La liste. Part 14

plan de Paris 1787

Je suis en plein champ, les lueurs de la ville m’indiquent la direction à prendre. Je dois aller dans le sud de Paris pour prendre la diligence vers Orléans, l’idéal serait d’atteindre Montrouge, un petit bourg des environs.
Je prends un chemin caillouteux qui descend vers la Seine.
La Seine !
Pas un pont dans les environs, ils se trouvent tous dans le coeur de la cité.
Je longe la rive en me dirigeant vers la ville.
Un cabane isolée…
Il y a de la lumière. Un petit ponton et une barque, un filet, des nasses aussi, c’est une baraque de pêcheur, la chance me sourit.
Je constate que les rames ne sont pas dans l’embarcation.
La lueur tranquille d’une flamme de bougie…
Je frappe doucement à la porte.
– “Qui est là ?
– Un homme qui s’est égaré. Je voudrais traverser le fleuve. Je vais à Montrouge.
– Passe ton chemin ! Suis le sentier de halage en remontant le cours, tu trouveras les ponts !
– C’est un grand détour… Il me faut prendre la diligence du matin. Je peux rétribuer grassement vos services.”
La porte s’entrouvre et une ombre me jauge.
– “Ton nom ?
– Maurice Bontemps, compagnon charpentier.
– Charpentier comme le fils de dieu…”
Je ne sais que penser de cette remarque. Peut-être me faut-il aller dans ce sens ?
– “Je suis bon chrétien, j’ai fait quelque temps au séminaire d’Épinal.
– Prouve-le !”
Je lui récite alors une messe en latin. Au fur et à mesure de ma récitation la porte s’ouvre pour laisser apparaître un visage buriné mais aux anges.
– “Tu voulais ?
– Je voudrais traverser le fleuve, il me faut être à Montrouge avant l’aube. Je dois arriver à Orléans aussi tôt que possible. Sinon, je crains pour mon emploi…
– Tu disais que tu pouvais payer ?
– Dis-moi quel est le dédommagement que tu estimes être juste pour ce voyage inhabituel ?
– Charpentier tu disais ? Dix francs !
– Mon ami ! Je suis un homme de rien comme toi et je dois encore payer le voyage… Cinq francs !
– Sept francs ou tu marches ! Pourquoi à tu quitté le séminaire ?
– L’empire… Mais surtout une femme pour être franc. Six francs !
– Ahahahah ! L’amour que tu devais réserver à ton prochain s’est concentré sur la plus proche. Tape là ! Qu’est-ce que tu fais par ici en ces heures tardives ?
– Je voulais voir le chantier de l’Arc de Triomphe de l’Étoile et puis je me suis égaré.

Arc de triomphe de l'Étoile

– Tu as servi sous le Corse ?
– Conscription… Campagne de France. J’ai servi mon pays.
– Bien, bien… Je n’éprouve que mépris pour cet homme. L’affront fait au pape pour son couronnement… Laisse-moi prendre mes rames et je suis à toi. Tu payes d’avance !”
Pendant qu’il se retourne pour aller chercher son équipement, je réunis la somme demandée.
Entre l’équipée avec La Fayette, son heureux dénouement et la découverte de ce pêcheur bigot, je commence vraiment à croire à un avenir. Je pense à Yvette et je suis pris d’une irrésistible envie d’être allongé près d’elle, de caresser son corps sans retenue, de jouir en elle comme je jouis d’avoir une compagne, une présence solide et fiable qui marche avec moi sur la route tortueuse de la vie.
– “Tu m’en vois désolé mais je vais te déposer en un lieu sacrilège.
– Pardon ?
Le Champ-de-Mars ! Imbibé de sang, imprégné des images du massacre. Maudit soit Bailly même s’il a payé de sa tête sur les lieux de son crime. Ce lieu ignoble où le Robespierre voulait adorer son Être suprême et nous voler notre bon Dieu.
– Tu as toujours vécu ici ?
– Mon grand-père a bâti ma demeure. Il y est mort comme mon père et je crois bien que j’y finirai ma vie.
– La pêche est bonne ?
– Elle doit être meilleure en amont, là au moins ils ne remontent pas des corps.
– …
– Mon poisson est gras de la merde des parisiens. Quand poisson il y a… Je le mange moi aussi.”
Le courant est fort et je ne me sens pas à l’aise, mais le pêcheur est décontracté et continue de bavarder comme si de rien n’était. Au bout d’un moment, je me rends compte qu’il ne m’est pas nécessaire de répondre, l’homme s’épanche simplement, trop content d’avoir trouvé une oreille obligée.
– “Tu vis seul ?
– Ma femme a été emporté par une crue, il y a dix ans. Je n’ai pas eu le coeur de revivre ça encore une fois. Les caprices du fleuve font partie de la vie du pêcheur. Elle était enceinte de huit mois…
– Je compatis…
– Te voilà arrivé Bontemps ! Dirige-toi vers l’est et quand tu arrives à la ville, prends vers le sud. Là doit se trouver Montrouge.
– Merci.”
Je saute sur la rive et me retourne pour voir l’embarcation s’effacer dans la nuit.
La vie est sans pitié… Suis-je un monstre si j’ai décidé d’en prendre mon parti ?

