La liste. Part 11

L'agitation parisienne

Si je l’ai prise, je ne peux pas dire que nous ayons fait l’amour. La beauté de cette femme me troublait mais le fait qu’elle aurait pu être ma mère me gênait considérablement. Chacun d’entre nous a pris à l’autre ce dont il avait besoin mais elle voulait un supplément.
– “Cinq francs !
– Pardon ?
– Tu me dois cinq francs !
– Pour les vêtements ?
– Ahahah. Non, les nipes c’est pour la République. Mon cul c’est cinq francs.
– Tu aurais dû me le dire avant, que je puisse décider si nous faisions affaire ou pas.
– Mon jeune ami, une partie de votre personne me l’avait laissé comprendre sans mot dire.
Je ris.
– Tu as raison.
– Au fait comment tu t’appelles ?
– Maurice.
– Tu sais Maurice, je ne suis pas une femme facile mais cela fait longtemps que je suis seule et je dois me nourrir. Mes fils et mon homme sont morts pour la patrie et dans le quartier beaucoup ne sont pas revenus ou alors à moitié comme le Lancelot.
– Je sais Marcelle. Je redescends. Tu gardes l’uniforme ?
– Oui, oui.
– Adieu Marcelle.
– Adieu citoyen.”

Arrivé chez Lancelot, je me jette sur son lit mais l’odeur épouvantable qui en émane me pousse à m’allonger au sol. Je dors profondément quand la voix de celui-ci me tire de mes rêves.
“Tu rencontres notre homme ce soir.”
Il renifle un long moment.
– “Tu as vu la Marcelle hein ?
– Oui.
– Elle t’as fait le coup de la solitude et de ses hommes tombés pour la France ?
– Euh, oui et non.
– Ahahah. Son homme est au bagne depuis cinq ans, son grand a été condamné à mort pour pillage en Prusse et fusillé sur ordre du Tondu. Le Jeannot lui, oui, il est mort pour la France. Quant à sa solitude… Elle t’as demandé combien ?
– Je le rencontre ce soir tu disais ? Mais où ? À quelle heure ?
– Aux tuileries, au jeu de paume précisément. Je t’accompagnerai. Tu lui donnes la lettre et puis je te donne ton livret d’ouvrier et tu peux partir.
– Déjà ? Mais le cirque ne sera jamais arrivé à Orléans.
– Et alors ? T’as besoin d’une nourrice ?
– Non, non… Et pour le voyage, je vais avoir besoin d’argent ?
– J’y pourvoirai…” dit-il avec un ton qui me laisse craindre le pire.
Veulent-ils me tuer ? Un de plus, un de moins… N’importe qui peut porter le message à Orléans. N’importe qui… Non, un que la Liberté connaît. Cette pensée me rassure.
Comme s’il avait perçu mes doutes, Lancelot me demande :
– “A quel nom le livret ?
– Maurice Bontemps.
– Tu l’écris comment ?
– B.O.N.T.E.M.P.S.
– Bien ! Fais tes adieux à ma piaule, nous sortons !
– Pour aller où ?
– Tu crois que j’ai l’argent dont tu vas avoir besoin chez moi ? Je suis un pauvre bougre moi. Nous allons le chercher là où il se trouve, chez un bourgeois.”
Nous descendons le Faubourg-Montmartre en direction du fleuve. Personne ne nous regarde, ne nous remarque. Il est bon d’être en civil, je suis pour ainsi dire invisible et les malheureux qui comme Lancelot sont revenus de guerre à moitié, comme le dit Marcelle, sont légions dans ce Paris de l’inter-règne. Nous prenons la rue Notre-Dame-Des-Victoires pour arriver à la place du même nom et pénétrer au numéro 9 dans un immeuble cossu.
Un domestique nous ouvre la porte et Lancelot lui chuchote à l’oreille.
“Veuillez entrer messieurs.”
Nous pénétrons dans un vestibule couvert de velours d’un bordeaux profond. J’ose à peine respirer, je n’ai jamais vu tant de luxe.

