La Béatrice. FIN

Du 17 05 2008 § 10 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Bateau cimetière de Camaret

Dans la cale, je bute sur le corps de Raymond, le crâne défoncé, sa cervelle répartie sur la glace.
Je vomis.

« Jean-Mariiiie ! Putain Jean-Marie il va me tuer cet enculé ! »

Je ne sais plus où aller, les possibilités de se cacher sont très réduites sur la Béatrice.
J’entends des pas lourds sur le pont, Jean-Louis ?
Je prends mon couteau prêt à vendre chèrement ma vie.
C’est François qui apparaît.

« – Mouss ?
– François, pitié ! Aide-moi, Jean-Louis veut me tuer. Regarde ! Il a déjà refroidi Raymond.
– Viens Mouss, on va chercher Jean-Marie. Range ton couteau ! »

Nous montons sur le pont, pas de traces de Jean-Louis.
Nous nous dirigeons vers la timonerie, personne.
Il est dans le carré en train de boire.
Quand il nous voit, une lueur sauvage brille dans ses yeux.
Il a pris goût au meurtre.
Il se saisit de la clef anglaise et se précipite vers nous.
Nous refluons vivement vers l’extérieur.
François glisse et s’affale sur le pont.
Jean-Louis en profite pour me coincer sur un des panneaux du chalut.
Il me maintient fermement et lève la clef.

« Toi crevure, je le fais pour le plaisir et pour nettoyer le pays ! »

Il s’effondre en beuglant. Un jet de sang qui monte à deux mètres s’échappe de la plaie à l’épaule. François vient de lui asséner un redoutable coup de hachette, celle qui sert à couper un cordage dans l’urgence. Il vient de me sauver la vie.
Le corps de Jean-Louis trésaille encore un peu et puis c’est fini, il ne bouge plus.
C’est un cauchemar !

Lepetit m’aide à me tenir debout, mes jambes tremblent. Je crois que je vais m’évanouir. Nous descendons dans le carré. Il me sert un verre d’alcool. La chaleur du breuvage se répand rapidement dans mon organisme. C’est bon.

« – Mouss. Il faut que je te dises…
– Ouais, on va ramener la Béatrice et puis on ira voir les flics.

La crispation soudaine de mon sauveur hurle dans mon cerveau comme une alarme.

– Non, je voulais te dire que je voulais pas lui faire de mal à la petite.
– Hein ?
– Je voulais juste lui faire plaisir, me faire plaisir, nous faire plaisir. Je l’ai rencontrée hier soir sur le port, elle venait de quitter Raymond. Elle me souriait quand je me suis approché. Je l’ai invité à prendre un verre et puis un autre et encore un autre. Quand nous avons quitté le bar, nous étions déjà bien allumé. Elle riait et je la trouvais belle alors j’ai voulu l’embrasser. Elle a crié. Alors j’ai eu peur et je l’ai frappé. Elle est tombée et je l’ai emmené dans un bateau à quai pour le sablage. Elle sentait bon et je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai enlevé sa culotte. Elle ne bougeait toujours pas alors je l’ai prise…
– Tu l’as quoi ?
– Je lui ai fait l’amour et pendant ce temps elle s’est réveillée et elle m’a frappé. Nous avons lutté un moment et puis moi en elle, je trouvais ça bien…
– T’es pas bien François ! Putain t’es malade.
– Quand elle a crié, j’ai eu peur alors j’ai mis ma grosse main sur sa bouche et puis son nez et après elle bougeait plus ! Elle était morte, Mouss ! Je l’ai tué. Après je l’ai jetée à l’eau là où je savais que le courant emporterait son… »

Une ombre jaillit de nulle part s’abat sur la tête de Lepetit.
Jean-Marie était sorti de sa torpeur pour entendre les aveux de François.
Il le prend sous les bras et le tire sur le pont.

« – Jean-Marie qu’est ce que tu fais ? Laisse-nous rentrer et le livrer aux flics !
– Mouss ! Dégage ! »

Jean-Marie enroule une fune autour du cou de François et se dirige vers les commandes du chalut.

« Jean-Marie, fais pas de conneries ! Arrête ! »

Un coin sombre du port de Dunkerque…

« – Il m’envoie valdinguer, ma tête heurte quelque chose de dur et je perds connaissance. Quand je me suis réveillé, la vedette des affaires maritimes approchait et je voyais François pendu. Je ne sais pas ce que Jean-Marie est devenu.
– Au moins, tu as de la suite dans les idées, il faut reconnaître que ça parait crédible ton histoire.
– Sur la tête de ma mère, je te jure que c’est vrai !
– Combien de fois j’ai déjà entendu cette phrase. On va te remettre en cellule jusqu’à la fin de ta garde à vue et puis tu verras le juge. Il décidera de ton sort. »

En cellule…

Je pense à ce cauchemar et à mon Jean-Marie.
Je crois bien qu’ils vont me mettre toute cette histoire sur le dos !
Je sortirai jamais de zonzon. *
Je suis arabe et mon seul témoin est une morte.
J’ai aucune chance…

De l’autre coté de la porte…

« – Pourquoi tu lui as pas dit qu’on avait retrouvé le Jean-Marie et que les résultats des analyses de sperme confirmaient sa version ?
– J’peux pas les blairer, s’il est pas content, il a qu’a retourner au bled !
– T’es con quand même avec ça ! D’abord c’est un fils de Harki, pour lui le bled c’est Fosses. »

FIN

* Prison.

