La liste. Part 13

Paris la nuit

À l’extérieur de l’immeuble le gus en faction n’a pas bougé. Je descends vers le fleuve. La lumière du jour commence à faiblir ce qui n’est pas pour me rassurer. Dès que je croise une femme, je me retourne sur son passage avec un air admiratif et en profite pour vérifier si je ne suis pas suivi. Rien de spécial n’attire mon attention et je continue ma route.
Arrivé à la taverne de la rue Sainte-Anne, je remarque un homme qu’il me semble bien déjà avoir vu du côté de la Bourse. Il porte le costume d’un compagnon charpentier. Je frémis.
Je n’ai aucun mal à trouver Lancelot mais ses compagnons de table ont changé d’allure. Des hommes à mines patibulaires l’entourent, le ton est bas et pas un rire ne fuse de cette assemblée.
– “Maurice, tu en as mis du temps !
– Il faut que je te parle.”
Je jette un regard soupçonneux sur l’assistance.
– “T’inquiète pas petit, ils sont de la virée de ce soir. Tu peux parler.
– La Sûreté était au 11, j’ai réussi à reprendre le papier mais je crois avoir été suivi.
– Tu es sûr que c’était les hommes de Vidocq ?
– Marcelle me l’a confirmé et m’a allégé de cinquante francs.
– Sacrée Marcelle. Si son patriotisme était à la hauteur de ses charmes, la République pourrait dormir sur ses deux oreilles. Laisse-moi cinq minutes et je vais changer nos plans. À quoi ressemble-t-il ton suiveur ?
– À un compagnon charpentier.

Le charpentier
– Bien. Va chercher quelque chose à boire en attendant.”
Je suis bien content que Lancelot le prenne aussi bien et s’occupe avec son expérience parisienne de la suite des événements. Lorsque je reviens à la table, il me semble qu’ils ont déjà un plan.
– “Maurice, celui-là avec son abreuvoir à mouches c’est le Jean-Marie. Il va t’accompagner jusqu’a ton point de rendez-vous. Je te remets ton livret mais attention. Si tu essayes de nous entourlouper et de fuir, Jean-Marie t’abattra comme un chien. Nous nous occuperons de tenir les curieux à distance. Certains des citoyens ici présent ne pardonnent pas à Vidocq d’avoir changé de camp.
– Changé de camp ? Il est devenu royaliste ?
– Ahahah, c’est beau l’innocence. Vidocq a toujours été royaliste et il ne l’a jamais caché. Non, il est passé du bagne à la Sûreté. Tu fricotes avec la pègre ce soir, je te le disais, la cour des miracles…”
Tous partent d’un grand rire. Humour de parisiens…
“Citoyens ! Allons-y ! Maurice, attends que nous soyons dehors pour sortir.”
Nous partons quelques instants plus tard et tout semble normal mais chaque personne que j’aperçois me semble suspecte, comme cet allumeur de réverbères qui descend vers les quais ou ces étudiants qui avancent en chantant. D’une pression de la main, Jean-Marie m’invite à le suivre. Une fois encore, le sentiment de perdre complètement le contrôle de ma vie s’abat sur moi. Je pense très fort à Yvette et aux Amériques. Je me jure bien de conserver la barre au nouveau monde.
Nous arrivons rapidement aux Tuileries et cet espace découvert n’est pas pour me déplaire. Une embuscade est beaucoup plus difficile. Nous pressons le pas pour arriver enfin au Jeu de paume. Nous voyons là un fiacre et Jean-Marie me fait signe d’y monter. Deux hommes y sont assis. L’un d’eux est le héros de mon enfance, il a certes un peu vieilli mais je le reconnais sans une hésitation. Comme dans un rêve, je fais face à La Fayette.
“La lettre !”
Je le regarde sans comprendre…
“La lettre !” répète-t-il en me tendant la main.
Je lui donne la missive.
Je suis bouche bée et un sourire moqueur apparaît sur le visage de mon héros.
– “Remets-toi citoyen ! Je ne suis qu’un homme comme toi.
– Monsi… Citoyen ! Je suis un de vos admirateurs et c’est un honneur pour moi que de me retrouver en votre présence.”
Il me fait un signe de la main, m’invitant au silence pendant sa lecture.
“Mon ami, rédigez pour moi la réponse s’il vous plaît : J’accepte de vous rencontrer dans une semaine en mon château de Lagrange à Courpalay.” dit-il à l’homme qui était assis en face de lui.
– “Merci pour l’excellent travail que vous avez accompli. Je suis honoré de votre admiration et je suis désolé de ne pouvoir vous consacrer plus de temps mais la police du roi fait preuve d’un tel zèle que nous devons réduire cet entretien à sa plus simple expression.”
– Pourriez-vous seulement me dire ce que signifie Carbonari ?
– Êtes-vous bien sûr de vouloir le savoir ?
– Oui. J’aurais tant aimé pouvoir parler avec vous de l’Amérique mais comme le temps presse…
– C’est de l’italien et cela signifie charbonniers. C’est un groupe qui aimerait me voir participer à ses activités. Je ne peux vous en dire plus.”
L’autre lui remet la réponse et La Fayette la signe pour lui rendre enfin. Le secrétaire y appose un cachet de cire.
– “Pardon citoyen… Un groupe ?
– Des franc-maçons si vous préférez. Je n’en dirais pas plus. Vous me parliez de l’Amérique ?”
Mon coeur est prêt d’éclater de joie et je suis comblé par la simplicité de ce grand personnage.
“Oui, j’ai l’intention d’émigrer dès que mon travail sera accompli. Où pensez-vous que je puisse aller pour m’établir ?”
Un sourire éclaire son visage.
“Ah, citoyen, de bons souvenirs me reviennent en mémoire. Si vous cherchez l’aventure, partez vers l’ouest. Les grands lacs ? Il y a une forte concentration de francophones du fait de la proximité de la Nouvelle-France… Enfin, du Canada. Sinon, vous pourriez partir vers le sud. La Nouvelle-Orléans est une ville superbe mais le climat y est pénible. Si les aventures vous déplaisent, vous fatiguent, alors ne vous éloignez pas de New-York. La communauté française y est parait-il importante. Je ne peux vous donner de conseil précis. Ce pays évolue à la vitesse d’une tornade. Voilà votre missive. Bon retour !”
Il me donne le portefeuille et puis me tend la main.
Je la serre comme le Père aurait tenu une relique.
– “Merci citoyen.
– Votre nom ?
– Jean-Baptiste Pelt…”
Un coup de feu qui résonne dans la nuit, des cris aussi.
Jean-Marie qui tape de son arme sur la paroi en nous hurlant de partir.
Le fiacre se met en route en direction d’une grande place qui donne sur la Seine. Le cocher fouette les chevaux et l’allure devient folle.
J’ai le temps de voir Jean-Marie faire feu puis tomber.
Une pensée fugitive : notre pays ne sera-t-il donc jamais repu du sang de ses propres enfants ?
Tout à coup, je me dans mon élément et je pars d’un rire sauvage.
Moi le soldat, le meurtrier d’un curé, le tueur de gendarmes, je faisais partie intégrante de cette vaste boucherie qu’était devenue l’Europe et je m’y sentais à l’aise.
La Fayette me regarde surpris puis il rit avec moi. L’odeur de la poudre et celle du sang réunissent un instant les guerriers que nous sommes.
Le fiacre ralenti maintenant et le calme de la nuit s’abat sur nous. Seul le souffle puissant des bêtes évoque encore la fuite.
“Jean-Baptiste Peltier !” dis-je en quittant le marquis.
Et je fonds dans la nuit.

