La fin du monde. Première partie.

Du 07 05 2008 § 6 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Cities and Polar lights

Il y a quelques heures. Était-ce quelques jours ?
Enfin…
Il y a quelques temps c’était la fin du monde.

Oh, ne vous faites pas de soucis, ce n’est pas du tout spectaculaire.
Rien à voir avec les descriptions de la bible ou du moyen-âge.

Non, il y avait un monde et l’instant d’après, il n’y en avait plus…
Ça m’aurait coupé le souffle si avec le monde, je n’avais pas perdu mon corps et le corps des autres aussi par la même occasion.

J’étais en train de m’engueuler avec ma femme.
J’allais lui asséner ses quatre vérités lorsque pfouf ! Plus rien !
Je l’entendais penser : « Non mais quel salaud et dire que je suis restée si longtemps avec cette ordure pour m’entendre dire… »
Puis :
« Mais t’es où ? Louis, putain, je sais pas comment tu fais ça mais j’ai peur… »

Le plus beau c’est que si je lui aurai volontiers pourri la vie, sur ce coup là, je n’y étais pour rien.
Peu à peu, ses pensées se faisaient plus diffuses, plus douces et je crois qu’elle contemplait notre nouvel… Environnement ?

Nous étions malgré cette absence de monde quelque part.
Plus de ciel, enfin je veux dire, le bleu du ciel avait disparu.
Pas de soleil non plus.
Juste l’impression qu’un gros projecteur nous éclairait assez pour apporter la clarté mais pas assez pour masquer la nuit.
Une nuit d’un noir inquiétant et sans une étoile.
Un genre de rien…

Plus de maisons, plus de gens, plus de sol, plus rien.
Après un moment, je me rendais compte qu’on pouvait distinguer comme une surface plane au-dessus de laquelle je flottais.
Enfin flotter n’est pas la bonne expression, je ne saurais vous décrire cette impression.
D’ailleurs je n’ai pas besoin de vous la décrire puisque votre monde a probablement disparu avec le mien.

Je remarquais que des protubérances s’élevaient de cette surface et lorsque je focalisais mon attention sur l’une d’elle, « j’entendais » les pensées de quelqu’un.
Au début cela me gênait beaucoup et puis après un certain temps, j’y prenais un plaisir certain.
Il faut dire que l’après monde ne regorge pas de distractions mais qu’il regorge de rien et de protubérances pensantes.

Maintenant les pensées sont comme un flux sur lequel je me laisse porter.
On dirait que nous nous efforçons tous de devenir des saints, des philosophes.
Moi qui ne pouvais pas blairer ce genre de trucs, je suis servi.

Je ne retrouve pas Lucette dans ce flux et lorsque je ricanais que quelqu’un avait enfin trouvé un truc pour lui clouer le bec, je recevais des pensées horribles, atroces dans le genre « sermon attendri mais ferme. »
J’vous l’dis : des saints.

Alors j’essaye tant bien que mal de me fermer aux autres, sans vraiment savoir si c’est avec succès et puis je pense au temps du monde.

Les plaisirs de la chair, ceux là, je les regrette vraiment.
Une bonne baise, une bonne clope et une bonne bouffe, tout ça dans l’ordre.

La lecture, la téloche, le ciné, les discussions avec les potes qui se faisaient rares depuis que mon mariage foutait le camp.

Putain ! Bordel de merde ! Je me fais chier ici !

Et vlan, revlà le flux de sermon.

Je fumerais bien une clope avec un p’tit bourbon dans la main.

Des fois j’ai l’impression que l’éternité s’écoule entre deux pensées et le pire c’est que je ne trouve pas ça gênant. Comme si peu à peu, je m’habitue à la désincarnation.
Je ne fais plus vraiment attention aux pensées des autres…

Je revois ma vie, mes succès, mes échecs, mes erreurs, mes foutues certitudes.

Je repense à tout ces mecs à qui j’ai marché sur la gueule pour devenir le directeur des relations humaines, surtout au Alain qui s’était suicidé après avoir été viré. DRH, j’en pisserai de rire si je pouvais encore pisser. Les « relations humaines » étant réduites à bien peu de choses dans ma société en pleine restructuration. « T’es viré ! Non, tu seras pas augmenté ! Il faut travailler plus pour moins d’argent ! »

Tout ça pour rien, fini la BMW, la villa dans le sud, les maîtresses, le voilier en Corse, le Blue-Ray tout neuf. Pfouf !

Fini…

Je revois le visage dur de Lucette lorsqu’elle apprenait que nous ne pourrions jamais avoir d’enfant. Son visage dur, la lueur noire et glaciale dans son regard. Comme si c’était de ma faute. Ce fut à cet instant que tout s’écroulait en nous.

Je revois l’expression idiote et bovine sur le visage de mon père, lorsqu’enfant je rentrais dans la chambre des parents avec mon pantalon mouillé et mes yeux pleins de larmes. J’entendais crier maman et je croyais qu’il lui faisait mal. Non, il remplissait son devoir conjugal et il voulait y croire, la remplissait de bonheur.
La conjugaison devait pas trop être au point d’ailleurs, ils divorçaient deux ans plus tard.

Image – Lumières de villes et aurore boréale – NASA – 12/2001 – Licence :

Domaine public

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6 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Je la vois assez comme tu la décris, l’après vie.
    Elle ressemble un peu à un cauchemar dont la durée est éternelle. Disons pour nous rassurer, une durée indéterminée.
    dédé

  2. Patrick dit :

    Beaucoup d’ironie dans ce texte (la politesse du désespoir disait Cioran je crois, je demanderai confirmation à Jacques…).
    j’aime comme tu joues avec le temps, déroule ton récit, sûr de toi.
    La fin du monde ? ou le début du bonheur…

  3. Odile dit :

    C’est grinçant .. du décapant …de chez acide!

    Moi qui ne suis pas adepte de fiction .. temporelle .. futuriste .. j’accroche .. en fait parce que ton récit ..est truffé de scènes de la vie quotidienne … même si ce sont pas des moments pénibles …

  4. Odile dit :

    Bonjour, bonjour,
    Je viens de me relire …
    bon j’éviterais à l’ à venir .. de te commenter .. après une soirée … arrosé à l’ô …
    rire
    bon dimanche
    Odile

  5. Odile dit :

    arrosée à l’ô .. de Vie … bien sûr…

    En fait.. j’ai du mal à me projeter .. dans l’espace .. du temps .. bon .. c’est pas la fin du monde.. non plus !
    Promis .. je vais m’appliquer pour mes prochains comment taire …

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