La liste. Part 1

La bataille de Waterloo

Jean-Baptiste.

Le 18 juin 1815

Hougoumont, un point invisible sur une carte mais aujourd’hui cette ferme semble être l’axe sur lequel tourne le monde. Malgré nos assauts répétés, nos morts, nos blessés, leurs morts, leurs blessés, les portes d’Hougoumont nous restent fermées. Le deuxième corps tout entier, huit mille hommes, s’épuise à faire tomber ce furoncle hideux qui nous empêche d’attaquer le flanc droit de l’ennemi.
À 13 heures, le tonnerre des canons de la grande batterie fait trembler le champ de bataille. Nous sommes emplis de fierté et surtout bienheureux de ne pas avoir à faire face à ce déluge de feu.
À 13 heures 30, Hougoumont semble céder. Nos hommes pénètrent dans la ferme, le bruit du combat est féroce puis c’est le silence.
Nous sommes comme les vagues qui se brisent sur la pierre, si nous avions quelques millénaires, nous emporterions la place assurément.
À 15 heures, le ciel, le temps, tout se fige lorsque nous percevons le martèlement des sabots de milliers de chevaux. Une charge de cavalerie… Nous respirons lorsque nous réalisons que c’est Ney qui charge l’ennemi. Un court instant, je ressens de la compassion pour ces hommes qui vont mourir. Qui n’a jamais éprouvé la violence d’une attaque montée, ne peut et ne pourra me comprendre. Tu vois le mur de chair et de métal se rapprocher à vive allure, la terre tremble sous tes pieds, les cris des assaillants déchirent tes tympans et quand tu entends le souffle des bêtes au galop, que tu humes l’odeur de leur sueur, tu fermes les yeux…
Combattre, c’est souvent attendre la mort.

La rumeur court que les prussiens sont arrivés.
Je suis exténué et j’ai bien du mal à tenir mon arme pour la énième charge…
Échec… Qui a échoué ? La France ? Les gars qui y sont restés ?
La mort elle gagne à tous les coups. N’est-elle pas l’ultime échec de nos vies ?
A 19 heures 30, l’empereur fait donner la Garde. Nous retenons nos souffles…
Nos héros enfoncent les lignes adverses.
Le temps semble suspendu, puis un grand cri d’effroi parcoure nos rangs.
La contre-attaque ennemie submerge nos invincibles. Nous voyons la garde mettre genoux à terre puis s’effondrer.

La Garde

Lorsque, comme dans un cauchemar, nous les voyons reculer, je me retourne et aperçois le visage livide de notre officier, bouche ouverte sur un cri d’horreur. Je vois des amis, des inconnus jeter leurs fusils et se mettre à courir.
Alors sans réfléchir, je les suis…
Moi, Jean-Baptiste Peltier, j’ai abandonné mes frères d’arme parce que ma tripe hurlait : “C’est la fin ! Cours si tu veux vivre !”
J’ai honte mais je suis vivant.

Au lieu de suivre les fuyards en direction de Paris, j’ai choisi de mettre le cap à l’est. J’en ai assez de la gloire, de la grandeur et des combats.
Non loin du champ de bataille, j’ai découvert une ferme abandonnée par ses habitants. Ils ont probablement fui les combats. J’y trouve des vêtements et un peu de nourriture.
Deux vaches mugissent tristement dans l’étable et leurs pis sont terriblement gonflés.
Mon coeur de paysan me pousse au travail, malgré la peur d’être surpris. Après tout je dois bien cela à ces pauvres gens, un échange honnête contre ces beaux habits…
Le front appuyé contre le flanc de la bête, son soulagement palpable et la chaleur qui émane d’elle…
Des larmes coulent sur mes joues.
Je repense à ce jour de la conscription. J’étais à la fois heureux et effrayé. Prêt à venger la mort de Pascal. Prêt à me battre pour l’empereur mais terrorisé par les récits du Jeannot, vétéran de la campagne de Russie et revenu au village en infirme, plus un orteil, plus de nez, plus d’oreilles sans parler des rares doigts qui lui restaient aux mains. Pas une blessure au combat le Jeannot, il avait été dévoré par le froid.
Le tirage au sort, tous ces jeunes hommes attendant, certains avec impatience, d’autres la tête basse que l’on appelle leurs noms.
Le mien n’avait pas retenti dans la cour et j’en étais soulagé. Puis le fils du notaire Delcourt se dirigeait vers moi. Il était blafard et sa voix chevrotait : “Remplace-moi et je te donne dix mille francs !”
L’offre était séduisante, je réfléchissais… Je le voyais trépigner et je savais ainsi qu’il accepterait n’importe quoi, aussi je ne m’étais pas gêné.
“Deux vaches et des bonnes, la pâture de la rivière et le bois aux loups. C’est à prendre ou à laisser !”
S’il avait pu, il aurait blêmi d’avantage. Par bonheur, un conscrit éclatait en larmes non loin de nous et c’était le visage empli de terreur que Delcourt se crachait dans la main et me la tendait.
En rentrant au village, j’étais fier et riche. J’allais servir la nation et la ferme familiale venait de s’agrandir d’un bon tiers. Si j’avais su…
C’est sur ces pensées que je me mets en route vers le sud à la tombée de la nuit.

