La Lafayette. (2)

Afrique Occidentale - Sénégal - DAKAR - Palais du Gouvernement et Hôpital vus de l'Anse Bernard

Triptyque l’esclavage – celui d’hier

BLANC !

Journal de bord, le 7 Octobre de l’an de grâce 1795.

“Dans le port de Dakar, la goélette se comporte comme un goéland, utilisant le moindre souffle d’air pour la manœuvre. Je remercie intérieurement Monsieur mon père pour cette acquisition qui détone tant dans le port de Paimpol, parmi les “islandais” et les navires de la “Royale” ancrés dans la baie. Les nègres déchargent la cargaison destinée au citoyen Chevalier. Chevalier, la “Royale”, décidément la maudite révolution semble n’avoir aucun pouvoir sur la mer et ses gens.”

Journal de bord, le 8 Octobre de l’an de grâce 1795.

“Hier, j’ai visité le citoyen Chevalier qui m’a remis les ordres de l’armateur, Monsieur mon père, concernant la cargaison de “bois d’ébène” que nous devons charger à l’île de Gorée. J’apprenais avec étonnement que ce bois avait une chair tendre et tuméfiée, qu’il était enchaîné et que nous devions en prendre trois cent alors que mon maître d’équipage me soutenait que nous n’en avions pas la capacité. Je comprends mieux les aménagements quelque peu particuliers du fond de cale. Je ne suis pas comblé par la nature de cette cargaison, des questions me hantent, ne croient-ils pas aussi en Dieu ?”

Journal de bord, le 9 Octobre de l’an de grâce 1795.

“Hier, j’ai passé la soirée avec le citoyen Chevalier. Je hais cette larve qui se veut un homme. Je me réjouis plus que tout de pouvoir appareiller demain.”

De retour sur la Lafayette, je repense à la soirée riche en émotions et en événements. Après un excellent dîner, le citoyen Chevalier m’a proposé de goûter aux plaisirs exotiques et m’a emmené dans un endroit qui dépassait tout entendement. Il y avait là des quantités impressionnantes de nègres, tous enchaînés, tous rompus et qui je l’apprendrai plus tard, attendaient leur transfert sur l’île. Les gardes-chiourme prenaient plaisir à leur pouvoir et frappaient sans raisons ces êtres sans défenses. Le citoyen Chevalier me pressait d’entrer dans une remise et j’y découvrais un lot de fillettes magnifiques et terrorisées. Il en prenait une par la main et me proposait de choisir “la mienne” avec un sourire qui se voulait complice. Je ne comprenais pas bien sa requête, aussi m’expliquait-il, passablement énervé que nous allions coucher avec ces petites qui n’avaient pas douze ans. Je le souffletais sans attendre et me préparait au duel en mettant la main sur mon épée. Il crachait un jet de sang et se mettait à rire en disant haut et fort que cela ne regardait que moi et que je pouvais bien aller au diable et il disparaissait en entraînant l’enfant.

Je pense à Monsieur mon père et à son commerce florissant. Je ne m’étais que peu intéressé à ses affaires du fait de la violence de la Révolution et je n’avais pas réalisé la valeur de ces mots : “bois d’ébène.” Je me voyais transporter des troncs… Quelle surprise de constater que ceux-ci possédaient également des têtes, des jambes, des bras et un cœur…
Je me dois de vous remercier, Monsieur mon père, pour la bonne éducation que vous m’avez fourni et je pense à mes lectures de Messieurs Voltaire et Rousseau. Aujourd’hui, plus encore je pense à cette phrase si drôle de ce Monsieur Molière : “Mais qu’allait-il faire dans cette galère ?” et cette question si simple me hante. Qu’allais-je donc faire dans cette galère ?

Journal de bord, le 10 Octobre de l’an de grâce 1795.

“Nous avons appareillé très tôt ce matin et la navigation ne fut qu’une formalité. L’île, ce mot plein de mystère et cet appel à la découverte se révélait être une version terrestre de l’enfer, sauf que nous en sommes les démons… Après avoir chargé notre… Nous appareillons pour les Antilles et j’espère avoir laissé en Afrique ces sombres pensées.”

SOMBRE !

Ce matin, nous recevons une ration plus importante d’eau, de nourriture et de coups de fouet.
Les odeurs qui règnent dans notre cellule sont effroyables, odeurs de sang, d’excréments, de mort, de peur et de sueur.
Il m’arrive d’envier les morts et je sens mes forces m’abandonner mais la vie refuse de me quitter. Comme si elle me tenait à bout de bras et riant : “Attends ! Goundo Mamassa, tu n’as pas encore tout vu ! Tu n’as pas encore tout vécu !”
Ce matin, je ris avec elle et le fouet fige ce rire dans mon ventre et le rire me fait mal.
On nous fait sortir et la lumière est aveuglante mais je retrouve avec plaisir la chaleur vive de notre soleil sur ma peau.
Lorsque mes yeux se sont habitués à la lumière, je découvre une vision d’horreur…
Des êtres blancs comme des cadavres nous entourent. Ils portent les bâtons de tonnerre et les fouets. Ils hurlent et nous poussent vers l’horreur absolue.
Un monstre immense et insatiable nous avale, une longue file s’engouffre dans son ventre.
J’ai peur.