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10 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Véritable cauchemar!
    Comme si çà ne suffisait pas, la bêtise humaine s’en mêle…comme çà, sans raison.
    Le pire c’est que la fin a un accent de vérité….

  2. Alex LABORIE dit :

    Lubesac a raison: « véritable cauchemar »!!
    J’ai donc pris le temps de te lire.
    Je ne suis pas un spécialiste des analyses détaillées.
    Ce que je peux te dire c’est que j’ai aimé ton style, la progression dans le récit.
    C’est un plaisir de te lire!
    A très bientôt
    Alexandre

  3. et voilà d’une histoire au long cours, tu rattrapes l’Histoire, Manchette savait raconter ces histoires microscopiques terribles de l’Humanité, oui, c’est un gros compliment à toi, Thierry.
    ps : j’aime BEAUCOUP la peinture de la femme au milieu des poissons.

  4. Patrick dit :

    par où commencer pour dire tout le plaisir que j’ai eu à lire « La Béatrice » ?
    Ton talent de narrateur tout d’abord. Tu atteins une telle maitrise, impose un tel rythme à ta nouvelle que ton lecteur est pris à la gorge et ne lâche rien avant d’avoir terminé. Ta trouvaille narratologique, déplacer le lieu de l’action et le point de vue du narrateur y participe. Ton lecteur a le sentiment d’être omniscient.
    Le sujet ensuite. Ce huis-clos en pleine mer est oppressant à souhait, d’une violence fabuleuse qui va crescendo avec la mer, personnage à part entière. Tu en profites également pour combattre le racisme avec intelligence. la fin est en ce sens, abasourdissante et provoque la colère.
    tes personnages sont vrais, bruts de décoffrage et le décor est planté dès les premiers mots.
    Merci pour ce talent que nous offres.
    Amitié.
    PAT

  5. Odile dit :

    Pouah …les scènes de tuerie sauvage .. auraient pu être .. celles d’ un film qui m’a marqué .. « délivrance » ! Horrible …
    J’ai pas eu la corvée de nettoyer les sanitaires souillées .. mais je vais … pouvoir envisager .. de répetit déjeuner …hé oui …
    Heureusement pour Mouss .. qu’il y a eu le molosse de Lepetit … cela fait 2 vermines en moins …

    Le suspense a été jusqu’au bout .. incroyable .. je n’aurais .. jamais songé que ce soit françois le coupable ..
    Ecoeurante .. sa confession .. très certainement … sincère …
    Pauvre Mouss .. qui voit son appréhension .. devenir réalité …

    et que le Papa d’Anne fasse justice lui-même …après des aveux aussi .. sordides … cela me semble … normal !
    Je suis émue .. de cette espèce de fatalité … résignée… qui s’empare ..et étreint Mouss … dans sa cellule …

    Quand au comportement policier .. même si c’est révoltant … il est encore toujours d’actualité !

    tu sais cette nouvelle .. ferait un très beau scénario .. pour un téléfilm …si, si …

    Bon samedi ensoleillé
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Oui, le texte commence par ces mots : Le 28 Mai d’une année de l’ère Sarkozy
      Comme quoi effectivement rien n’a changé.
      Par contre, toi comme tous les autres, enfin je le crains, vous n’êtes pas allé visiter les liens des actions se trouvant dans les différents points du chalutier, du coup je ne sais pas si cette présentation présente un intérêt quelconque.
      Merci pour la visite et la lecture. Thierry
      PS oui il est ensoleillé et chaud le samedi.

  6. Odile dit :

    Oui j’avais lu le début .. je suis très appliquée .. comme lectrice … un genre Souris Mi(a)ou Mi(a)ou …

    Erreur .. erreur ..
    moi je reviens justement commenter … les 3 plus marquants … maintenant que j’ai l’estomac arrimé !
    et en plus … j’ai commenté tes commentaires réponses .. hé oui .. j’ai la voile de l’espièglerie …
    je mets ma tarte tatin au four .. et à l’abordage …

    sourire
    Odile

  7. yannick dit :

    bravo Thierry pour cette nouvelle bien noire; je n’ai pu m’empêcher d’arriver jusqu’au bout avant de faire un commentaire. en bon lecteur, j’ai lu les passages des liens et j’ai kiffé comme disent les jeunes parce que cela faisait « double effet kisscool », on avait les tueries et les conversations en plus de la terreur de mouss qui montait. pour moi, cela apporte un plus car après avoir lu le premier lien, on soupçonne Raymond…tu as une imagination diabolique et je n’ai pas vu le coupable arriver si ce n’est en même temps que Mouss.
    j’ai été balloté comme la Béatrice au vent de ton imagination et c’est une habitude, je n’ai pas été déçu. je ne dis pas ça pour te cirer les pompes, mais j’ai lu le prix goncourt des nouvelles cette année et je ne les trouve pas aussi bien que les tiennes. tu arrives toujours à me transporter, à me faire réagir, à m’arrêter sur une phrase.
    là il me semblait être pote avec Mouss tellement tu décris bien le quotidien d’un bateau de pêche mais aussi le racisme ordinaire, et aussi la vie d’un jeune de 21 ans.
    après ce texte, oses-tu encore dire que tu ne maitrises pas le genre polar? moi je verrais bien thierry benquey écrire le prochain tome du « poulpe ».
    voila, c’est un peu scotché mais aussi un peu épouvanté par la violence de la nouvelle que je te souhaite une bonne soirée et te dis à très bientôt.
    Amitié

    yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Que répondre à un compliment de cette taille… Je m’incline seulement comme le ferait un chef d’orchestre. Amitié. THierry

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