Le 23 juin 1815

Je suis en France.
On me dit que l’Empereur est en route vers Paris et que personne, là-bas, ne veut plus de lui. L’humeur est presque à la fête et un bourgeois m’offre du vin. Le peuple en a assez du carnage. La France est saignée à blanc, en hommes, en ressources, en argent. Nous nous réveillons comme on sort d’un mauvais rêve, abasourdis et ankylosés. L’ennemi marche sur la capitale et l’on craint la suite des événements.
C’est l’apparition des gendarmes qui me pousse à quitter la place. Je suis un déserteur et un voleur.

Entendez vous dans nos campagnes

Le 27 juin 1815

J’atteins enfin Sanchey près d’Épinal.
Je crois avoir mieux marché que ceux de Davout. Il faut dire que la marche est plus facile sans fusil ni paquetage et sans avoir le combat comme seul horizon.
Lorsque j’arrive à la ferme, ma petite sœur me saute au cou. “Tu es vivant ! Il est vivant !”
Mais son visage s’assombrit en un instant et elle me tire par le bras. “Viens ! Père est à l’agonie…”
C’est tremblant de tout mon corps que je pénètre dans la chambre. Le souffle rauque du père, les odeurs malsaines, je respire ici les effluves familières de la mort. Je n’ai jamais aimé cet homme dur mais j’ai toujours éprouvé pour lui le plus grand des respects.
– “Qui est là ?
– C’est moi Père, Jean-Baptiste.
– Batou ? Tu es revenu ? Viens près de moi, il faut que je te parle.”
Je m’agenouille près de lui et lui prends la main.
“Batou… C’est toi qui va reprendre la ferme.”
Il déglutit péniblement.
“Depuis la mort de ton frère et ton départ, je me faisais bien du souci… André est un bon à rien et Sandrine… Une fille… La ferme doit rester chez les Peltier.”
L’évocation de Pascal, tombé en héros à Austerlitz, me tétanise. Je voudrais retirer ma main mais l’agonisant se cramponne et même à l’article de la mort, le Père reste une force de la nature forgée par une vie de paysan. Je cède et la pression se relâche.

Lire la suite…

Image – Clément-Auguste Andrieux : La bataille de Waterloo. (1852) – licence :

Image – Edouard Detaille – Grenadier de la garde – licence :

Image – Vincent van Gogh – La récolte – licence :

Texte – La liste – © 02/2009 – Thierry Benquey – Tous droits réservés.

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19 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Ce très beau récit de la dernière bataille de Napoléon Bonaparte est écrit avec un ton vif, qui laisse le lecteur imaginer l’horreur de ce combat, où la mort gagne à tous les coups.
    La fuite pour Jean-Baptiste Peltier, est le seul moyen de continuer à vivre.
    L’auteur dénonce l’absurdité des guerres, où le vainqueur d’hier est le perdant d’aujourd’hui. Le constat est lourd en pertes humaines, dans un pays ruiné.
    Cette narration est enrichie d’images superbes.
    Amitié.
    dédé.

  2. Arc-en-ciel dit :

    Je file lire la suite Thierry… abasourdie par le vacarme de la guerre.

  3. lubesac dit :

    Tu as dû vivre dans une vie antérieure Thierry
    Je sens que tu vas très bien nous le faire ce premier roman! et une saga, en plus. Moi j’adore ce genre qui nous fait revivre le passé d’une famille.

    Ton tableau est celui que voit J.B. Peltier de sa petite hauteur.Puis la débandade!et l’errance.Retour en arrière sur la conscription pour placer l’histoire de cette terre.

    Bises et bonne écriture!
    Lucette

    (3 lignes au-dessus du grenadier il me semble (sourires!) qu’il faut écrire parcourt nos rangs )

  4. callivero dit :

    pas drôle la guerre…

  5. pandora dit :

    Un récit prenant de guerre où tu nous immerges à une époque qui paraît maintenant si lointaine…
    Une vie pour une terre et deux vaches…
    Cela dit, c’est plus qu’elle ne vaut actuellement pour certains…
    j’ai vu que tu avais mis la suite, mais je vais me la garder pour demain
    Bonne soirée Thierry

