La Lafayette. (4)

Portrait of Sengbe Pieh (Joseph Cinqué)

Triptyque l’esclavage – celui d’hier
GRIS !

En haut.

Journal de bord, le 31 Octobre de l’an de grâce 1795.

“Toujours pas un souffle de vent. Je suis obligé de réduire les rations d’eau pour le fret et pour l’équipage. Les pertes sont terribles, ce matin nous avons jeté notre centième corps par-dessus bord. Un sur trois… Le maître d’équipage m’assure qu’un tiers est peu. J’ai décidé que demain, si le vent ne fait pas son apparition, nous appliquerons ma méthode et que les esclaves sortiront par petits groupes sur le pont.”

Journal de bord, le 01 Novembre de l’an de grâce 1795.

“Pas un souffle d’air. J’informe le maître d’équipage que ma décision est irrévocable. Ils sortiront par groupe de dix et cela sera bon pour le moral de l’équipage qui y trouvera une occupation. Il secoue la tête mais ne dit rien.”

En bas.

Les êtres blafards ont libéré les pieds d’un groupe des nôtres, ils les emmènent à l’extérieur et nous craignons le pire. Des lamentations et des chants de mort s’élèvent.
Nous entendons le raclement de leurs chaînes, puis plus rien.
Nous allons mourir ?
Je ne partirai pas sans combattre !

En haut.

Devant le calme qui règne sur le pont, je prends la décision de faire monter un autre groupe d’esclaves. Par vingtaine, ils peuvent rester plus longtemps à l’air libre et le roulement nous prendra moins de temps. J’en informe le maître d’équipage qui tempête et qui jure les plus grosses obscénités. Si seulement le vent pouvait avoir son caractère.

En bas.

Ils sont de nouveau là !
Ils viennent chercher leur provision de chair humaine.
Ils libèrent ma rangée !
Je prie afin de rassembler mes dernières forces mais cette prière est inutile. La haine, ma nouvelle compagne est là et elle pare à toutes mes faiblesses.

NOIR !

On entend des cris dans la cale et puis un coup de feu.
Je panique et le regard du maître d’équipage me confirme qu’il avait raison.
Nous nous précipitons dans les fonds pour y trouver un des matelots gisant sur le sol, la chaîne d’un des esclaves autour du cou. Celui-ci est assis, les yeux écarquillés par la douleur et la surprise, une vilaine blessure à l’épaule.
Je le reconnais, c’est le nègre qui soutient mon regard.
Maître Janssoux ordonne qu’on sépare l’esclave. Cela est fait promptement.
Un esclave bouge et un coup de feu éclate.
Le silence déchiré par ce bruit phénoménal se transforme en un chaos barbare.
Des cris, des pleurs, des hurlements de douleur, des chocs mous de sabres d’abordage qui s’abattent sur les chairs, un rire aussi, un rire fou et sauvage.

“Ça suffit !”

Mon cri fige le temps pour quelques secondes, l’atmosphère du “combat” m’ayant rendu ma capacité de commandement, je profite de ce répit pour lancer mes ordres.
“Janssoux sur le pont avec le nègre ! Les autres aussi !”

Le pont est un autre monde.
Descendre dans la cale c’est comme descendre aux enfers. En remonter c’est comme aller au paradis.
Un souffle d’air m’accueille, je crois rêver.

“Janssoux ! A la manœuvre ! Toi et toi, vous restez avec le nègre ! Les autres faites descendre les esclaves !”

Mon nègre ne lève pas les yeux. Je ressens une force et une volonté inouïe qui émanent de cet être et un long frisson me parcoure la colonne vertébrale. Il chante doucement.
Je vais devoir faire un exemple, surtout que la meute a pris goût au sang.
Je me concentre sur la manœuvre et ne voulant pas descendre pour faire le point, j’ordonne : “Cap à l’Ouest !”
La Lafayette s’ébranle, m’étonnant encore de sa capacité à profiter du moindre filet d’air.

Maître Janssoux revient vers moi. Son visage est la plus parfaite expression de la satisfaction.
Je le comprends bien. Il est satisfait d’avoir eu raison, satisfait que nous puissions reprendre la route et satisfait de disposer d’un moyen de pression sur son capitaine.
Je ne resterai pas son capitaine longtemps, c’est décidé, je quitterai le navire et la France lorsque nous serons à New York.

– Capitaine, avec tout le respect que je vous dois, vous avez commis une erreur irréparable et vous devrez dédommager la famille du Yannick à notre retour. Nous devons faire un exemple et il se doit d’être marquant.
– Vous ne pensez pas que la boucherie dans la cale est un exemple suffisant ?
– Oh que non ! Ce démon noir doit périr devant les autres et plus sa mort sera atroce, moins ils se sentiront des humeurs de rébellion.
– Vous suggérez ?

Il réfléchit et pour cela se bourre une pipe.
Après un long moment, il prend de nouveau la parole, appréciant la situation avec délectation.

– Je suggère que nous le pendions avec des crocs de boucher dans la cale et que nous le laissions mourir ainsi.

Je blêmis et je pense au divin marquis :

“Seul importe le plaisir, tant pis pour les victimes.”

Image – Portrait of Sengbe Pieh (Joseph Cinqué) – Nathaniel Jocelyn (1796-1881) – 1840 – Licence :

Domaine public

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7 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    La cruauté vis à vis de la marchandise humaine n’avait pas de limite.
    Les mots sont d’une redoutable dureté pour faire appliquer la loi des blancs.
    Merci pour ce témoignage, nécessaire pour ne pas oublier ce trafic odieux.
    Amitié.
    dédé.

  2. Patrick dit :

    L’intrigue est rondement menée et le rythme s’accélère. les événements se précipitent et le narrateur que tu es joue avec nos nerfs.
    Avec cette vérité insoutenable que tu dénonces, cette inhumanité dénoncée et hurlée.
    Amitié.
    PAT

  3. Yannick dit :

    tout d’abord, goundo qui croit que si on vient le chercher, c’est pour le tuer: cela m’a arraché un sourire. la rebellion est le fait marquant, c’est l’élément de la nouvelle où tout va tourner autour. nous approchons de la chute.
    je me demande bien, après ce rebondissement, où tu vas nous amener…

    • tby dit :

      @ Yannick : Un des faits qui m’impressionne le plus dans l’esclavage c’est que ses acteurs, volontaires ou involontaires, ne se comprenaient pas. Je trouve très intéressant d’imaginer ce qui pouvait ce passer dans la tete des uns et des autres.

  4. Odile dit :

    oh la la .. mon Dieu .. d’avoir choisi pour dame de compagnie la Haine .. Goundo a mis à mal .. les 1ères mesures humaines .. de Nöel Jean!

    et ce Maitre Janssoux qui se délecte … à savourer sa « victoire » .

    Je n’aimerai pas être à la place de Nöel Jean …de devoir accepter la sanction sadique et barbare .. de son maitre d’équipage!
    Quelle horreur !

    • tby dit :

      @ Odile : Oui, Goundo a peur et la peur est mauvaise conseillère. Janssoux est un homme de métier et d’expérience, peut-on lui en vouloir ?

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