Paris clair de lune

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Image – Rue parisienne – Konstantin Alekseevich Korovin – licence :

Image – 1880 – Artiste anonyme – licence :

Image – Clair de lune – Konstantin Alekseevich Korovin – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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9 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Pas une once d’ennui! Cà défile à toute allure et l’on est pris au piège du conte (ou du conteur )
    Batou face à son idole! Il va de plus en plus rêver d’Amérique!

  2. pat dit :

    La rencontre avec la fayette est une brillante trouvaille et permet à l’action de rebondir vers…l’Amérique.
    comme je l’ai déjà écrit dans mes commentaires précédents, ton soucis de réalisme porte ses fruits et tu as relevé un défi : écrire du Thierry Benquey en ancrant ton roman en plein 19 ème siècle et surtout en t’appropriant cette époque à travers le prisme de ta personnalité !
    car tout écrit est toujours une vision personnelle des faits que l’on narre. l’histoire racontée, qu’on la situe à n’importe quelle époque, ne doit pas remplacer le style. le style quand il est maitrisé, comme c’est le cas pour toi, te permet ainsi d’écrire sur le moyen-âge comme sur le 30ème siècle sans que le lecteur soit surpris. Et je retrouve ici des thèmes qui reviennent dans ton oeuvre : la folie de la guerre, le libre-arbitre, le destin et la liberté (ce ne sont pas les mêmes choses), l’opposition nature/culture, civilisation/pureté originelle…
    Pour résumer : tu ancres ton récit dans une époque et tu nous la rends familière tout en développant tes thématiques. et avec des intrigues bien menées et un merveilleux talent de raconteur !
    désolé de m’être montré si bavard…
    amitié.
    PAT

  3. A la différence d’Edouard, la lecture ce jour de ton roman représente un digestif des plus digestes, tu maîtrises le suspense et les retournements de situation en chef, bravo!

  4. Edouard dit :

    Un grand texte se reconnaît par sa faculté à nous faire oublier nos gargouillis d’avant-midi, et à nous donner faim de lire encore. Merci Thierry. je lis encore un épisode, je vais manger, puis je continue demain car j’ai du pain sur la planche.

  5. édé dit :

    Bonsoir Thierry,

    L’ambiance est remarquablement bien décrite dans ce monde où tout semble suspect à Maurice.
    Emu, il se retrouve en face de La Fayette…son héros d’enfance.
    Le dialogue est tout à fait juste dans le contexte de l’action.
    En quittant le marquis, Jean-Batiste Peltier repart pour honorer sa mission.
    En parallèle aux crime de ce dernier, le narrateur nous rappelle la vaste boucherie qu’était l’Europe à cette époque.
    Le récit est riche en évênements et demeure toujours illustré avec goût.
    Amitié.
    dédé.

  6. Odile dit :

    où quand Batou .. devient l’agent 0007 .. un sacré numéro
    sourire …
    j’ai beaucoup aimé le suspense …. constant de cet épisode ..
    j’aurais aimé rencontré Lafayette .. il m’a fait rêvé …

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Et pourtant Lafayette est un personnage trouble. Savais-tu qu’il était un bon ami d’un des frères de Napoléon ? Il ne supportait pourtant pas l’empire, tout en ayant une vision particulière et personnelle de la République.

  7. Odile dit :

    N’avons nous pas .. chacun(e) .. un côté obscur ?
    au risque de paraître bizarre .. ce sont les défauts des Autres .. qui me les rendent attachants …
    Non je ne savais pas qu’il entretenait ? une relation avec un des frères de Napoléon …
    tous les détails historiques que tu apportes .. dans ce récit .. sont les fils d’or .. qui tissent sa trame … en un sublime ogham !

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