La Béatrice. (3)

Du 17 05 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Jean-Marie rayonne, il est content, il est bien, il réalise sa vie telle qu’il la voyait depuis toujours. Patron sur un chalutier, les hommes, la mer, le poisson et puis aussi ne pas rester trop près de sa femme qui a sombré dans l’alcool depuis quelques années.
Le calva m’arrache la gorge, c’est du «maison&rauo; et il doit bien faire 70°.

Je regarde le sonar et je gueule : « Jean-Marie, une croche ! »

Trop tard, l’écho disparaît et une manœuvre n’y changerait rien.
« Bah, elle était pas bien grosse, c’était peut-être un requin et puis il y a rien sur la carte. »
Le sondeur semble confirmer, cette «croche» est entre deux eaux, dès qu’elle passe sous le bateau les fonds reprennent la profondeur normale.
« On va se la remonter tu vas voir ! »

Après une demi-heure de traict, Jean-marie donne l’ordre de virer.
« Va aider les gars, remonte des caisses et vérifie que tout est en ordre en bas ! »
Pendant que les hommes virent le chalut, je prépare les caisses destinée à recevoir le poisson et je jette un coup d’œil sur la réserve de glace. Je remonte avec mes caisses pour voir arriver la poche, elle est ronde et pleine, c’est une bonne pioche sur ce coup là.

Les hommes font passer le chalut sur le pont et la pochée se révèle à nos yeux.
Ils sont figés alors qu’ils devraient s’agiter comme des diables pour que nous puissions filer de nouveau.
J’écarte Raymond pour voir la «croche» et je me fige à mon tour.

Là, au milieu du poisson se trouve une femme, belle mais morte.
Elle a les yeux ouverts qui semblent me fixer.
Sa bouche est ouverte comme pour crier.
Sa poitrine découverte est belle mais terriblement incongrue au milieu de la poiscaille.
Je regrette cette pensée, c’est pas digne.
Et je la reconnais.

Anne dans le chalut par DDLaplume

J’entends une voix qui dit : « Merde ! C’est la fille du patron ! C’est Anne ! »
Et puis la voix de Jean-Marie : « Qu’est-ce que c’est que ce bordel, vous attendez quoi ? Raymond ! Prends la barre ! »
Raymond est tétanisé, il est livide.
Jean-Louis le regarde méchamment et lui lance : « Qu’est-ce que t’as fait ? Ordure ! Je t’ai vu sur le port avec elle hier en début soirée ! »

Raymond part vers la timonerie sans un mot.
François sort un truc du genre : « Regarde ses yeux ! Elle est encore fraîche, comme le poisson ! »
René laisse entendre un rire nerveux.
Nous redoutons tous le moment où Jean-Marie, qui arrive à grands pas, découvrira cette horreur.
Nous avons oublié la mer, le vent, le froid. Nous sommes transportés dans un monde à part, irréel et le cri de douleur de Jean-Marie nous ramène en ce monde-ci, durement.

« J’vais chercher une couverture. »

Les pleurs de Jean-Marie me déchire le cœur. Putain c’est quoi ce bordel ?
Je pleure avec mon patron.
Je remonte avec la couverture, les Bourdeux m’aident à la couvrir.
Quelqu’un lui a fermé les yeux et la bouche, elle semble dormir maintenant.
François soutient Jean-marie qui pleure à gros sanglots.
Je remarque des traces de coups sur le visage de la morte et des griffures sur ses cuisses. Elle n’a pas de culotte et je n’ai pas besoin de l’autopsier pour savoir qu’elle a été violée. Je pleure avec Jean-Marie et je note le regard étrange avec lequel me toise le Jean-Louis. Un regard indéfinissable mais qui ne présage rien de bon.
Je pense que je ferais un bon bouc émissaire, moi le pouilleux, le crouille, le bougnoule qui comme ses frères est avide de s’emparer des petites françaises. A deux doigts de devenir le féroce soldat qui vient jusque dans leurs bras égorger leurs filles et leurs compagnes.
Les Bourdeux prennent la gamine et vont la déposer dans la cabine du patron.