L’obscurité est presque totale mais je distingue clairement des lumières en face de moi qui semblent lointaines et d’autres plus proches sur ma gauche.
Je suis finalement impressionné par les lieux et j’aurais souhaité que le pêcheur ne réveille pas les fantômes pour moi. Paris est bouleversant, violent, magnifique et destructeur. De penser que mes pas me mènent à des lieux chargés d’autant d’histoire, de morts et de grandeur… J’en frissonne.
Je distingue des ombres… Je commence à avoir peur.
Soudain un homme surgit d’un buisson.
Il s’approche de moi affichant un sourire. Il n’a pas le costume de rigueur de ceux de la Sûreté ce qui me rassure mais je sais maintenant par expérience qu’ils sont maîtres dans l’art du déguisement.
Il me pose la main sur l’épaule, toujours souriant.
Soudain, à ma plus grande surprise, je sens sa main se poser sur mon sexe et celle de l’épaule s’en retirer pour me prendre le fessier et le presser fortement.
Je le repousse d’un geste vif. Une profonde déception mêlée de gêne s’affiche maintenant sur son visage. Toujours sans un mot, il retourne à son buisson.
Je continue d’avancer, bien décidé à repousser toute nouvelle approche, par la violence si besoin est.
D’un bosquet retentisse des cris de jouissance, je me rapproche de la source du bruit pour voir un groupe d’hommes se masturber mutuellement en contemplant un couple masculin faisant l’amour. Je suis fasciné et dégoûté à la fois. Non pas que j’ignore l’homosexualité, la grande armée regorgeait de ces individus mais j’éprouve un tel amour pour les courbes d’une femme que l’idée même d’éprouver du plaisir avec un homme m’est complètement étrangère.
Finalement, la ville des lumières méritait peu son nom lorsque comme moi on vaquait sur sa face sombre.

J’arrive enfin à un bâtiment imposant. Une caserne colossale me semble-t-il.
Sur ma droite les champs et leur relative sécurité, sur ma gauche la cité et la redoutable police de Fouché. Je me décide d’évoluer entre les deux et je reprends la marche.

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Image Pascal Terjan 2006 – licence :

Image – Sylvestre Rude sur Arc de Triomphe – Joseph-Noël Sylvestre – 1893 – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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14 Commentaires

  1. pat dit :

    Changement de cap dans ta narration par le journal intime qui te permet d’accélérer le cours des événements. En toute franchise, je t’avouerai avoir été surpris au début de la lecture de cette brillante 14ème partie (déjà !). C’est un roman que tu écris et un roman doit prendre son temps. Aussi, je trouvais curieux que tu es sauté toutes ces années. Et pour tout t’avouer, ce peltier je l’aimais bien alors j’ai été un peu frustré de le voir disparaître comme ça. Mais cette ellipse narrative permet au lecteur de remplir les vides en imaginant ce qu’il s’est passé à travers les lignes de ce journal. les non-dits volontaires permettent ainsi à l’action de rebondir ! et au bout du compte, je trouve ton procédé habile.
    la saga se prolonge. nous découvrons de nouveaux personnages auxquels nous nous attachons d’entrée. l’aventure se prolonge et de belles surprises nous attendent, soyons en surs !
    Amitié.
    PAT

  2. pat dit :

    Bonjour Thierry !
    je retrouve avec plaisir Batou et je me régale de la suite de ces TRÉPIDANTES aventures. tu as bien fait de le ressusciter ! même si je répète : le chef c’est l’auteur pas le lecteur ! nous ne sommes pas à leur service et nous n’écrivons pas sur commande ! si tu as décidé de poursuivre, c’est parce que tu as du penser que ton roman y gagnerait en densité et en cohérence. l’écriture d’un roman est toujours compliquée…
    beaucoup de vie dans cet épisode, ta narration est maîtrisée et tu es sur de ton Art. du rythme, du vice, de la noirceur, toujours cette connaissance précise et réjouissante qui donne une crédibilité et une assise historique incroyable. et tu écris de ces phrases, tu y mets une telle ardeur que ton enthousiasme est communicatif !
    bravo !
    Amitié.
    PAT

  3. lubesac dit :

    Pas simple ce Paris d’autrefois, ses extérieurs! Et pas d’autre solution que la barque pour traverser, ce qui nous amène à côtoyer un pittoresque pêcheur.Et déjà existait ce repère nocturne des ébats homos!Le pauvre Batou aura vraiment rencontré de tout. Espérons qu’il va la trouver sa diligence!

