La liste. Part 12

Rue de Paris

L’intérieur est sombre et puant. La clientèle est exclusivement masculine. Lancelot me prend par la main et me tire vers le fond de l’établissement. Là dans une alcôve, des bourgeois et des ouvriers qui semblent faire la fête ensemble et plutôt bruyamment.
Moi qui croyais que les frontières étaient bien délimitées, je voyais de mes yeux ces beaux messieurs s’acoquiner sans vergogne avec la racaille qu’ils semblaient ne pas voir dans la rue.
Décidément, ce Paris de la restauration avait bien des choses à m’apprendre.
Lancelot leur adresse un signe de la main. Il me crie à l’oreille car le brouhaha des conversations et des rires est très puissant.
“Citoyen ! Bienvenue dans la cour des miracles de l’empire. Ici, les lois et les frontières sont abolies. Ici, rive droite et rive gauche perdent leurs sens, nous sommes comme sur une île au beau milieu du fleuve. Le truand éponge les larmes du policier, le bourgeois offre sa tournée au travailleur, le royaliste trinque à la santé de l’empereur et le citoyen devient roi. Bienvenue à Paris, profite bien, je doute que tu puisses voir ça à Orléans.”
Je le tire vers un endroit où le niveau sonore est moindre.
– “Lancelot, j’ai oublié la missive. Il me faut retourner chez toi !
– Quoi ? Espèce d’idiot et si quelqu’un la trouvait ?
– J’ai pensé que c’était plus prudent. La police…
– Et tu as eu raison. Tu peux retrouver le chemin seul ? Je meurs de faim et j’ai vu de bons amis.
– Je crois que oui…
– C’est facile. À Paris, les rues commencent toutes à partir de la Seine et quand elles lui sont parallèles, les numéros vont croissant en suivant son cours. Les impairs sont tous du même côté, les pairs de l’autre. Les faubourgs suivent toujours les rues, si tu arrives rue Montmartre, va vers le nord. Si tu arrives Faubourg-Montmartre au-dessus du 11, va vers le sud. Lorsque tu sors d’ici, tu va vers le nord en remontant la rue Sainte-Anne. Tu vas croiser la Saint-Augustin et tu la prends sur ta droite. Tu continues tout droit jusqu’à ce que tu arrives à un grand chantier, c’est la future bourse de Paris. Tu laisses la laisse sur ta gauche et tu vas croiser Notre-Dame-Des-Victoires. Tu l’enquilles à gauche et tu vas tomber sur le Faubourg-Montmartre. T’as compris ?”
J’acquiesce d’un mouvement de tête et je sors.
Je trouve assez facilement l’énorme chantier. Je ne peux m’empêcher de ressentir de l’admiration pour cet homme qui est la cause de tous mes malheurs et de ceux de mon pays. Toujours en campagne avec ses troupes, il avait pourtant encore la force de refondre la législation et de lancer de grands travaux. Il n’y a pas à dire, le petit tondu est un homme comme l’histoire n’en voit pas souvent.