Et dans la cabine ???

Jean-Marie ne pleure plus maintenant, il est vidé, absent, désintégré.
Machinalement, bêtement, je commence à mettre le poisson dans les caisses.
François pousse le patron vers la descente.

Je suis seul sur le pont et je tremble. Il règne dans l’air une ambiance hostile et un avant-goût de violence, comme lorsque l’orage tant attendu prend tout son temps avant de se déchaîner.
J’entends soudain une dispute dans la timonerie.

Et dans la timonerie ???

J’en saisis des bribes.
« Qu’est-ce que tu faisais hier avec la gamine ?
C’est toi salopard qui l’a mise dans un état pareil !
Je n’entends pas les réponses de Raymond, juste les hurlements de René.
On va te faire ta fête ! »

Des bruits de lutte, un cri de douleur et puis René qui sort de la timonerie en titubant.
Il pisse le sang ! Putain mais qu’est-ce qu’il se passe ?
René s’écroule sur le pont en se tenant la poitrine.

J’ai peur, une vraie peur. Je fonce vers la timonerie qui est vide maintenant. La barre est maintenue par un bout. La V.H.F. est défoncée et il y a du sang partout .
Le pire c’est le silence maintenant.
La peur me fait mal au ventre mais il faut que je trouve Jean-Marie, c’est le seul qui peut arrêter cette folie.
Des cris de nouveau, ça vient de la cale

Et dans la cale ???

Jean-Marie est dans sa cabine, il pleure et il caresse la main de sa fille.
« Patron, les gars sont devenus fous ! Viens putain, viens ! »
Il ne m’entend pas, il est ailleurs.
Je prends un couteau dans la cambuse, je ne sais même pas pourquoi ou je ne le sais que trop.

Je remonte sur le pont et me retrouve face à Jean-Louis qui tient une grosse clef anglaise sanglante dans la main.
« – Où t’étais hier toi ?
– Jean-Louis calme toi ! On va appeler le CROSS, la gendarmerie.
– Tu réponds à ma question petite merde ou tu vas regretter d’être né !
– Merde, je faisais les courses avec Jean-Marie !
– Et après les courses ? »

Je bouscule Jean-Louis qui tombe à coté de son frère et je fonce vers la cale.
« François ! François ! Viens m’aider les Bourdeux sont devenus fous ! »

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4 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Tout roule, tout va bien et soudain,le drame
    Contraste!l’athmosphère devient tendue. Tout peut arriver dans ce huis-clos……

  2. Patrick dit :

    La violence se déchaine et le rythme que tu imprimes à ton récit nous tient en haleine et nous prend aux tripes.
    Ta trouvaille pour multiplier les points de vue, en nous transportant dans différents endroits du bateau est habile. Cette innovation narratologique est maitrisée et te permet d’élargir le champ narratif. l’action n’est plus vue par Mouss et moi, lecteur, j’ai l’impression d’en savoir plus que lui. Je participe à l’action et frémis…

  3. Odile dit :

    Oups ! je m’attendais à ce que .. l’un des deux frères .. pase par dessus bord .. mais certainement pas à cette funeste découverte!

    Les réactions des uns et des autres .. sont tellement disparates .. que cela rend encore plus macabre … l’ambiance…

    Mouss a raison de penser qu’il est le bouc émissaire …idéal!

    La violence éclate …. avec une telle force … sanglante .. que j’ai une tablette de chocolat .. en guise d’abdominaux!

    C’est une vent de folie .. qui souffle sur le bateau …
    Sauve qui peut …

    • tby dit :

      @ Odile : Il s’en passe des trucs bizarres dans un lieu exigu et clos, un bateau, une cellule. La promiscuité ne rime pas impérativement avec sécurité.

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