  6. Christian dit :

    Ah, chouette, un roman!! Et qui commence à Waterloo, qui plus est! Me voilà d’entrée de jeu séduit par cette histoire. Vrai que du côté de la ferme d’Hougoumont et des Quatre Bras, l’axe du monde tournoyait furieusement en prémisses tumultueux de nos temps dits “modernes” (période qui me passionne de longue date). Côté littéraire, bien sûr, c’est toujours un fantastique terrain d’élection du romanesque avec la bataille en lever de rideau. Bon, je sais, on pense à l’ombre portée des Hugo, Stendhal et son Fabrice, Aragon même( celui du moins de la formidable “Semaine Sainte”. Patrick Rambaud aussi reprend fort bien le flambeau aussi…) Alors pourquoi pas Thierry Bencquey? Vraiment, avec toi, avec ton allant formidable du style et ce sens inné de l’évocation – le souffle, quoi, en dimension de roman – on suit d’emblée ton héros (et j’aime le passage rappelant ce qu’était la réalité sociale du tirage au sort, fort bien rendue). On embarque résolument dans l’aventure. Elle a tout, déjà, pour captiver, ce qui n’est pas toujours évident, on le sait, dans les premières pages. J’ai le sentiment qu’elle promet, cette histoire. Et je passe donc voir la suite!
    Bien amicalement à toi.

  7. sandy dit :

    Bonsoir,

    “Combattre, c’est souvent attendre la mort”.

    Phrase d’une extrême justesse que les “décideurs” devraient méditer, eux qui voudraient nous convainvre que “Combattre, c’est gagner”.

    Je me réjouis de suivre ce roman épique qui débute fort bien à mon goût!

    Amitiés,
    Sandy

  8. Thomas Frédéric dit :

    Magnifique image! J’aimerais beaucoup que tu m’expliques comment tu l’as réalisée.
    Comme je l’ai déjà exprimé auparavant, je vais lire « La liste » avec le plus grand plaisir.
    Mais je ne fonctionne pas comme tout le monde (ça n’est pas recherché, c’est un fait). Je préfère lire l’œuvre dans son intégralité, je l’aborde comme un livre papier. De même pour les aventures de « J.G. » de Pat. J’attends qu’il en ait écrit plusieurs avant de les lire. J’ai besoin de me plonger totalement dans l’univers de ce que je lis. Que ce soit sur papier ou écran, pour moi cela ne change rien.

    Je me suis permis de te faire de la publicité sur la page de mon roman: Vincent Magnol, un privé dans la tourmente:
    http://www.art-et-litterature.com/article-17943631.html

    A bientôt Thierry.
    Un ami de l’ombre.

    • Thierry dit :

      @ Frédéric : Pour l’image c’est photoshop, j’ai travaillé avec la gomme qui efface en son centre et qui rend transparent sur les bords. Comment s’appelle-t-elle en francais ? Aucune idée mon photoshop est allemand…
      Merci pour le lien et pour la liste de Batou, tu devras t’armer de patience, il a encore de beaux jours devant lui… Rire.
      Amitié et merci de ton passage en ces lieux tout neufs.
      Thierry

  9. denis dit :

    Cher thierry,
    Je viens de m’abonner à ta newsletter ici car je me dois de lire ton roman du fait que j’adore l’Histoire et que tu es un ami de blog;
    Je vais imprimer les parties pour les lire sur papier puisque sur Internet c’est fastidieux (pour moi) (j’avais commencé puis arrêté, faute de temps aussi
    alors, bonne continuation
    amitiés
    denis

    • Thierry dit :

      @ Denis : Merci mon ami, pour l’impression des articles je te conseille d’utiliser la petite imprimante en début d’article qui te permet d’avoir une impression de l’article et non du blog (sidebar et le reste.) La newsletter elle ne te donnera normalement qu’un extrait de l’article et surtout l’information qu’il est paru. Amitié. Thierry

  10. Gilles Arnaud dit :

    Ainsi commença la lecture du roman de l’ami de Germanie…

  11. ah ! oui ! me voici prise par cette histoire singulière d’une tranche d’Histoire. Tes doigts la portent alerte, ton écriture ne plagie pas le ton XIXe, elle est la tienne. J’ai lu d’un trait et suis allée visiter les mots en bleu même si pour la plupart je les connaissais. Bien sûr, je vais continuer à suivre la saga de ton soldat de plomb, là, je me demande si j’ai encore chez moi le conte d’Andersen.

  12. Odile dit :

    Surprise … sourire ..
    il suffit de cliquer dans un lien .. et je me retrouve .. sur un blog .. différent … mais ouf .. qui est le tien quand même .. – touts les chemins mènent à Rome …rire
    et me voilà … non pas …Joséphine … il fallait le osez .. donc je l’ai fait ..
    une nouvelle fois web ..transes portée … ..à la fin du 1er Empire .. pour suivre les pérégrinations … de Batou …
    merci pour cette 3ème épopée….qui dès son préambule .. me captive …
    A bientôt
    Odile

    • Thierry dit :

      @ Odile : Voilà qui devrait m’inciter à poursuivre l’écriture de ce roman on-line. Il s’agit d’une saga familiale qui devrait finir dans les années 2000. D’abord notre monde et ensuite la liste. A bientot. Thierry

  13. Elsamuz dit :

    Voilà un roman qui commence au triple galop ^^ Comme ces pauvres chevaux qui chargent alors qu’ils n’ont rien demandé, eux… Je me réserve la suite pour demain :) Bisous.

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