La liste. Part 15

La nuit parisienne

J’arrive à de grandes fermes, à cette heure de la nuit pas une lumière n’y brille. Je distingue vaguement des moulins. Je ne voudrais pas aller trop loin vers l’est, aussi je décide de remonter vers le nord afin de rencontrer un de ces parisiens si prompt à indiquer le chemin.
Je tombe sur deux gendarmes qui surgissent de nulle part.
– “Monsieur ! Peut-on savoir où vous allez à cette heure avancée ?
– Messieurs… Vous ne pouvez pas savoir avec quelle satisfaction je trouve enfin âme qui vive.
– Passeport !
– J’ai ma lettre d’ouvrier.”
Je leur tends mon précieux document qui va connaître son épreuve du feu…
“Suivez-nous sous la lumière !”
Mon coeur bat à tout rompre et si le document avait une faille ?
– “Votre nom ?
– Maurice Bontemps.
– Où allez-vous ?
– À Orléans, je vais rejoindre mon maître charpentier pour y travailler à la gendarmerie.
– Pourquoi êtes-vous dans la rue à cette heure ? Et pourquoi en ces lieux ?”
Je ne sais quoi répondre… Sont-ils déjà informés de la fusillade des Tuileries ? Si je leur réponds que je viens de cette direction, ils deviendront soupçonneux. Je me lance alors en comptant sur cette bonne fortune qui voulait bien me sourire depuis quelques temps.
– “Je voulais voir le chantier de l’Arc de triomphe de l’Étoile avant de partir. Comprenez moi bien, j’ai fait la campagne de France et Waterloo. Ce monument je le prends comme un hommage à mes camarades tombés sur le champ de bataille. J’ai survécu parce que je suis veinard, eux ne l’étaient pas. J’abomine la guerre et ceux qui en sont la cause.
– Un Marie Louise ! Ne t’en fais pas camarade, nous avons suivi l’empereur jusqu’au bout.”
Je ne sais pas à quoi m’en tenir… Est-ce une ruse pour me confondre en tant que Bonapartiste ? S’ils sont fidèles au Patron, ce serait une erreur que de ne pas abonder dans leur sens…
– “Pourquoi ? Il est mort ?
– Ahahahah. Tu me plais ! Non, il est aux mains des Anglais. Il a abdiqué, c’est tout !
– Ce n’est pas la première fois…”
Cette fois ce sont les deux gendarmes qui éclatent de rire. Il me rend mon livret.
– “Mais qu’est-ce que tu fais par ici ?
– Je dois prendre la diligence pour Orléans ce matin. Je voudrais aller à Montrouge.
– C’est facile mais tu ne devrais traîner la nuit dans la campagne. La misère pousse les gens aux crimes. Pour Montrouge tu devrais oublier. Pourquoi ne pas prendre la diligence à partir de Paris ? Son terminus se trouve à deux pas d’ici .
– Merci les briscards mais je préférerais Montrouge. J’ai bu une partie de l’argent du voyage, comprenez moi, c’est la première fois que je visite la capitale.
– Tu remontes un peu vers la Seine, la deuxième rue à droite, là tu marches jusqu’à ce que tu arrives sur une artère importante et ensuite tu descends vers le sud. Toujours tout droit. Bon voyage !”
Ils s’éloignent et je me sens tellement soulagé que je me relâche. Mes jambes tremblent d’un mouvement incontrôlable et il me faut m’asseoir. J’aimerais boire un alcool fort avant de reprendre ma marche. Craignant que les deux vétérans ne reviennent, je me mets en route en suivant leurs indications.

Arrivé enfin à Montrouge, je vois les premières lueurs de l’aube poindre à l’est. La lumière me vient de Sanchey et ce n’est pas sans émotion que je pense à la ferme, au Père, à Pascal, André et Sandrine, la tombe de maman, le curé enfin… Une larme coule sur ma joue, quelque chose d’insignifiant de sel et d’eau mais qui m’amène à penser. À penser que pour toujours, la lumière viendrait de Sanchey comme pour me rappeler la malédiction et mon crime…

