La Lafayette. FIN

Le bataillon carré

Triptyque l’esclavage – celui d’hier

NOIR !

Je me dois de contrer Janssoux… J’ai l’impression d’être à la foire aux bestiaux et qu’il me faille négocier avec le maquignon pour sauver mon honneur.

“Soit ! Nous le pendrons mais par le cou et dans la cale.”

Le regard du maître d’équipage me révèle qu’il apprécie ma décision, qu’il apprécie surtout que je ne me sois pas allongé devant lui, restant ainsi digne d’être le chef. C’est homme est une perle sur un navire et je suis probablement le seul en ces lieux à avoir lu le marquis de Sade.

J’écarte un des matelots et me penche vers mon nègre qui continue à chanter doucement.
Je lui souffle à l’oreille :

“Dans un autre temps, en d’autres lieux, nous aurions pu être amis. Tu vas mourir tout à l’heure et tu m’en vois désolé.
Je te comprends.
Moi aussi je suis mort, il y a longtemps sur la plage du Palus.
Moi aussi, je me suis battu pour ma liberté, pour rester tel que nous avions toujours été.
Moi aussi, je crois en Dieu, même si je pense parfois qu’il nous a oublié.
Toi, tu as une valeur en espèces sonnantes et trébuchantes et moi, dans le monde où je vis, je ne vaux plus rien en ces temps de guillotine.
Si tu le permets, j’emporterai un morceau de toi vers ma vie nouvelle dans le monde nouveau, un morceau de ta bravoure.”

Je l’embrasse sur le front et je le regarde dans les yeux.
Son regard est feu et flamme, un instant, j’y lis la haine et puis elle se volatilise.
Il me parle alors longuement, posément.
Je recueille les mots de ce condamné comme si c’était le Graal, comme quelque chose de sacré, quelque chose que je ne comprendrai jamais.
Il répète souvent : “Goundo Mamassa !” en se frappant la poitrine du doigt et je comprends que c’est son nom.
Je réalise alors avec stupeur que chacun de ces pauvres bougres en bas doit avoir un nom. L’émotion qui m’envahit est forte et j’ai du mal à réprimer les larmes qui me montent aux yeux.

Maître Janssoux donne l’ordre d’emmener le captif.
Je lui prends le bras et tout comme lui, me frappant la poitrine du doigt, je lui murmure : “Noël Jean de Saunay ! Noël Jean de Saunay !”
Il sourit puis grimace de douleur lorsque l’on tire sur sa chaîne.
Janssoux se tourne vers moi, m’invitant du regard.
Je me résigne à l’accompagner dans la cale.

Moi, Goundo Mamassa, je vais mourir !
Je suis fier d’avoir tué un de ces démons. La haine m’a quitté depuis que leur chef m’a parlé et il est bon de mourir sans haine.
Les blancs préparent une corde et je fais face aux miens.
Je leur crie de ne jamais oublier qui ils sont, ce qu’ils sont.
Le fouet chante sur ma chair pour me faire taire mais je crie pour qu’ils n’oublient pas Goundo Mamassa, le guerrier Soninké qui va mourir en homme.

Moi, Niouma Kanté, je ne t’oublierai jamais Gounda Mamassa et mes enfants apprendront ton nom et tes haut-faits.
Moi, Niouma Kanté, je n’oublierai jamais qui je suis et je te remercie.

BLANC !

Journal de bord, le 05 Novembre de l’an de grâce 1795.

“Arraisonné à vingt milles nautiques de Fort-de-France par une escadre anglaise. Ils vont saisir le fret, le navire et c’est notre tour d’être enchaîné dans la cale. Auront-ils l’audace de nous mettre aux fers en compagnie des esclaves ?”

BLEU !

Journal intime, le 23 Mars de l’an de grâce 1796.

“Nous sommes poursuivis par les Bleus du général Travot. Une trentaine de chouans sous les ordres de François-Athanase de Charette de la Contrie, un homme admirable et courageux. La guerre est perdue, les Bleus sont trop nombreux. Je me suis proposé de tendre une embuscade afin de gagner le temps nécessaire à la fuite de Charette. Deux autres fidèles se sont portés volontaires avec moi. Je suis heureux d’avoir quitté le sinistre bateau-prison sur la Tamise. J’ai déjà participé à de nombreuses escarmouches et mes compagnons apprécient la bravoure de je fais preuve.

