La bête. (8)

Du 23 10 2008 § 5 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Vitrail Tallinn

A l’ouest…

Personne ne prête attention à ce camion qui s’approche de la place Beauvau. Il s’en échappe pourtant des prières en arabe. Personne ne s’intéresse non plus au fourgon Mercedes qui le suit, d’où s’échappe les mêmes prières à peine couvertes par de sinistres cliquetis métalliques. La mort chante…

A l’est…

Je suis chez le patriarche et nous regardons ensemble les informations de France 24. Un moine nous fait une traduction simultanée.
Je suis en sueur et mon cœur est serré.
Si nous échouons… Que se passera-t-il ?
La douce main parcheminée du patriarche se pose sur la mienne, comme s’il savait.
Il est 19h59, un portrait masqué apparaît sur l’écran et un compte à rebours.
10, 9, 8, 7…
Je ne peux m’empêcher de penser à ceux qui vont tuer et ceux qui vont mourir.
Sommes-nous devenus fous, nous qui projetons froidement la mort de centaines de personnes ?
Et puis, je pense à la prophétie et mon cœur se réchauffe aux mots si familiers.
0.
Le visage rayonnant de notre cible apparaît, il a été élu.
Je me crispe à nouveau, j’attends ce qui va suivre, l’interruption du programme festif et électoral. L’irruption de la douleur et des larmes.

A l’ouest, place Beauvau…

Le fourgon Mercedes stoppe brusquement devant le ministère de l’intérieur. Les portes arrières s’ouvrent à la volée et déjà résonnent les premières détonations. Les gardes s’effondrent, maculés de sang. Les attaquants se déploient en se tournant vers l’extérieur, le temps que le camion défonce le portail, puis ils se précipitent dans la cour. Un déluge de feu. Tout ceux qui passent dans leur champ de vision sont abattus. On pourrait presque voir la faux au travail. De la droite vers la gauche, elle chante, le chant de l’acier contre la chair. Des explosions, des cris, le chaos. Les hommes pénètrent dans le bâtiment, ne pensant qu’à leur mort prochaine. Une porte s’ouvre. La curiosité n’est pas de mise en ce soir d’élection. Une vie s’achève dans la douleur et l’incompréhension.

A l’ouest, rue de Solferino…

La foule assemblée devant le siège du parti est tendue. Ils savent tous que leur candidat, celui qui porte leurs espoirs de renouveau, de changement est très mal placé dans les sondages. Des cris fusent : « Assez des conflits de personne. Un socialiste président ! »
L’écran géant placé devant la façade s’illumine d’un visage sans traits et le compte à rebours commence.
Devra-t-on se contenter d’un score honorable comme la dernière fois ?
Le visage honni de l’ennemi apparaît, souriant de toute son arrogance.
Des cris de colère ou de désespoir. Des larmes aussi…
Soudain, le visage disparaît dans une clarté extraordinaire, des rires s’apprêtent à jaillir pour se figer douloureusement dans les gorges quand l’écran géant s’assombrit car il commence à fondre. Le bruit et le souffle de l’explosion mettent fin à toutes les certitudes. Les débris volent dans les airs, débris de gens, débris du bâtiment. Tout se passe en même temps et pourtant ceux qui sont là vivent chacun de ces instants dans le détail, chaque seconde semblant durer une vie pour ceux qui vivent encore. La beauté sur-réelle de cette pluie de verre en provenance des immeubles adjacents, les corps qui volent dans des positions saugrenues parfois et d’autres qui volent comme des anges. Le siège du parti s’effondre sur lui même comme un animal blessé. Ceux qui peuvent encore entendre, prennent conscience maintenant du nombre incroyable de sons qui leur parviennent. Des cris, des pleurs, les flammes, les gémissements des agonisants. Leurs sens sont submergés, ils ne peuvent y croire jusqu’à ce que la douleur les éveillent, les tirent de ce douillet brouillard pour les plonger au cœur du cauchemar.