Partout des moulins

Une femme sort de chez elle pour prendre de l’eau.
“Pardon madame, pourriez-vous m’indiquer l’endroit où passe la diligence ?”
Elle me regarde étrangement puis m’indique vaguement une direction du doigt. Elle marmonne en retournant à sa tâche : “L’auberge du midi. C’est là qu’elle passe.”
Je sors mon mouchoir et me nettoie le visage. Elle avait sûrement vu mon émoi.
Les coqs du village chantent et la journée qui commence est comme une montée de sève. Les énergies de la terre coulent en moi, l’énergie de cette chance qui semble enfin vouloir me favoriser. Aurais-je signer un pacte avec le démon sans le savoir ? Moi le tueur de curé…
La porte de l’Auberge est ouverte et j’y commande un déjeuner.
En montant dans la voiture, je regarde une dernière fois en direction de la capitale, pensant à Lancelot qui doit être mort à l’heure qu’il est. À Marcelle qui doit chasser le client de la nuit. Dort-elle seule ? À quoi pense-t-elle dans ses moments de solitude ? Que veut-elle faire de son pécule ? Les deux briscards de gendarmes qui travaillent maintenant pour un roi… Que pensent-ils de ce monde à l’agonie dont la pourriture sera le terreau de la prochaine guerre, la prochaine révolution ? Les hommes du Champ-de-Mars baisant parmi les fantômes, avides de gaspiller leur précieuse semence qui pourrait rendre à la France ce qui lui manque le plus : des fils. Ces hommes, comment voient-ils l’avenir ? Sont-ils Bonapartistes, Royalistes, Républicains ? Se combattront-ils demain avec le même enthousiasme qu’ils s’embrassaient la veille ? Je n’ai pas de réponse à ces questions et n’en aurais probablement jamais. Une pensée s’impose à moi : je ne laisserai rien dans ce pays qui s’effondre. Qui se souviendra de moi dans cent ans ? Même mes souvenirs je les emporte dans le nouveau monde.

Le 10 juillet 1815

J’arrive à Orléans frais et reposé par une bonne nuit de sommeil dans le meilleur relais visité depuis le départ. Arrivé aux portes de la ville, il nous faut nous soumettre aux contrôles policiers. C’est d’ailleurs ce qui fonctionne le mieux dans ce pays, la police. L’atmosphère est au complot, le bouffon que les Anglais ont assis sur le trône est bien conscient que son pouvoir ne tient qu’à un fil et à la bonne volonté de ses amis étrangers. J’ai encore le temps de passer par la mairie voir si Liberté n’y est pas. Je voudrais tellement être auprès d’Yvette. Que nous commencions vraiment le voyage que nous voulons entreprendre, celui d’une vie commune, peu importe le lieu.
La ville est belle et les gens du crû se ressemblent tous. Les bourgeois sont bien reconnaissables, les travailleurs également. La démarcation est plus franche que dans la capitale.
Un boulanger m’indique le chemin à suivre mais devant mon visage consterné par ses indications nombreuses et variées, il me dit en riant de marcher vers la cathédrale et de demander là.
Je suis rapidement à la maire et je scrute les environs pour tenter d’y trouver Liberté. La cloche vient de sonner la demi de quatre heures mais je ne me souviens pas si le cirque pouvait déjà être arrivé.
Je monte et descends la rue plusieurs fois sans voir personne.
Je me dirige alors vers le fleuve, bien décidé à revenir avant cinq heures.
Les belles maisons à colombages me plaisent beaucoup et je me dis qu’il doit faire bon vivre à Orléans. Je me prends à rêver tout en marchant, je me vois habillé en bourgeois me promenant avec Yvette sur les quais de Loire. Tous deux repus et satisfaits, appelant un enfant qui court devant nous avec le chien, loin du bouillonnement de la capitale, loin des frontières menacées et menaçantes.
Je suis accoudé sur le parapet et regarde couler le fleuve. J’ai toujours été surpris de l’indifférence totale des éléments aux malheurs des hommes. Du soleil qui brille sans soucis sur les champs de bataille, de la pluie qui lave les larmes ou de la rivière qui charrie les corps. Comme si tout cela n’était pas réel…
Soudain une voix me tire de ma rêverie, que dis-je un cri.
“Mauriiiiceeee !”
Je me retourne pour apercevoir la caravane du cirque toute entière, Yvette me faisant de grands signes de la voiture de l’espagnol. Quelqu’un me tire par la manche. Je tourne la tête pour voir le beau sourire de la magnifique Liberté. Je souris en retour. “Enfin !”

