié.
    PAT

  2. lubesac dit :

    La mission accomplie place au repos du guerrier et aux plaisirs charnels.
    Batou est dans le grand amour mais…oh! coquin de sort , voilà que la nudité de Liberté va lui jouer des tours…

  3. sandy dit :

    Re-bonjour,

    Batou a énormément changé depuis les premiers épisodes, il a beaucoup muri, il est moins exalté, sa violence s’est amoindrie. (Sa résurrection lui a fait du bien!!!)

    Son personnage évolue psychologiquement autant que l’intrigue… tout se mature dans ce roman.

    Cette nouvelle partie plonge le lecteur dans une réflexion essentielle : sacrifier sciemment des vies pour servir une cause, pourquoi, jusqu’où?

    une question demeure…faut-il étreindre la Liberté? je file lire la suite pour le savoir…

  4. Edouard dit :

    Monsieur Benquey, je suis d’humeur plutôt érectile ce matin, et ce texte n’arrange pas les choses.
    Avec tout le respect que m’inspire votre culture générale brillante et votre style, je tiens à vous signaler que l’impératif présent des verbes du 2ème et 3ème groupe vous échappe parfois :-)

  5. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Malheureusement pour Maurice, il doit finir sa mission avant d’honorer Yvette.
    Pour ses loyaux service, Batou pourrait bénéficier d’une bonne place dans la République, mais l’appel du nouveau monde demeure son but essentiel.
    Enfin, l’amoureux retrouve sa belle et s’abandonne à l’amour.
    La plume de l’auteur s’embrase comme une torche, pour décrire la scène .

    Le texte transporte beaucoup de poésie, alors que le hennissement joyeux d’un cheval, réveille le couple.
    Au bord de la Loire, Liberté se trouve nue…provocante. Maurice regarde le spectacle, en extase….!
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Bonjour Dédé, c’est appréciable ton décalage avec l’actualité de la liste, le dernier épisode paru étant le 33. Je me retrouve plongé dans le passé de Batou tout en cherchant à écrire son avenir et en étant imprégné de son présent. Un bon rappel que tu commentes avec sensibilité et intelligence. Merci Dédé, Amitié. Thierry

  6. Odile dit :

    Waouh .. sublime .. ces retrouvailles .. un romantisme comme gemme …
    Liberté sera surement … la tentation …
    sourire

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