  4. pandora dit :

    La promenade est toujours aussi agréable et j’aime beaucoup ce changement de rythme, assez surprenant ;-)
    Bonne journée

  5. sandy dit :

    décidément, je ne vais pas faire dans l’originalité mais j’avoue avoir été assez désarçonnée par cette partie. A vrai dire, j’aurai bien aimé encore une balade avec le Batou-Maurice!
    Jolie trouvaille sinon que ce changement dans la famille avec un agneau de Dieu qui succède au criminel.
    Je me demande déjà quelles aventures nous attendent après cet entracte…

    Bonne soirée,
    Sandy

  6. gdblog dit :

    je crois que j’ai eu la même réaction que Patrick sur cette (brillante) 14 ème partie mais après avoir “oublié” ce batou je suis maintenant prêt pour la suite!!

  7. callivero dit :

    Surprise, mais heureusement, l’histoire ne s’arrête pas là…Et puis, ces femmes s’expriment de temps en temps elles aussi ? Allons lire la suite bientôt…

  8. Edouard dit :

    “Ma Yvette”, ça fait plus chou que “mon Yvette”. Chapeau l’artiste, et encore merci.

  9. Changement de cap, serait-ce un “trick” littéraire, je suis un peu déstabilisée, le Batou avait de quoi être très attachant, gouailleur, noceur, bon vivant, assassin, cette parenthèse de l’autre côté résume assez bien ce qu’on peut imaginer sur les péripéties américaines du héros, mais est peut-être un peu trop élusive justement. C’est à voir. J’aime bien l’idée de la malédiction qui s’acharne sur les descendants de Batou, également la passerelle offerte par le journal intime, mais il y a un raccourci un peu sec, à mon avis. On aurait tout de même aimé en savoir un peu plus sur l’initiateur de la lignée… Bien sûr, j’aime toujours tes talents de conteur, et je pense que tu sais parfaitement où tu nous mènes, donc j’attends la suite avec impatience!!!

  10. Tu as vraiment du talent, cher Thierry, nous livrer un épisode de facto sur les périples de Batou, rien que parce que nous avons fait les difficiles, je trouve ça incroyable. Et toujours, cela tient la route, cela se relance, les personnages rencontrés sont pétillants, picaresques… Me trompé-je ou le père Batou s’est perdu dans le Marais??? Je dis ça, mais moi la provinciale ne connait pas assez Paris pour être sûre de mes dires, je t’embrasse et te félicite encore.

  11. édé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Le charpentier veut traverser la Seine.
    Le dialogue entre le séminariste égaré et le pêcheur est franc et direct. La traversée du fleuve lui coutera six francs.
    Maurice pense à sa solide compagne pour parcourir la route tortueuse de la vie.
    L’auteur rend cette randonnée fluviale sinistre, où le passager de l’embarcation n’est pas très fier.
    Il ne l’est pas davantage une fois qu’il est parvenu sur la rive du Champs de Mars, où il ressent une sensation de mort.
    Le narrateur nous rappelle ce lieu de massacre, imbibé du sang de la révolution.
    Alors que Batou prend confiance sur la rive de l’école militaire, il tombe sur un nid d’homosexuels.
    L’homme à femmes refuse tout contact avec ces individus, et trouve bien sombre la face cachée de la ville lumière.
    Le lecteur perçoit cette ambiance de bord de Seine, où rôdent les fantômes de la mort. Il suit les aventures du criminel avec un intérêt particulier. Il ressent de la sympathie pour le tueur du curé et des autres.
    Le récit est toujours riche en liens qui permettent de voyager dans Paris.
    J’en ai profité pour télécharger toutes les images concernant l’Arc de Triomphe.
    La lecture de ce texte est un véritable voyage dans la capitale… en compagnie de Batou.
    Amitié.
    dédé.

    • Thierry dit :

      @ Dédé : Merci de ta lecture Dédé, tes commentaires précis m’enchantent. Pour les liens, ils sont présents lorsqu’ils peuvent apporter quelque chose au lecteur ou lorsque l’information trouvée pendant mes recherches m’a particulièrement marqué. Le Batou est sympathique comme les truands le sont, jusqu’au moment où ses interets divergent d’avec les tiens. Ce n’est pas une menace. Rire. Amitié. Thierry

  12. Odile dit :

    je suis hilare ..
    c’est vrai que le bois de boulogne et proche de montrouge … mais c’est telleement inattendu …
    bravo … pour cette diversion .. qui permet à Batou ? .. de pouvoir dire qu’il est hétéro …
    sourire ..
    je trouve très touchant cette référence à sa Yvette …

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Rire. Il s’agit pourtant du Champs de Mars qui était bien proche de son nom à cette époque là, Paris sur une carte de l’époque avait des dimensions ridicules, les faubourgs étaient de vrais faubourgs, c’est à dire en dehors des murs de la ville et les dénommés champs, Élysée ou pas était entouré de champs bien agricoles ceux-ci.

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