La Béatrice. (2)

Du 17 05 2008 § 3 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Bateau cimetière de Camaret

Le café est prêt juste à temps pour la sortie du port et ça commence à secouer sérieusement.
Je me colle de suite à la corvée de chiottes, avant que nous ne mettions le cap sur le banc de Breedt, notre lieu de pêche. Lorsque les fonds remontent, la mer devient comme folle, furieuse de ne pouvoir laisser donner libre cours à sa puissance et sa majesté.
J’ai la nausée mais je suis bien décidé à en finir avec les toilettes avant la collation de six heures. Maintenant, à part un café, je n’ai rien à vomir.
Je m’allume un cigarette pour essayer de masquer l’odeur infecte mais le résultat est désastreux.
Je vomis.
Il me faut démonter la pompe. Je titube d’un bord à l’autre pour aller chercher la caisse à outils. Je décide de monter sur le pont avant de mettre les mains dans la merde.

C’est une vision comme je les aime qui me cueille là. Les vagues sont hautes et couvertes d’écume. Elles ne déferlent pas. Il me semble que le vent n’est pas aussi fort qu’il était annoncé et que nous avons une houle résiduelle renforcée par la descendante qui va contre le vent, rien de bien catastrophique.
Ce que je préfère c’est voir les grains au loin, la noirceur des nuages chargés de pluie contraste violemment avec la couleur métallique de la mer. Je me laisse bercer un peu par cette mère toute-puissante qui nous secouent comme si elle voulait faire tomber nos fruits. Je vois les hommes s’agiter autour du chalut. Je n’entends pas les cris, les ordres et les jurons. Le vent réduit à néant notre qualité d’humain, la force du mot est abolie, nous ne sommes pas plus que des fourmis. J’aimerais aider à la manœuvre, même si je ne regrette pas les paquets d’eau qui te rentrent par toutes les ouvertures, les mains qui font mal, engourdies et crispées par la froideur. Le chalut qui ne veut plus rien savoir, qui se fait rigide comme la pierre. La concurrence entre les hommes, celui qui sera le plus dur, qui aura le pied le plus marin, qui supportera le plus longtemps ces conditions difficiles sans un soupir, sans un mot.
Je regrette de ne pas pouvoir être saoulé par le vent, de ne pas sentir les embruns sur mon visage, de ne pas être acteur de cette symphonie. Quand je vois le mur liquide d’un grain qui nous arrive dessus, je redescends dans le carré, vers mon triste sort de déboucheur de chiottes.
Ici, le chaos est ordonné, le vacarme ouaté, le bruit régulier du moteur règne sans partage. Ici, nous redevenons des hommes, avec nos petitesses et nos vannes racistes, avec nos mots.
Je me démonte la pompe et trouve une rondelle métallique qui coince la membrane.
« Quel est le con qui chie de l’acier ? »
Je remonte le tout et me pose sur le trône pour faire un essai live.
Tout fonctionne, tout baigne…

La voix du patron se déversant de l’interphone m’arrache à mon plaisir matinal.
« – Mouss, les gars sont parés et vont descendre prendre la collation. Monte-moi un café et de quoi déjeuner !
– OK patron, je me lave les mains et j’arrive ! »

Je suis heureux de pouvoir échapper un instant aux frères Bourdeux dans le carré. C’est toujours une épreuve difficile avec ces deux cons.
Je rejoins Jean-Marie dans la timonerie et nous fumons et mangeons ensemble dans le silence.
Le sonar et le sondeur ne laissent voir que quelques poissons isolés, j’ai encore du mal a les lire correctement mais Jean-Marie passe beaucoup de temps à m’expliquer les instruments.
Parfois, il se comporte comme si j’étais son fils.

J’ai un coup de barre après le déjeuner et la chaleur dans la timonerie alliée aux vibrations du moteur m’endorment aussi sûrement que maman l’aurait fait.

« – Mouss ! C’est pas l’heure de roupiller ! T’as pas fumé ta merde ?
– Euh, non, non ! C’est biologique tu comprends patron ? Je suis pas fait pour me réveiller à trois heures du mat.
– À la cambuse ! Nous allons bientôt filer ! »

Je retourne à contrecœur dans le carré, aussitôt accueilli par les quolibets des Bourdeux. Ça pue la gnôle et Lepetit semble déjà bien allumé. Les Bourdeux encaissent des litres d’alcool avant de montrer le plus petit signe d’ivresse, chez eux c’est l’agressivité qui les trahit.
« – Avant que tu ne manges le pain des français c’est quoi le menu pour ce midi ?
– Coucous au thon !
– Encore ! Tu pourrais pas apprendre la cuisine française, t’es bien né ici ?
– Tu fais chier Jean-Louis ! Un bœuf bourguignon c’est pas un truc que je peux préparer à bord !
– Ben, t’as qu’a faire des heures… Tu le prépares dans ton gourbi et puis tu le réchauffes ici !
– Z’avez pas du travail ?
– Putain de bougnoule. Vraiment je le comprends pas le Jean-Marie ! »

Ma main se crispe sur le manche d’un couteau.
Ils se lèvent, enfilent leurs cirés et sortent sur le pont.
Je cherche la bouteille de gnôle, j’en prendrai bien une rasade mais j’arrive pas à la trouver. Je vais pas aller fouiller dans les bannettes tout de même, c’est pas digne.

La recette du couscous au thon, je l’ai d’un tunisien et j’ai toujours un franc succès avec. Même les deux salauds du F.N. en redemandent toujours. Et puis c’est facile à faire, faire bouillir de l’eau, mettre le couscous à gonfler, ouvrir deux, trois boites de thon, mélanger le tout, ne pas oublier l’huile d’olive et rajouter le bouillon de ma création, enfin de la création Maggi, un chouïa d’Harissa et le tour est joué. En une vingtaine de minutes, un repas clef en main apte à satisfaire les appétits de ces hommes rudes et affamés par le travail.
Je range les restes et nettoie le carré. Je suis pas un fanatique de l’hygiène mais dans le carré d’un chalutier en campagne, il n’y a pas de place pour les déchets et la vaisselle sale.

Le vacarme sur le pont m’annonce que nous sommes en train de filer. Bruits de bottes assourdis, fracas des chaînes, le glissement rugueux du cordage et le bateau qui penche sur tribord. J’attends cinq minutes avant de monter, faudrait voir à ne pas gêner ces messieurs pendant la manœuvre.
Je vais aller voir Jean-Marie et lui taper un p’tit verre de calva. Il fera bien ça pour moi après la corvée de chiottes.

Bouton lire la suite

{lang: 'fr'}

3 Commentaires

  1. Patrick dit :

    Génial. Ce huis-clos en pleine mer est une réelle réussite et j’ai l’impression d’être à bord de « La Béatrice ». Mouss est attachant et ta nouvelle est d’un réalisme saisissant.
    Unité de lieu, de temps, d’action : tous les ingrédients d’une tragédie grecque qui, je le pressens, se prépare…

  2. Odile dit :

    Hum .. que j’ai aimé… sentir la mer .. se mouvoir .. et s’étirait avec …remous …
    l’ambiance est hot .. à bord …
    Franchement …j’espère que Mouss va… leur river leur bec!
    Comme d’habitude .. je suis.. la petite souris ..qui est à bord …
    tu sais .. ce qui est génial .. c’est qu’on a tout : le son .. le mouvement .. l’attitude des personnages .. le rythme …

Laisser quelques mots