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Image – Moonlit Landscape with Bridge – Aert van der Neer – licence :

Image – Village near Schiedam – Jacob Maris – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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11 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Pas facile de trouver son chemin dans cette campagne hostile, sujette aux mauvaises rencontres.
    Fin de la nuit et l’aube arrive propice aux divagations de l’âme, petit retour sur soi.
    La belle ville d’Orléans et la Loire remplacent gaiement Paris et la Seine..De nouveaux rêves se font dans la tête de Batou

  2. delphine alpin ricaud dit :

    j’ai ouvert la porte de l’histoire, j’y suis rentrée et m’y suis sentie comme chez moi. Je veux dire, que j’ai marché aux côtés du personnage, j’ai vu avec lui, j’ai senti avec lui. bref, je m’y suis crue! Très bon! Bises Thierry.

  3. pat dit :

    Si jamais ce message est en double, n’hésite pas à le supprimer ! Mais j’ai eu une erreur “500″ après avoir envoyé mon commentaire alors bis repetitat…
    Batou signe un retour fracassant et j’aime beaucoup la tonalité de cette 15ème partie qui baigne dans une lumière claire-obscure, noire et par instant légèrement apaisée. chaos de fin de cycle , gâchis et lucidité douloureuse. et ce sentiment de culpabilité qui étreint ton personnage, cette autre vie à laquelle il se prend à rêver…
    j’ai retrouvé Orléans avec un vif plaisir (ah les bords de la loire ! j’adorai m’y promener )et je te félicite pour avoir renouer avec succès avec ton personnage.
    on sent tout l’attachement que tu lui portes, comme le regard attendri que porterait un père envers une enfant turbulent…ou pire !
    amitié.
    PAT

  4. sandy dit :

    Bonjour,

    Quel plaisir de retrouver le Batou, toujours sur le fil du rasoir!
    La poursuite du chemin à ses côtés reprend de belle manière.

    Pourtant, en s’imprégnant de l’ambiance que tu donnes à l’époque, j’ai l’impression d’être à la notre… on doit être en fin de règne, c’est pour cela…

  5. sandy dit :

    Euh… j’ai une question saugrenue…

    Comment as-tu choisi le pseudo de Maurice Bontemps?

    Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à deux hommes qui avaient été défendus par Maître Badinter :

    (Philippe) Maurice, condamné à mort, gracié par Miterrand juste avant l’Abolition de la peine de mort,

    et Roger Bontem(p)s, condamné à mort et exécuté en 1972.

    2 histoires d’hommes qui se sont égarés un jour dans des histoires de violence et de mort sous une république en mouvance. L’un a trouvé sa rédemption après de très longues années d’emprisonnement(P. Maurice), l’autre a fini sous la lame pour satisfaire la morale de l’époque et le goût du sang réclamé par l’opinion publique (R. Bontems).

    2 destins sombres et différents pour deux hommes, un peu comme la personnalité de Batou qui navigue entre deux extrêmes.

  6. gdblog dit :

    alors là, chapeau bas!! Une légère déception et hop! l’auteur répond à notre caprice de lecteur!! Et de belle manière!
    Thierry, vous êtes un Monsieur!
    Merci,

  7. pandora dit :

    Du rab du rab ;-)
    C’est encore meilleur quand c’est inattendu.
    Merci pour ce retour de Maurice qui va retrouver son Yvette ;-)
    Bonne journée

  8. yannick dit :

    salut thierry, c’est toujours aussi bien.
    quelle drole d’ambiance que ce pays en guerre, où tout le monde soupçonne tout le monde!!
    amitiés
    yannick

  9. édé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Le suspense prend toute sa grandeur lorsque le noctambule tend son document aux gendarmes qui l’interpellent.
    L’ambiance de la nuit ajoute un supplément d’angoisse pour Batou, qui tremble d’émotion …après le contrôle.
    En bon patriote, Maurice pense aux hommes du Champs de Mars qui gaspillent leur précieuse semence . Celle qui pourrait rendre à la France ce qui lui manque le plus; des fils.

    Le lecteur se laisse emporté par ce texte plein de vie et de rebondissements.
    Alors que des morts sont charriés par la rivière, Batou aperçoit le cirque, et enfin…sa belle.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Merci mon ami pour ta lecture et tes commentaires qui me font toujours plaisir. Je peux ainsi lire au travers de tes mots, le plaisir pris à la lecture et cela comble d’un plaisir au moins égal le raconteur d’histoires. A bientot et amitié. Thierry

  10. Odile dit :

    au fur et à mesure .. de son périple .. dans un monde hostile … Batou .. se prend à rêver de son à venir …
    Ouf il est arrivé à bonport .. allez en piste .. maintenant …

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