ROUGE !

S’ils savaient…

Certains ont adopté mon cri de guerre : Mamassa !
J’en ris chaque soir.
Lorsqu’ils me demandent de quoi il s’agit, je leur réponds que c’était un noble de ma connaissance, un marquis de Mamassa, mort héroïquement en octobre. Chaque fois, je ne peux m’empêcher de rire et mes compagnons rient de bon cœur avec moi.
Je n’aurai pas vu le Nouveau Monde et c’est là mon plus grand regret.”

FIN

Image – Le bataillon carré – Julien Le Blant (1851-1936) – 1880 – Licence :

Domaine public

À découvrir sur le thème de l’esclavage : « Le bois d’Ébène », disponible en pdf sur le blog « Art et littérature » de Frédéric Thomas.

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13 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,
    Terrible décision de mort que doit assumer le capitaine, malgré l’estime qu’il porte pour Mamassa. Par respect pour son courage, il le nommera par la suite « Marquis de Mamassa ».
    Cette triste période de la traite des noirs est écrite avec la puissance des mots que l’auteur utilise avec justesse.
    Certains actes sont traités avec sensibilité, lorsque deux homme s’estiment, alors qu’ils sont de deux camps différents.
    Merci, pour ce témoignage qui laisse encore des cicatrices chez les « enfants » de ces africains « déplacés ».
    Amitié.
    dédé.

  2. Patrick dit :

    Grande nouvelle, remarquablement écrite et aux messages salvateur . le personnage de Noël Jean de Saunay est fort bien dessiné et l’analyse psychologique d’une richesse remarquable.
    La scène avec le guerrier, avant l’exécution est un moment fort, poétique et bouleversant, déchirant et révoltant.
    la puissance de tes mots, ta précision et ta maîtrise de bout en bout servent à merveille ce message que tu nous lances.
    Je termine ma lecture, hagard et en colère. une colère saine et furieuse.
    Mais malheureusement, et tes prochains textes vont le démontrer, l’être humain restera toujours le même.
    L’esclavage a une apparence différente mais existe toujours.
    ton devoir de mémoire est primordial et salutaire.
    merci.
    Amitié.
    PAT

    • tby dit :

      @Patrick
      Merci Patrick pour tes mots, cette abondance de commentaires et leur précision est toujours un bonheur pour moi. Les textes que tu ne commentes pas me rendent nerveux (sourire). A travers toi et tes mots, je sais si j’ai atteint mon but ou pas, toucher ou remuer le lecteur, lui faire ressentir une proximité avec les bourreaux et les victimes car au fond nous sommes tous pareils, avec nos petitesses, nos besoins, nos bassesses et nos instants de grandeur. Nul n’est maitre de son destin, tel est mon motto. Amitié. Thierry

  3. Frédéric dit :

    Ouah !!
    Magnifique Thierry !
    J’ai commencé la lecture de Lafayette et n’ai pu en décoller jusqu’à son point final. J’aime la rythmique de ton récit, son épaisseur historique, l’épaisseur de ses deux personnages principaux. Mamassa à péri, mais Noël Jean de Saunay aura à défaut de découvrir le nouveau monde, découvert le respect de l’autre et le sens de la vaillance.
    J’ai vraiment beaucoup aimé Lafayette.

    Je te propose de placer un lien Lafayette/Bois d’ébène ; sur nos deux sites respectifs.
    Aussitôt ce commentaire posté, je m’empresse de le faire de mon côté.
    Amitiés et toute mon admiration Thierry.
    Merci pour ce beau partage. (comme d’usuel avec toi)

    • tby dit :

      @ Frédéric : Merci. J’ai lu Bois d’ébène avec plaisir, ce voyage fantastique dans la conscience et l’inconscience humaine est une réussite. Si je peux me permettre une petite remarque, tu devrais mettre un lexique en fin de pdf pour les termes inusités voire oubliés qui y sont présents. En effet, il peut etre décourageant d’avoir à chercher un dictionnaire, voire simplement l’ouvrir quand il est sous la main, pour comprendre la lecture. J’apprends toujours beaucoup en vocabulaire lorsque je te lis. Je mets avec plaisir un lien vers bois d’ébène à la fin de la Lafayette. Amitié. Thierry

  4. Frédéric dit :

    Oui tu as raison Thierry pour le lexique. Je me suis fait cette réflexion et depuis j’utilise le système de rappel didactique, en bas de page.
    Au fait, super ton nouveau design et très pratique le principe de la loupe!
    Toutes mes amitiés Thierry.
    A très bientôt.
    Frédéric.