La Sûreté

Arrivé au 11 du Faubourg-Montmartre, je remarque un citoyen qui se comporte bizarrement. Du porche d’en face, il semble observer attentivement ce qui se passe de ce côté de la rue. Bien entendu, il est vêtu comme ceux que j’avais déjà remarqué à mon arrivée et dans sa main il tient l’inévitable canne. Je pousse la lourde. Du coin de l’oeil, je distingue une ombre et une canne près du taudis de Lancelot. Je me dirige vers l’étable lorsque je vois sur ma droite un troisième larron accoutré de la même façon. Je marche alors d’un pas assuré vers l’escalier qui mène chez Marcelle.
La Sûreté… Comment vais-je pouvoir récupérer la lettre ?
Je monte les marches à toute allure en priant pour qu’elle soit là.
Je frappe à sa porte.
– “Qui est là ?
– C’est le Maurice à cinq francs.”
La porte s’ouvre sur un visage radieux.
– “Tu en redemandes ? Il te faudra attendre quelques minutes, la place est prise.
– Tu n’es pas seule ?
– Non. Attends là ! Ce gentilhomme se rhabille déjà.”
Elle referme la porte.
J’attends ce qui me semble être une éternité puis un homme apparaît dans le cadre de la porte. Il porte le chapeau haut-de-forme, la canne et c’est le portrait plus ou moins conforme des gaillards d’en bas. Il me salue en m’adressant un regard complice.
– “Entre !
– Marcelle, j’ai besoin de ton aide. J’ai un papier important à prendre dans l’écurie mais la cour est pleine de policiers.
– Ahahah, tu t’es acclimaté bien vite à la capitale petit soldat. Il faut dire qu’ils sont facile à reconnaître quand ils veulent être vus, pour une arrestation par exemple.
– Tu peux m’aider ?
– Non, mais je connais quelqu’un qui peut le faire. Les autres trouveraient suspect que l’un de nous descende à l’écurie. Mais ce ne sera pas gratuit. À combien tu l’estimes ton papier ?
– Cinq francs ?
– Je te parle pas de mon cul mais de ton document !
– Mais tu n’es pas des nôtres ?
– Je suis mienne et dieu merci je n’appartiens plus à personne. Je veux bien aider la République lorsqu’elle m’appelle mais tu sais, je suis seule…
– Oui, je sais, tes hommes tombés pour la France… Vingt francs !
– Pas question, il faudra que je paye le gamin aussi.
– Alors combien ?
– Cinquante francs et la République est sauvée des griffes de Vidocq. Un très bel homme au demeurant et qui payerait certainement beaucoup plus…”
À ces mots et à la lueur de défi dans ses yeux, je cède.
– “Soit !
– Où qu’il est ton papier ?
– Dans l’écurie, en face de la porte, sous la paille et sous une grosse pierre. Qu’il cherche un portefeuille en cuir.”
Elle me regarde dans les yeux et me tend la main. Je ne comprends pas immédiatement. Elle me montre combien je l’exaspère en tapant du pied et en me retendant la main d’un geste brusque. Je lui donne les cinquante francs.
“Si tu veux boire un verre, il y a une bouteille de vin sous la lucarne.”
Elle disparaît dans la cage d’escalier. J’écoute attentivement pour savoir de combien d’étages elle descend. Difficile à estimer…
Je trouve un tabouret et ouvre la lucarne. Elle ne donne pas sur le 11 mais sur une autre cour.
Pas moyen d’évaluer la situation. Je n’aime pas ça. Je pense à Yvette et son odeur me revient en mémoire. Je voudrai pleurer de frustration et de peur.
Marcelle est là, je ne l’ai pas entendu rentrer, plongé que j’étais dans mes sombres pensées. Elle tient la missive en main et affiche un air victorieux.
– “Tu n’as rien bu ? Tu as l’air bien triste Maurice. À quoi tu penses ?
– À ma femme…”
Elle part d’un rire absolument horrible et je la hais un instant.
“C’est bien les hommes ça de penser à leur légitime chez une pute !”
Je dois m’affaisser encore un peu plus car elle devient tout à coup tendre comme une mère.
– “T’en fais pas Maurice. Reste encore un peu pour faire verdir le poulet. Il n’a pas eu besoin de 5 minutes pour faire son affaire. Bois un verre et puis file retrouver ta belle.
– J’ai encore à faire…
– Tu veux baiser ? C’est compris dans les cinquante francs…
– Non, non merci. J’ai pas le coeur…
– Va Maurice, va. Prends garde aux condés, ils pourraient bien leur prendre l’envie de te suivre et préviens Lancelot.”
Je descends non sans une certaine appréhension.
Le portefeuille de cuir sur mon coeur, je retrouve les sbires de Fouché dans la cour. Celui que j’ai rencontré là-haut me fait un signe sans équivoque et part d’un grand rire. À mon grand soulagement, les autres perdent immédiatement tout intérêt pour ma personne et celui qui se tenait dans la cour se dirige à grand pas vers la cage d’escalier de Marcelle.

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Image – Rue Saint-denis – 1802 – Thomas Girtin – licence :

Image – Javert – Gustave Brion – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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9 Commentaires

  1. pat dit :

    De la belle ouvrage et un sens de l’intrigue réjouissant ! Nous vivons au rythme des péripéties, frémissons et sursautons en goutant à ton style intense, précis et haletant. Je me crois dans paris, au 19ème, et quand je sortirai je vais être déçu…
    je poursuis…
    Amitié.

  2. lubesac dit :

    On est plongé dans le Paris de Vidocq!Milieu d’intrigues, de guet, de magouilles. Chacun essaie de tirer son épingle du jeu, sans scrupules.Hé, hé, ce pourrait-être du Dumas, du Victor Hugo ou autre écrivain de cette époque.

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    J’aime particulièrement l’image du truand qui éponge les larmes du policier.
    Ce Paris de la restauration ressemble un peu à un certain Vichy de la débrouille.
    J’apprends donc que dans la capitale, en général, les premiers numéros des rues sont situés sur le côté le plus proche de la seine.

    En effet, le petit tondu fut un homme hyperactif, et nous en avons la preuve encore de nos jours, avec toutes les lois qu’il a pondu.

    Le Maurice à cinq francs retrouve Marcelle. Ce dernier paie cinquante francs pour récupérer son portefeuille qu’il tient sur son coeur.
    La police de Vidocq rôde…!
    Avec talent, l’auteur plonge le lecteur dans cette atmosphère de l’époque. Il lui fait revivre ce passé délicat de la restauration.
    Amitié.
    dédé.

  4. Sandy dit :

    pfffffffff, ce n’est pas drôle, Pat a déjà tout dit!!!
    je vais cliquer sur le pouce pour la peine (levé, le pouce!).

    Sinon, j’aime beaucoup la description du Paris de l’époque et l’intrigue qui rebondit… bon, je lis la suite, j’ai envie de savoir comment ça finit…

    Sandy

  5. Edouard dit :

    Cet pépisode me plaît particulièrement, j’en aime l’atmosphère grisâtre

  6. J’ai du retard, mais je continue la lecture palpitante des aventures de ton héros…

  7. Odile dit :

    quelle femme d’affaire redoutable… cette Marcelle ….
    je suis amusée .. et admirative à la fois .. de voir que tu puisses tenir des propos typiquement féminins ..
    sourire …

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Sourire bis. C’est que je n’ai pas renié la part féminine qui sommeille en moi ? Comme en tout homme s’empresse-t-il d’ajouter.

  8. Odile dit :

    sourire …
    c’est ce que je sous entendais ..en termes sybillins …
    bien évidemment … comme en tout homme …
    en décrypter .. c’est très équilibré !voili voilou .. dit-elle
    rire

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