La Béatrice. (1)

Toile La Béatrice de DDLaplume

© ddlaplume

Le 28 Mai d’une année de l’ère Sarkozy.

Un coin sombre du port de Dunkerque…

« – Tu commences à faire chier le crouille ! Tu vas t’en prendre une autre !
– Je vais pas avouer ce que j’ai pas commis !
– Roger, occupe-toi de lui s’il-te-plaît ! Sinon, je sens que je vais faire une bavure. »

Il y a trois jours…

Le réveil hurle, il est temps de se lever.
Trois heures ! Pfff !
Quand je pense que je pourrai être peinard à dormir chez maman, dans son appartement douillet de Fosses.
Mais voilà, à Fosses j’étais grillé, une histoire de came, une histoire de fille et des histoires de poulets. Alors larbi le chômeur s’en était allé respirer le bon air du large, à Dunkerque. Comme ça disait maman, j’étais pas trop loin de son frère à Roubaix. Il faut dire que maman n’est pas trop bonne en géographie. Elle a raison quelque part, Dunkerque-Roubaix c’est quand même autre chose que le bled-Fosses.

À traîner sur le port et à me saouler avec les pêchous, j’ai fini par trouver un boulot sur un chalutier, le genre «homme-à-tout-faire», sous-homme à tout faire pour certains. Mais le patron, le Jean-Marie, il m’a à la bonne et pour lui le racisme se résume à ne pas aimer les chats.
Il aime bien m’appeler Mouss, comme le mousse, pas comme Moustafa.
Moi, je me moque de son prénom, en lui rappelant l’autre Jean-Marie.
On rigole bien quand on est pas à bord.

Parce qu’à bord, il y a les frères Bourdeux, deux têtes de cochons qui ne peuvent pas me blairer et qui votent sûrement l’autre Jean-Marie.
Il y a aussi Lepetit, le mal nommé, parce que c’est un géant, une force de la nature et un pois chiche à la place du cerveau. François qu’il s’appelle et lui, j’en suis certain, il ne vote pas du tout.
Le dernier homme c’est Raymond Labour, un taciturne, un silencieux qui n’en pense pas moins. Comme moi, il n’est pas intégré, mais lui c’est son choix.
Et puis moi, Moustafa Habibi, le beur et l’argent du beurre comme aime se moquer le patron. Le mousse de facto, car âgé de 21 printemps alors que la moyenne à bord doit friser la soixantaine, non, je déconne, mais au moins la quarantaine.
Comme mon rêve est de devenir cuisinier, je suis d’office assigné à la cambuse. Le coq comme on dit, le coq, symbole de la France est un fils de Harki, avec une tronche d’arabe comme on en fait plus, le délit de sale gueule incarné. Pathétique non ?

Quand je ne prépare pas le repas, je dois nettoyer le bateau et puis mon temps libre, je me dois de le passer à aider les autres, à la manœuvre et au reste. L’homme à tout faire.
Il est trois heures et quart, je sors du lit et prépare le café.
Je fonce sous la douche, je suis à la bourre, j’ai pas le temps de rêvasser sous la couette.
En buvant le café, mon regard s’attarde sur le bout de shit, je fumerais bien un joint mais le patron le verrait de suite alors j’abandonne cette idée sulfureuse et délicieuse. Au retour…
Trois heures quarante cinq, on sonne.
C’est Raymond qui passe me prendre pour aller au port. Je ramasse mon paquetage et je descends les escaliers en trombe. Raymond n’aime pas attendre et encore moins arriver en retard.

« – Lut, Raymond !
– Salut Mouss ! »

Voilà probablement l’intégralité des mots que nous échangerons aujourd’hui.

Nous nous garons près de la capitainerie, j’en profite pour jeter un coup d’œil à la météo.
Ouh ! Un petit suroît à force 5 avec de possible rafales à 7 pour commencer, passant à l’ouest dans la journée. Un temps de chien ! Merde, ça va pas être une ballade. Visibilité réduite sous les grains… Enfin, une bonne nouvelle, mollissant dans l’après-midi et passant au noroît, ce qui signifie un retour avec la vague et à vue de nez avec le courant. Surf !
Raymond jette un coup d’œil lui aussi et maugrée dans sa barbe :
« Tain ! Départ vent contre courant, fais chier ! »

Ben, oui, ça va secouer un peu au début, mais le petit gars de Fosses, il aime bien ça en secret, la mer en furie, l’écume et le vent. Je préfère le calme pour le retour quand on est bien fatigué après une journée de dix-huit heures.
Les barbus sont tous là, on se croirait dans une mosquée avec ces gars là, j’suis mort de rire.

Le patron piaffe d’impatience comme d’habitude. Il me gratifie d’un sourire, je crois qu’il sait que j’apprécie quand la mer est forte.
Le moteur tourne, j’aime cette odeur de diesel, prélude au départ. Les gars ont déjà enfilé leurs cirés, je descends dans le carré pour mettre le mien. Les bruits de pas précipités sur le pont m’apprennent que nous appareillons. Le vacarme du moteur s’intensifie pour la manœuvre et puis c’est le doux ballottement que j’aime par-dessus tout, la navigation dans le port, protégé du vent et à petite vitesse.
La Béatrice se comporte bien quand il y a de la mer, je me sens bien à bord, en sécurité, même si je me sentirai mieux s’il n’y avait pas les Bourdeux…

Je vais à la timonerie recevoir les consignes.
« – Mouss, tu nous prépares une collation pour six heures et puis un café avant que nous sortions. Après, tu iras déboucher les chiottes, pas question de faire par-dessus bord aujourd’hui.
– Mais, patron…
– Allez Mouss, il faut bien que quelqu’un le fasse et les autres s’occupent de préparer le chalut !
– OK, mais ça vaut une tournée chez Josie !
– D’accord ! »

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10 Commentaires

  1. sara do dit :

    le tableau est superbe et l’histoire suculente comme une belle marée bien fraûche…

    merci les artistes…

    kiss étoilé

    sara do

  2. Patrick dit :

    Superbe entrée en matière, le décor est planté, l’atmosphère est là et ton style nous captive.
    je salue au passage ton initiative de méler peinture et littérature. Car l’art n’est rien si il est solitaire et replié dans son coin. (et c’est moi qui le dis…)
    Amitié.
    PAT

  3. lubesac dit :

    Le décor est planté, les personnages bien campés et c’est le départ!
    Si bien dit tout çà!Avec toutes ces petites pointes à la Thierry…..

  4. quand la Béatrice nous tient…

  5. Odile dit :

    L’ambiance est déjà donnée …
    Les protagonistes sont.. hauts en couleurs …
    Pourquoi je supputes .. une sombre histoire … de discrimination ?
    sourire …

    allez Mouss .. courage … il faut faire tes corvées!

  6. Odile dit :

    C’était de l’humour .. en poupe …
    Bonne nouvelle … aujourd’hui je fais une grande grande récré … sur mon site préféré …si, si …

    • tby dit :

      @ Odile : Voilà une nouvelle qui m’enchante, moi je bosserai un peu dehors et préparai l’anniversaire de ma petite blonde pour demain. À bientôt.

  7. yannick dit :

    Salut Thierry, je reviens lire un texte inspiré par une peinture de dédé que j’aime bien. tu as posé les personnages en quelques lignes mais je suis déjà familier d’eux. m’en vas sortir en mer avec eux et ça va secouer, je crois, tonnerre de Brest…

    ps: le lien « à suivre » ne fonctionne pas.

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