Arrivé à mon tour sur le monstre, je vois la mer, cette immense étendue d’eau de nos légendes. Je reste un instant à contempler ce spectacle incroyable et mon regard croise celui d’un des cadavres parlant. Je soutiens son regard et il me sourit. Un coup de fouet et une violente poussée interrompent cet instant magique. Je retourne dans le sombre et les éléments de ma nouvelle vie reprennent leur place.
Les chaînes, la promiscuité, la douleur, les pleurs, l’obscurité, les puanteurs, la faim et la soif.
L’endroit est plein maintenant, nous n’avons pas la place de nous retourner mais je trouve un certain réconfort à ressentir la chaleur de mes voisins.
Je m’endors.
Je suis réveillé par les cris de peurs des gens du sombre.
On entend courir sur le monstre, on entend crier et les cris jusqu’à présent étaient en symbiose avec les coups, mais pas cette fois.
Le monstre se déplace…
Un doux chuintement fait place au vacarme, le chuintement de l’eau qui me transporte sur ma pirogue.
Mon fils aîné est là, ma femme aussi et tout mes enfants adorés. Je pagaye avec force à contre-courant et le chuintement de l’eau berce notre plus petit, il va bientôt s’endormir.
Je suis Goundo Mamassa, le fier guerrier Soninké et je transporte ma famille sur l’autre rive du fleuve et je ne crains rien ni personne, pas même les hippopotames.
Je suis Goundo Mamassa et j’emmène ma famille sur le fleuve du temps, je suis le passeur et nous partons pour le monde des esprits, tous ensembles, sans peur et sans douleur.
Je suis…

Image – Afrique Occidentale – Sénégal – DAKAR – Palais du Gouvernement et Hôpital vus de l’Anse Bernard – François-Edmond Fortier – vers 1920 – Licence :

Domaine public

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7 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    C’est vrai que ces fantomatiques blancs devaient ressembler à des monstres, venues du fond de l’océan.
    De toutes façons, ils se comportaient de cette manière monstrueuse, sans aucune limite dans la cruauté.

    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @dédé
      Mon Dédé, c’est vrai que les blancs avec quelques millions (entre 15 et 22 millions) d’esclaves noirs ont été des monstres. Il ne faut pas pour autant oublier que l’esclavage était connu et pratiqué en Afrique bien avant l’apparition des méthodes industrielles de nos ancetres et que les pourvoyeurs de ceux-ci étaient des africains noirs. Il ne faut pas oublier non plus que l’esclavage arabe a fait tout autant de captifs et de victimes. L’esclavage est un problème humain, la couleur de la peau n’est que de seconde importance. Pour preuve, le début de l’exportation d’esclaves noirs vers les Amériques est du au manque de main-d’oeuvre des espagnols, les indiens ayant été décimés par l’esclavage sur les plantations et dans les mines. C’est le sujet de ce triptyque, l’épisode d’hier traitant des blancs, celui d’aujourd’hui traitera des arabes et celui de demain de tous. Amitié. Thierry

  2. Patrick dit :

    Cruauté farouche des blancs et découverte de la nature de la cargaison par le capitaine.
    je salue tes efforts pour adapter ton style au 18ème siècle et lui donner ces sonorités et ce phrasé si particulier. résultat : tout sonne vrai.
    voyage dans le temps éprouvant mais nécessaire.
    amitié.
    PAT

  3. Yannick dit :

    le froid calcul de l’entrepreneur maritime est mis à mal quand il découvre sa cargaison et la cruauté humaine est une fois de plus mise en avant.
    en lisant, j’avais les images dans les yeux et je me voyais monter dans le navire comme Goundo mamassa, entouré de ces cadavres ambulants.
    l’éducation du héros blanc laisse entrevoir l’espoir…
    wait and see

    • tby dit :

      @ Yannick : La Lafayette est considérée par l’auteur comme un de ses bons textes, ce que le lecteur me confirme en me révélant avoir vu des images. Dans le triptyque sur l’esclavage, j’aime aussi beaucoup l’affranchi et un peu moins Petru Winidyu que je retravaillerais peut-etre. Désolé de te décevoir, le seul espoir possible pour un esclave de cette époque était de tomber sur un maitre bien.

  4. Odile dit :

    Cela n’a pas du être aisé d’obéir … et d’exécuter les ordres à monsieur son Père …pour Nöel Jean …

    J’ai applaudi quand il a souffleté l’odieux citoyen !

    J’ai souri quand j’ai lu :
    « Je ne suis pas comblé par la nature de cette cargaison, des questions me hantent, ne croient-ils pas aussi en Dieu ?”

    me voici dans la cale …
    J’ai le mal à l’amer .. et vis avec Goundo son calvaire …

    On dirait que la fin de cet épisode …est écrite par un Griot soninké …conformément à leur tradition orale …
    bonne soirée
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Aujourd’hui est jour de fete, Toi et Yannick me faites crouler sous une avalanche de commentaires qui me comblent de plaisir. Tu dois mieux connaitre les Soninké que ma pomme, je n’ai mis les pieds en Afrique que sur les nuages du reve.

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