Gracchus Babeuf

Le domestique s’éloigne et Lancelot en profite pour me souffler :
“Tu vois ces tentures, ce beau velours, ces cadres dorés, ce lustre en cristal, cette richesse c’est le fruit de notre travail, de nos sacrifices. Ces bourgeois sont des cannibales, ils se repaissent de la chair de nos morts. Celui-là est un patriote, c’est certain. Il a une fonderie dans le massif central et fournissait les cartouchières pour les armées de l’empereur. Sans lui moins de canons, moins de cartouchières et sans le Patron, moins de lui et de sa clique. C’est pourquoi il nous aide, sans risques, de loin, nous concédant l’aumône pour nos petits projets. Pendant la révolution, j’ai rencontré les partisans d’un certain Baboeuf qui disait : “La terre est à tout le monde et tout le monde est à la terre.” Un type bien mais ça lui a coûté la tête. Lui et ses amis disait que la révolution n’était que le prélude à une révolution bien plus importante et que les bourgeois étaient l’ennemi véritable.”
Le domestique revient et nous fait signe de le suivre.
“Merci citoyen !” lui dit Lancelot en passant la porte.
L’autre lui renvoie un sourire de connivence et un clin d’oeil, ensuite il reprend sa mine solennelle et s’en va.
Derrière un bureau magnifique, un de ces meubles que je croyais réservés aux rois ou aux empereurs, trône un homme aux cheveux blancs.
Lancelot se découvre et prononce cette phrase étrange :
“Sous les Auspices de la Nature Sacrée, sous la Protection du Prophète des Forêts.”
L’autre lève la tête et nous fait signe de nous asseoir.
– “Que puis-je faire pour vous citoyens ?
– Cet homme est le messager du bon cousin de Naples et il a besoin de quelqu’argent pour mener à bien sa mission.
– Combien vous faut-il ?
– Ma foi… Il doit partir pour Orléans, se sustenter et dormir en route et peut-être qu’il mérite une petite récompense pour sa peine ?
– Combien ?
– Je pense que mille francs feraient l’affaire.
– Dites-moi citoyen, pensez vous vraiment que ce que vous voyez autour de vous appartient à un imbécile ?
– Non pardonnez-moi, ma langue a fourché.
– Vous là ! Combien pensez-vous nécessiter pour le voyage ?
– Je ne sais pas Monsieur, pardon citoyen. Je n’ai jamais voyagé aussi loin en diligence. Pour le gîte et le couvert, quelques francs suffiront.”
Son visage s’ouvre sur un large sourire. Il se lève et se dirige vers moi. Il me prend la main qu’il serre longuement.
“Mon ami, votre innocence me touche. Si nous avions plus d’hommes comme vous dans nos rangs… Soit ! Je vous donne cinq cent francs mais ne vous laissez pas gruger par l’autre lorsque vous partagerez cette somme.”
Il se rend vers une armoire toute aussi magnifique que le bureau et m’invite à venir d’un signe de la main. Nous approchons. Dans le meuble se trouve une cassette en marqueterie à côté de laquelle repose un pistolet. Je suis souvent pris de l’envie de me saisir de cette arme et de fuir avec la cassette mais le visage d’Yvette s’impose à mon esprit.
L’homme me tend une bourse et nous fait signe de partir.
Il retourne à son bureau sans même nous concéder un regard.
Bizarrement, ce contact avec un bourgeois me laisse penser que Lancelot a peut-être raison. Son regard froid malgré le sourire affiché… Des cannibales ?
Le domestique nous accompagne à la porte et nous sortons.
Lancelot se jette presque sur moi.
– “Partageons ! Maintenant ! Tu me donnes 350 francs et tu peux garder le reste.
– Pourquoi ne pas diviser équitablement par deux ?
– C’est moi qui t’ai procuré cet argent et puis j’en donnerai une partie à Marcelle.
– Je ne te crois pas.
– De toute façon si les gendarmes te prennent avec une somme pareille. Si tu crois qu’un charpentier voyage avec 250 francs pour faire Paris-Orléans.”
Là, il a marqué un point. Je lui donne son argent tout en pensant que son Babeuf était mort depuis bien longtemps. Nous sortons et prenons la rue des Petits-Champs, pour tourner rapidement rue Saint-Anne où nous rentrons dans une taverne.
“Viens, il est encore tôt, nous devons attendre et j’ai faim. C’est moi qui rince !” me dit Lancelot.

Lire la suite…

Image – L’arrivée de la diligence – 1803 – Louis-Léopold Boilly – licence :

Image – Gracchus Babeuf – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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11 Commentaires

  1. pat dit :

    j’achève cette lecture et regrette que cela soit déjà terminé…
    Car ta réussite est de capter ton lecteur, de le divertir (dans la noblesse du sens), de l’instruire (j’apprends une quantité de choses incroyables) et de faire en sorte qu’il se sente proche de ton personnage. nous le voyons évoluer, nous attachons à lui, à Yvette jusqu’au point d’être persuadé de les connaître. c’est un des miracles de l’écriture que de rendre familiers des personnes qui nous étaient inconnues avant de débuter notre lecture.
    Quant à la fidélité des lecteurs, à savoir s’ils vont tenir le rythme, ce n’est pas très important en soi! nous savons comment faire pour venir te lire, ton site est ouvert, nous en connaissons l’adresse…alors…
    la fidélisation est toujours une problématique mais ne doit pas te distraire, t’écarter de ton but premier : écrire pour toi et après pour nous ! et ne te presse pas, prends ton temps (désolé pour ce conseil de vieux schnock…comme si tu ne le savais pas !!! – RIRES)
    au plaisir de te lire.
    Amitié.
    pat

  2. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La partie de jambes en l’air coûte 5 francs à Maurice.
    Lancelot confie à son compagnon qu’il a rencontré dans le passé, un certain “Babeuf” précurseur du communisme. Ses idées du partage des richesses lui feront perdre sa tête… par la guillotine.
    Il accompagne Bontemps, soulagé du poids de ses sous et de son plaisir, dans un appartement luxueux d’un bourgeois.
    Ce dernier veut bien aider pécuniairement le messager de “Pierre-Joseph Briot”.

