La liste. Part 10

Paris

Le 7 juillet 1815

J’arrive enfin aux portes de Paris. La feuille de route est une petite merveille, en chemin j’ai pu changer de monture et me reposer dans les postes militaires que j’ai rencontré. Trouver la rue du Faubourg-Montmartre n’est pas une mince affaire en venant du sud, mais les parisiens aident volontiers le bouseux de province, ils sont ouverts et amicaux.
La capitale est fantastique. Il y a des coins de rue qui ne doivent jamais voir le soleil. La ville pulse comme une ruche. Les bruits, le chaos qui semble pourtant être ordonné, les colporteurs, les puanteurs, la circulation folle, j’ai failli me faire renverser par deux fois. En cet été 1815, les fenêtres sont ouvertes et les gens se parlent de balcon à balcon. Je me demande comment ils font pour savoir qui parle à qui.
Le nombre incalculable de femmes, toutes plus belles les unes que les autres, me tourne la tête. Paris est le coeur battant de la France et j’aurais aimé visiter cette ville du temps où elle était la capitale de l’Europe continentale.
Les forces de l’ordre sont omniprésentes et cela me rend nerveux. Pire encore sont ces gens revêtus uniformément mais ne portant pas l’uniforme et tous munis d’une canne. Ils observent sans pudeur les mouvements de chacun, se rapprochent silencieusement des groupes qui s’assemblent et tous semblent les craindre. Je pense qu’il s’agit de la redoutable police de Vidocq mais je n’en suis pas certain. Je fais comme si je ne les voyais pas, comme le font d’ailleurs tous les autres.
Je vois des bâtiments de légende, Notre-Dame, le Louvre, mais tout à coup, je franchis une frontière pour moi invisible, j’arrive dans les Faubourgs. Ici le peuple, là-bas les bourgeois. C’est comme si je venais de passer dans un autre monde. Les gens sont tout aussi colorés mais leur parler est différent, leur aspect est différent et leurs habitations aussi. J’arrive au numéro 11 et je descends de mon cheval. Je veux l’attacher à l’anneau qui sort du mur lorsque j’entends une voix derrière moi.
“Fais pas ça soldat, tu ne le reverrais plus.”
Je me retourne pour voir un unijambiste me regarder rigolard en s’appuyant sur ses béquilles.
– “T’as belle allure dans ton uniforme. T’es un briscard ?
– Campagne de France et toi ?
– Un crâne. T’aurais pas un peu de tabac pour ma bouffarde ?
– Je ne fumes pas.
– Ah… Tu cherches quoi par ici ?”
Les mots de l’Italien résonnent dans ma tête. “Ne parle à personne.”
– “Passe ton chemin l’ami, j’ai à faire.
– Une ou deux pièces alors ? En souvenir du bon vieux temps.”
Je lui donne deux sous mais il ne disparaît pas pour autant. Je frappe à la porte avec le lourd anneau de fer.
“Tu vas voir le citoyen Lancelot ?”
Je l’ignore.
“Dommage, parce que Lancelot c’est moi.”
Je me retourne et le contemple ahuri.
“Me regarde pas comme ça, même cul-de-jatte, je continuerais à servir. Pousse la porte simplement et montre moi ta belle écharpe.”
La fraîcheur de la cour est bienvenue.
Lancelot passe la porte, non sans lancer un regard sur la rue. Il semble satisfait.
“L’écharpe !”
Je lui montre enfin ce qu’il désire et il me montre du menton ce qui devait être l’écurie.
“Va t’occuper de ton canasson et puis tu me rejoins dans mes quartiers, la première porte à gauche.”
Lorsque j’ai fini de m’occuper de mon cheval, je cache la missive dans la paille et je pose une grosse pierre dessus. Puis je me rends chez Lancelot.
– “Entre mon mignon, la porte est ouverte. Tu as faim ?
– Non !
– Prends place ! Soif ?”
Je hoche la tête en signe d’acquiescement. Pendant qu’il me verse un verre de vin, je regarde son intérieur. L’enduit se craquelle et tombe ça et là. Une odeur de moisissure insistante et un relent aigre de vieille sueur travaillent mon estomac. Un peu partout gisent des bouteilles de vin vides, quelques souvenirs de campagne aussi. Je reconnais une cartouchière russe, un casque de cuirassé autrichien. Un collier orné d’objets sombres attire mon attention.
– “Tu sais pas ce que c’est hein ? T’as vu mon modeste intérieur, je suis comme l’empire. J’ai connu mon heure de gloire et je suis tombé.
– Et le collier ?
– C’est un souvenir de Saragosse.
– Tu étais en Espagne… J’ai rencontré un briscard qui avait fait Saragosse. Cela a dû être terrible, il en a gardé des séquelles.
– Je sais, c’est mon frère.
– L’Espagnol du cirque ?
– Tu vois la bataille sur un champ ouvert et le combat de rue contre un ennemi invisible, c’est deux choses. À Saragosse, il nous a fallu combattre dans chaque rue, chaque maison, chaque appartement. Nous avons vu et fait des trucs atroces. Le collier ? Ce sont des oreilles séchées. Des oreilles de royalistes espagnols, une pour chaque camarade retrouvé égorgé dans leurs villages de merde, une pour chaque camarade disparu. Nous pensions qu’ils étaient des sauvages, après Saragosse ils pensaient que nous étions des sauvages. C’est la guerre qui est sauvage, la guerre ou plutôt ce qu’elle est devenue avec le Patron… Tuer pour faire mal, tuer pour la haine.
– Et tu veux qu’il revienne ?
– Qui ça ?
– Le Chapeau.
– Oh… Lui ou un autre. Tout plutôt que la monarchie.
– Je comprends.
– Dis pas ça, tu comprends rien et surtout tu cherches pas à comprendre. C’est quoi la révolution pour toi nez-de-boeuf, des images, des chansons, des héros ? Des idéaux peut-être ? Pour moi et mes semblables c’est l’odeur de la mort et le prix du sang.
– Excuse-moi.
– Bah, cessons ce bavardage inutile. Je dois m’occuper de ton rendez-vous. Je laisse la porte ouverte et tu peux dormir. Auparavant, tu vas aller chez la Marcelle, l’escalier au fond de la cour et la mansarde tout en haut. Elle te donnera les vêtements dont tu auras besoin. Ne le prends pas mal pour tout à l’heure, mais vous les Marie-Louise, vous êtes exaspérant d’innocence.”