A l’est…

Le patriarche pleure et je l’accompagne sans retenue. Notre traducteur est effondré et n’arrive qu’à nous faire parvenir des bribes de sons quasiment incompréhensibles. Nous assistons devant nos écrans à une répétition de ce que sera l’apocalypse. Nous prions. Partout de par le monde, s’élève des prières pour les victimes nécessaires de ce soir maudit.

A l’ouest, place de la Concorde…

Sur la scène un concert bat son plein. L’atmosphère est électrique et la place est noire de monde. Les deux écrans géants qui diffusaient des images du concert font place à un visage sans identité, les traits gommés par un flou artistique. Ceux qui sont à côté entendent le compte à rebours. Ils crient en rythme et leur joie ou leur déception explosent quand apparaît le visage de celui que les français ont choisi pour président. La musique ne s’interrompt pas un instant, prenant même encore en intensité. Une boule de sentiments qui a la puissance d’une bulle de magma s’élève au-dessus de la place.
Des mouvements brusques à la périphérie de la foule. Une foule immense qui comme un organisme unique vibre et pulse sans prendre forcement conscience des messages que lui envoient ses cellules. On fuit à la périphérie.
Ceux-là entendent distinctement la fusillade et les explosions. Les petites d’abord et puis presque simultanément une explosion terrible qui fait vibrer le sol.
Des cris s’élèvent, couverts par la musique.
Les plus avisés, les moins amusés remarquent l’urgence et la hâte des forces de sécurité. Une femme hurle en voyant les policiers sortir leurs armes et se mettre à courir en direction du ministère. On entend maintenant des sirènes et la place se pare de la lumière de dizaines de gyrophares.
La musique semble hésiter, les gens se figent et regardent ahuris leur environnement proche. Ils cherchent l’instinct : Si l’autre crie, si l’autre fuit, je crierai et je fuirai aussi, sans savoir, sans comprendre. Pour la vie…
La musique s’éteint doucement comme un être qui rend son dernier souffle. Les cris, les détonations et les sirènes sont maintenant sur la scène.
Une star veut prendre le micro pour appeler au calme quand soudain des images dansent sur les écrans géants. Des images de mort, d’incendie, de fusillade. Alors la foule est une, un grand cri résonne sur la place et cet être gigantesque tente de se désagréger. Piétinements, hurlements, déchirements. La violence se veut paroxystique quand la scène explose dans un torrent de lumière et de bruit. Les unités sont couchées par le souffle comme les blés par le vent. Tout se fige dans l’instant… Le monde a perdu son sens, un nuage méchant s’élève vers le ciel, rouge et noir, emportant les vies avec lui. Et puis il pleut du feu, du sang et des excréments. Ceux qui peuvent courir courent. Ceux qui peuvent ramper rampent. Les autres pleurent, meurent ou cherchent les leurs dans l’horreur absolue.

Image – Stained glass in the medieval Church of Holy Spirit (Püha Vaimu kodugus) in TallinnPöllö – 06/08/2007 – Licence :

Licence Creative commons bysa

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5 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le président de France est élu. Vive le grand chef de l’hexagone, trop aidé par la chance.

    Au même moment, une terrible explosion a lieu. Son souffle passe en frappant d’innocentes victimes. La panique s’empare de la foule et se répand dans une ambiance de mort.
    L’auteur narre cette scène terrifiante où ces vies dont fauchées, soudainement par la mort. Les mots pour la décrire sont d’un réalisme sanglant, lorsque l’explosion disloque les corps.
    Amitié.
    dédé.

  2. Odile dit :

    C’est terriblement .. bien écrit … je crois y être !
    Quelle hécatombe !

  3. Odile dit :

    Héhé … des fois .. ça sert d’avoir un caractère à la noix de coco!
    Après moults refus de prise en compte de mes commentaires ! .. je me suis dit .. mais bon sang .. mais c’est bien sûr …
    Il suffisait que je me connecte .. avec le mot magique …
    Le temps que tu fais le G.O .. moi je fais la fête .. à ton blog …
    rire

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