    Maurice est à présent dans son rôle historique d’envoyé discret du bon cousin de Naples…!
    L’écriture est vive et tranchante, comme le couperet de monsieur Guillotin.
    Amitié.
    dédé.

  3. lubesac dit :

    Batou se heurte à tout un monde inconnu et varié, toujours haut en couleurs.
    Le récit est captivant et l’on arrive au bout sans s’en apercevoir.Alors vite à la suite! (finalement c’est mieux de lire d’un bloc :on reste mieux dans l’histoire.)

  4. Arc-en-ciel dit :

    J’ai lu d’une traite ! On est transporté par ton personnage, Batou,et l’histoire, on lit : on voit, on sent, on ressent, on y est ! Vraiment Thierry nous vivons là une véritable aventure humaine et historique, c’est fabuleux ! Moi en tout cas je suis “fidélisée” ! ! ! Bises Thierry, amitié.

  5. sandy dit :

    Bonjour Thierry,

    Non, non, pas de nuit pleine de vieux briscards!
    Mes nuits sont plus calmes que les journées de tes protagonistes!!!

    Concernant le format de parution sur blog et ,je pense, la difficulté de conserver un lectorat constant, j’ai songé aux journaux d’autrefois où on pouvait suivre des romans entiers par petites touches… pas évident pour le lecteur…

    Bonne journée!
    Sandy

  6. sandy dit :

    Je finis là ma lecture (d’un autre côté, j’attends la partie 12 comme les autres lecteurs!).

    J’ai donc lu d’une traite La Liste et je résume ce que mes commentaires éparpillés voulaient exprimer : bon rythme dans le récit avec des moments vifs et des moments plus calmes qui laissent le lecteur souffler et réfléchir.
    Des réflexions sur la machine de guerre, le broyage des humains. Des moments de vie, d’amour, de quête aussi…
    Des personnages hauts en couleur avec la palme pour le héros qui gagne en consistance au fil des épisodes. Il change, le bougre!
    Une bonne documentation historique, utilisée à bon escient qui renforcent l’intéret pour ce récit.

    Je ne doute pas que ces points positifs soient présents jusqu’au bout du roman.
    Voire même renforcer!!!

    Point négatif mais indépendant de ta volonté : il ne sera peut-être pas facile de conserver tout le lectorat du début sur la continuité même si la qualité est là.
    Mais nous retombons dans un débat qui a eu lieu sur un autre blog (n’est ce pas Pat?).

    Enfin, que cela te rassure sur la qualité de ton écrit : c’est BON et même plus!!!!
    Et j’y ai pris goût, je vais revenir pour la suite (vite!!!!).

    Bonne soirée!

    Amitiés,
    Sandy

  7. gdblog dit :

    je viens de lire les trois derniers d’une traite, bien sûr j’attends la suite!!
    Je note au passage qu’à cette époque les parisiens sont ouverts et amicaux ;-)

  8. Il ne me reste plus qu’à attendre la mise en ligne de la suite, jusqu’à présent du bel ouvrage, comme on dit, c’est vivant, on imagine aisément les scènes, les personnages, les retors politiques, les manigances, bravo, encore bravo!

  9. olga dit :

    Je viens de lire d ‘une traite, très bon style, et j’attends la suite avec impatience !!!
    Amitié
    Olga

  10. Odile dit :

    le siège .. de Marcelle .. n’est pas gratuit …
    d’un seul coup .. m’est survenue une comparaison absurde …c’est vrai que là tu parles de francs napoléon et pas de francs de notre époque …
    je pense à l’implantation de l’association aux Captifs la libération qui a eu comme 1ères bénéficiaires les Prostituées .. et Christian Giros (prête ouvrier ) comme c’était boulevard saint denis .. m’avait donné rendez-vous au métro réaumur … bien qu’étant maman de ^2 Têtes Blondes .. j’étais ébaubie .. d’entendre des femmes d’âge mur .. proposé .. aux badauds ..de leur faire une pipe … pour 2 francs …
    Il y en a une qui m’a prise à partie car je gênais d’après elle son commerce .. je fus sauvée .. par mon Christian .. qui se gaussait .. de me voir rougir comme une jouvencelle … lors de cette algarade … – je n’avais pas compris ce qu’elle faisait .. je pensais réellement qu’elle fabriquait de spipes … –
    bon… interdiction de se moquer …

    ce côté anecdoctique passé …. je susi captivée par la mentalité de tes personnages …
    surtout par celle de Batou .. bien sûr ..
    va savoir pourquoi …
    sourire des yeux

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : Sourire. Pas question de se moquer, il faut bien apprendre un jour ce que signifie ce langage argotique. C’est intéressant ce que tu me racontes là.

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