Il s’en va sans ajouter un mot. Je vide mon verre et sors dans la cour. Sa fraîcheur m’est soudain désagréable et Paris a subitement perdu de son attrait. J’aimerais avoir accompli ma mission et me trouver sur la route d’Orléans.

Marcelle
Je monte les cinq étages menant à la mansarde et je frappe discrètement à la porte.
– “Qui est là ?
– C’est Lancelot qui m’envoie.
– Entre !”
Marcelle m’apparaît comme une sainte, un halo de lumière en provenance de la lucarne du toit lui fait comme une auréole. Je ne pourrais pas lui donner un âge mais ce qui est certain c’est qu’elle n’est pas de première jeunesse. La lumière, son sourire, sa poitrine généreuse, je la trouve très belle et c’est en balbutiant que je lui dis :
– “Je viens pour les habits…
– Entre et ôte ton uniforme, nous allons voir ce que je peux avoir pour toi.
– Voyons voir, le Jeannot avait peut-être ta taille mais où est-ce que j’ai mis ses fripes ?”
Pendant que je me déshabille, j’observe Marcelle attentivement. Elle est bien faite et son minois m’est bien agréable.
Elle s’approche enfin et me passe une chemise. Ce faisant, elle effleure délicatement ma cicatrice, ce contact me fait frissonner. Elle rit.
– “Une grosse douleur au service de la Nation, elle te fait encore mal ?
– Non.
– La chemise est parfaite, c’était celle de mon fils, mon Jeannot.
– Il est parti ?
– Oui, on peut le dire. Il est parti pour ne plus jamais revenir.
– Pardon… Vous m’en voyez désolé.
– Tu devrais aussi faire tomber le pantalon qu’on puisse voir si l’autre passe.”
Une douce chaleur envahit mon bas-ventre à l’idée de me trouver nu devant cette femme.
Lorsqu’elle se baisse pour ramasser mes affaires, ses cheveux effleurent mon sexe qui l’honore immédiatement d’un fier garde-à-vous.
Elle le prend alors dans ses mains et le porte à sa bouche.

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Image « Passer Payez » -1803 – Louis-Leopold Boilly. – licence :

Image – La baigneuse de Valpençon – 1808 – Jean Auguste Dominique Ingres – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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7 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Bien évoqué ce Paris du début 19è!On s’y promène au milieu de cette police inquiétante..
    Toujours avec brio le récit défile avec des dialogues vivants et fluides.

  2. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Dans la capitale, le bouseux Maurice croise de nombreuses et jolies femmes qui lui tournent la tête.
    La rencontre avec Lancelot se réalise sans accroc.
    Avec l’aide d’une femme charmante, Jean Baptiste essaie son nouvel habit. Très vite le pantalon tombe, et la bouche gourmande saisit le fruit bien mûr du mâle Batou. Ah! Paris…Paris libéré… ( pardon…, c’est une autre époque de l’histoire de France ).
    L’auteur, avec malice, arrive à faire regretter au lecteur que je suis, cette époque où la générosité féminine était fort sympathique.
    Amitié.
    dédé.

  3. pat dit :

    Tu rends à merveille l’animation parisienne, cette frénésie, ces mouvements perpétuels et ton roman gagne en réalisme, en véracité. J’imagine la documentation que tu as du lire, réunir, les notes prises pour cette entreprise titanesque et que tu fais tiennes avec talent.
    Ce roman grouille de personnages secondaires, brillamment campés, qui renouvèlent et prolongent l’intrigue pour notre plus grand plaisir de lecteurs. l’action avance sans temps morts et avec une belle assurance.
    réjouissant, prenant et captivant, “la liste” est vraiment marquée du sceau de la réussite !
    Amitié.
    PAT

  4. Edouard dit :

    Monsieur Benquey, votre prose est plus classieuse et plus en formes que le cul de cette Baigneuse de Valpençon qui ne booste pas ma testostérone…Je continuerai ma lecture demain ou vendredi.

  5. sandy dit :

    Sacré “Bamaurice”!!!!
    Quelquechose me dit qu’il va apprécier son séjour dans la capitale!
    Je file à la suite…

    La frontière entre les beaux quartiers bourgeois et les quartiers populaires est toujours d’actualité, arf!

    Sandy

  6. Odile dit :

    bon..là je te laisse lire.. dans mes pensées .. mon commentaire …
    sourire malicieux

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