    • tby dit :

      @ Frédéric : Merci. Pour le lexique, il m’arrive d’écrire des articles comportant du vocabulaire étranger ou spécialisé et là, je fais un lexique. Le « top » serait de mettre des ancres html dans le texte pour arriver au lexique et retourner à l’endroit du mot mais c’est beaucoup de travail. Sourire et amitié. Thierry

  5. Yannick dit :

    bravo thierry pour cette nouvelle. la fin est émouvante dans ce face à face entre le blanc et le noir. les mots du blanc à l’égard de goundo sont très beaux ainsi que le monologue de goundo. l’émotion qui saisit le capitaine quand il apprend le nom de goundo est bien rendue et donne à réfléchir.
    finalement, Goundo aura inspiré la capitaine par sa bravoure.
    je te dis que cette nouvelle gagnerait haut la main des concours de nouvelles. merci de nous faire partager ton imagination et ton art.
    le fait de nommer la couleur des parties et la nouvelle m’ont fait penser à ce poème de Nicolas Guyen, un poète cubain, « la ballade de mes deux grands-pères », l’un étant noir et l’autre blanc.
    encore bravo.
    au plaisir de te lire
    Amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : As-tu remarqué que le seul blanc tué dans cet histoire portait ton prénom ? Rire, c’est le hasard. Merci pour ton affirmation qui me caresse dans le sens du poil, merci de me lire surtout parce que ce que j’écris n’aurait aucun sens sans vous. Au plaisir de lire tes émotions et remarques. Amitié. Thierry

  6. Odile dit :

    Yes ! Nöel Jean tient la dragée haute à son maître d’épuipage …
    j’appréhendais de venir lire .. cet épisode …

    Je suis très émue… par cette communion forte .. éternelle .. entre ces 2 Hommes .. si dissemblables .. et si semblables ..pourtant !

    La façon très … « Guerrier Soninké ».. de vivre .. sa mort .. est noble. .. à la limite pas triste …

    Que Nöel Jean .. fasse .. continuer .. à « vivre » Goundo .. est .. sublime…

    Merci pour ce merveilleux récit …

    C’est un très beau message d’Amour …d’Espoir … pour Tous les Hommes .. du Monde entier !

    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Merci à toi pour « sublime » et « merveilleux », j’en suis tout retourné. Sourire. « Mamassa » est un cri de guerre mais il pourrait aussi devenir un cri de paix. Merci encore Odile de ta lecture attentive et bonne soirée. Thierry

  7. Bonjour Thierry!

    Je suis de passage sur ton blog, nostalgique d’une époque où les écrits foisonnaient sur les blogamis et où nous mâchions notre impatience de lire tant d’histoires et de bons mots.

    Et je lis donc ce La Lafayette qui m’a réjoui!

    J’ai aimé la dualité entre les 2 personnages, qui les fait passer du blanc au noir en passant par le gris puis qui éclate dans le bleu et le rouge.
    Les geôliers deviennent prisonniers quand ces derniers réussissent à se libérer et à regagner leur dignité.

    Tu emmènes ton lecteur dans une époque où la vie pouvait se résumer à un rien pour peu qu’on ne soit pas de la bonne « race ». C’est une nouvelle terrible mais tellement humaine.

    Et puis, je crois vraiment que la nouvelle historique ou du moins, se déroulant dans un contexte historique particulier, est ton « truc ».

    Voilà, cela m’a fait très plaisir de te lire!

    Bises
    Sandrine

    • Thierry Benquey dit :

      Merci Sandrine de ta relecture et visite.
      Ce blog est à l’abandon mais je ne me résous pas à le fermer, je n’ai plus ni le temps ni la sérénité nécessaire à l’entretenir et si parfois des idées de textes me parcourent l’esprit, ou encore la poursuite et l’achèvement de La liste, la dure réalité me font l’oublier.
      Je regrette aussi le temps bouillonnant où nous nous lisions les uns et les autres, ce fut intense et me procura beaucoup de plaisir.
      Je t’embrasse
      Thierry

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